‹ Histoire de la campagne de 1815Chapitre 59 sur 198 · CHAPITRE DIXIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DIXIEME

Cause du mouvement de d’Erlon vers Saint-Amand et de sa conlre-marche, le 16 juin. — Examen de la conduite de ce général: de celle du maréchal Ney.— Napoléon seul a pu prendre la responsabilité de faire marcher d’Erlon contre l’armée prussienne. — Les versions dictées à Sainle-Ilélène ont été imaginées sur la leçon des événements.

Quelle fut la cause de la manœuvre stérile de d’Erlon, ou, en termes plus précis, pourquoi le r*’ corps marcha-t-il vers Saint-Amand au lieu de continuer à s’avancer sur Frasnes? Pourquoi, ensuite, fit-il la contre-marche qui le ramena sur ce dernier point?

Ces questions ont été l’objet de controverses nombreuses et d’autant plus passionnées que l’annulation du l®’’ corps a exercé une influence capitale sur le résultat non-seulement de la journée du 16 juin, mais encore de la campagne.

Ney, lui-même a écrit (1), plusieurs historiens ont dit, et

(1) « La bataille (aux Qualre-Bras) devenait générale, et la victoire n’était pas douteuse, lorsque, au moment où j’allais faire avancer le 1er corps d’infanterie, qui, jusque-là, avait été laissé par moi en réserve à Frasnes, j’appris que le général (Napoléon) en avait disposé, sans m' en prévenir , ainsi que de la division Girard (2e corps), pour les diriger sur Saint-Amand, et appuyer son aile gauche, qui était fortement engagée contre les Prussiens. Le coup que me porta cette nouvelle fut terrible; n’ayant plus sous mes ordres que trois divisions au lieu de huit sur lesquelles je complais, je fus obligé de laisser échapper la victoire... » (Lettre du maréchal Ney à Fouché, 26 juin 1815.)

WATERLOO

c est une opinion généralement accréditée, que, pendant sa marche sur Frasnes, le corps fut appelé directement sur Saint-Amand par Tordre de Napoléon, comme y avait été appelée déjà la division Girard (corps de Reille). Mais Napoléon a nié formellement et avec grande vivacité avoir donné un pareil ordre (i); et, ici, il doit avoir dit. vrai, car il est impossible de faire concorder la marche directe du 1®^ corps sur Saint-Amand avec les dépêches expédiées, de Fleurus, à Ney, à deux heures et à trois heures et un quart, dépêches qui, on se le rappelle, se taisaient sur ce mouvement, et prescrivaient au maréchal de manœuvrer « de manière à envelopper la droite de Tarmée prussienne et tomber à bras raccourci sur ses derrières. » La première de ces manœuvres excluait la seconde.

Napoléon a fait plus : il a rejeté sur le maréchal Ney et sur d’Erlon la responsabilité du mouvement qui porta celui-ci près de Saint-Amand; il a raconté que « Ney avait laissé le 1®** corps en réserve en avant de Gosselies, à deux lieues et demie des Quatre-Bras ; que d’Erlon était accouru pour soutenir Tattaque de Saint-Amand (2). » Mais cette double assertion est inexacte.

Loin d’avoir laissé le corps à deux lieues et demie des

(1) Fleury de Chaboulon, maître des requêtes au conseil d’Élat, allaclié au cabinet de Napoléon pendant la campagne, et bonapartiste très-exalté d'ailleurs, avait dit, dans ses Mémoires (2 vol. — Londres, 1820), qu'il donnait l’explication de la marche de d’Erlon, le 16 juin; « qu’il éclaircissait ce point. »

Napoléon lui répondit : « Fort maî^ comme un jeune homme qui, pour la première fois, se trouve à une affaire de guerre. Comment un homme qui n’était pas à la bataille, et ne l’a vue que d’une lieue en arrière, peut-il donner des explications? » {Mémoires^ t. VIII, p. 2G5.)

Or, l’explication de Fleury de Chaboulon était que « Napoléon envoya directement au 1er corps l’ordre de se porter en toute hâte sur la droite des Prussiens. »

(2) Mémoires^ t. IX, p. 85, 86.

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Qiiatre-Bras, Ney l’avait appelé à lui sur Frasnes, appelé par un ordre écrit, absolu, que nous avons reproduit (1), qu’il expédia, dès la réception delà dépêche de Napoléon, apportée, de Cliarleroi à Frasnes, vers dix heures et demie, par l’aide de camp Flahaut. Muni de cet ordre, qui lui prescrivait de se rendre à Frasnes, où retentissait le canon de son chef immédiat, d’Erlon s’en éloigna pour aller vers un autre champ de bataille. Mais, ce mouvement, il ne le fit pas spontanément.

11 en a dit ainsi le motif et les circonstances : « Vers onze heures ou midi, M. le maréchal Ney m’envoya l’ordre de faire prendre les armes à mon corps d’armée et de le diriger sur Fras7ies et les Qiiatre~Bras, où je recevrais des ordres ultérieurs. Mon corps d’armée se mit donc en mouvement immédiatement; et, après avoir donné l’ordre au général qui commandait la tête de la colonne de faire diligence, je pris l’avance pour voir ce qui se passait aux Quatre-Bras, où le corps du général Reille me paraissait engagé. Au delà Aq Frasnes, je m’arrêtai avec des généraux de la garde, où je fus joint par le général Làbédoyère, qui me fit voir une note au crayon qu’il portait au maréchal Ney et qui enjoi- ^ gnait à ce maréchal de diriger mon coi'ps d'armée sur Ligny,

Le général Làbédoyère me prévint qu'il avait déjà donné dordix pour ce mouvement, en faisant changer de direction à ma colonne et m’indiqua où je pourrais la rejoindre. Je pris aussitôt cette route... Le général Làbédoyère avait-il la mission de faire changer de direction à ma colonne avant que d’avoir vu M. le maréchal? Je ne le pense pas (2). w

Ce récit est confirmé par le témoignage du colonel Heymès, tout à la fois aide de camp et chef d’état-major de Ney ;

(1) Voir pages 188 et 189.

(2) Lettre ded'Erlon au due d' Elchingen^ 9 février 1829 {DGcv.mc.ils/incdits^ etc.).

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seulement, Heymès varie sur le nom de l’ofticier qui fit changer de direction au 1" corps et alla en prévenir le maréchal : il dit que ce fut le colonel Laurent (1).

Selon toute probabilité, nous dirions presque selon toute certitude, il y eut donc un ordre qui détourna le corps de d’Erlon de sa route et le dirigea vers Saint-Amand ; et cel ordre ne fut pas donné par Napoléon (2); il fut le résultat d’une erreur, du zèle mal entendu d’un officier d*ordonnance.

Maintenant, pourquoi le l" corps, une fois arrivé, par suite de cette erreur, près de Saint-Amand, revint-il sur Frasnes?

Le maréchal Ney a assuré « qu’il lui fut renvoyé par le général en chef (8); » Napoléon, que « Ney l’envoya chercher (4); » d’Erlon, « qu’il obéit aux prescriptions impératives du maréchal, transmises par le général Delcambre{5). »

Contradictoires en apparence, ces assertions ne le sont pas en réalité; car elles n’excluent la possibilité ni d’un

(1) Dans une brochure publiée en 1818, cl écrile, on le sait, avec le concours du général Foy, M. Gamof, beau-frère du njaréchal Ney, avait attribué, avant Heymès, celle mission au colonel d’artillerie Laurent, attache à Félat-major général {Réfutation ^ en ce qui concerne le maréchal Ncy^ de l'ouvrage ayant pour titre : Campagne de 1815, etc., par le général Gourgaud); et, le 21 septembre de la même année, dans une lettre adressée au Journal général^ il fixait à trois heures l’arrivée du colonel Laurent près de Ney et ajoutait : Cet officier existe; il peut attester qu’il a apporté l’ordre (de diriger le corps de d’Erlon vers Saint-Amand). »

(2) Le duc d’Elchingen rapporte ainsi une anecdote qui lui est personnelle, et qui vient à Tappui de cette conclusion ; « Quelque temps après son retour de Sainte-Hélène, M. le général Bertrand, qui avait les impressions de l’empereur, et devait être pénétré de ses i<lées, me dit dans une conversation sur l’affaire des Quatre-Bras ; Pourquoi le maréchal nous a-141 envoyé d'Erlon sur Saint-Amand ? »

(3) Lettre du maréchal Ney à Fouché, déjà citée.

(4) Mémoires^ t. IX, p. 91.

(5) Lettre de d’Erlon déjà citée {Documents inédits, etc.)

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consentement, ni d’un ordre donné par l’empereur et concordant avec (( les prescriptions impératives du maréchal. ))

Cet ordre, ce consentement tout au moins, on doit même admettre qu’il fut donné, quand on se rappelle que Tempereur fut en communication avec d’Erlon par l’intermédiaire de l’aide de camp expédié de Fleurus pour reconnaître le 1*"*“ corps, signalé comme ennemi par Vandamme. On ne saurait croire, en effet, qu’arrivé près de Saint-Amand, en exécution des instructions erronées, mais transmises, au nom de l’empereur, par Labédoyère ou Laurent, d’Erlon se soit éloigné de ce point, au moment même où la bataille y était le plus acharnée, qu’il soit retourné sur Frasnes sans l’ordre ou le consentement du chef de l’armée. Jusqu’au retour de l’aide de camp expédié de Fleurus, Napoléon avait ignoré peut-être que Ney fût engagé aux Quatre-Bras contre des forces supérieures; mais il l’apprit, à coup sûr, alors; et celte nouvelle le décida à ordonner la contremarche de d’Erlon vers le maréchal ou bien à y consentir.

Telle est sans doute la vérité (1).

Elle nous semble résulter non moins logiquement de ce fait, que les Mémoires de Sainte-Hélène n’ont pas accusé d’Erlon d’avoir méconnu les intentions de Napoléon, en opérant la contre-marche qui le ramena sur Frasnes.

(1) Le général Diiruîle, dans la noie citée précédemment, a dit qu'au moment où d'Erlon recevait Tordre de Ney, « il recevait aussi do nouvelles instances i\e Napoléon pour marcher sur Urye, et qu’il se décida néanmoins à relourner vers le maréclial Ney. » Mais il n’est pas du tout probable que Napoléon fit des mstanccs auprès d’un subordonné, et il est impossible de croire, en preivant ici instances pour synonyme d'ordres^ que d’Erlon n’y aurait pas obéi, s’il en eût reçu.

Mal renseigné sur le sens dos communicaîions qui eurent lieu, alors, enlre d’Erlon et l'empereur, DuruUe en connut Tcxislence, et sa note le prouve.

Elle est prouvée aussi par \c^ Mémoires de Sainte-Hélène,' nous l'avons fait remarcpier.

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Presque tous les écrivains français, cependant, ont pris texte de cette contre-marche pour imputer à Ney et à d’Erlon d’avoir rendu le corps inutile, pendant la journée du 16 juin. A les entendre, Ney n’aurait pas dû l’ordonner; et, Ney l’ordonnant, d’Erlon aurait dû ne pas l’exécuter et marcher contre les Prussiens; car, disent-ils, quand l’un ordonna, il était trop tard, et, quand l’autre obéit, il était trop tard, à plus forte raison, pour que le P"* corps pût arriver sur les Quatre-Bras en temps opportun.

Mais ce reproche est puéril; il n’est fondé que sur l’évcnement, et l’événement seul a prouvé que le P"* corps, revenant à Frasnes vers neuf heures du soir, devait y être inutile: deux heures plus tôt, et même jusqu’au dernier instant, nul n’avait pu le prévoir ; à neuf heures encore, malgré l’approche de la nuit, Wellington pouvait pousser son succès, tenter de changer la vaillante retraite de Ney en un désastre; et d’Erlon, dans ce cas, serait arrivé assez tôt pour empêcher cette catastrophe, qui aurait compromis toute l’armée.

Singulière contradiction! les écrivains qui ont critiqué si vivement, ici, la conduite de Ney et de d’Erlon sont les mêmes qui n’ont pas eu assez de colères contre un autre lieutenant de l’empereur, accusé de n’être pas intervenu, même au dernier moment du jour, sur le champ de bataille où se décida le sort de la guerre.

Au reste, il est un fait — incontestable, celui-là, — qui domine toutce débat et porte en soi la justification complète, absolue de Ney et de d’Erlon : c’est que, soit par l’erreur de Laurent ou de Labédoyère, soit par toute autre cause, il n’importe, le P** corps vint sous la main de Napoléon; c’est que celui-ci en eut parfaite connaissance, qu’il put le faire arriver sur le champ de bataille de Ligny, l’y engager près de deux heures avant la fin du jour, et qu’il le laissa s’en éloigner, si même il ne lui en envoya pas l’ordre.

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