CHAPITRE ONZIÈME
Quatre-Bras, » disent les Mémoires de Sainte-Hélène. Plusieurs écrivains ont cru qu’elle avait été oubliée.
Ces dispositions arrêtées. Napoléon les fit connaître au maréchal Grouchy et lui dit : « Mettez-vous à la poursuite des Prussiens; complétez leur défaite en les attaquant dès que vous les aurez joints, et ne les perdez jamais de vue. Je vais réunir aux corps du maréchal Ney les troupes que j’emmène, marcher aux Anglais et les combattre, s’ils tiennent de ce côté-ci de la forêt de Soignes. Vous correspondrez avec moi par la route pavée qui conduit aux Quatre-Bras (1). »
Ainsi, le chef de l’armée française allait tenter de répéter contre "Wellington la bataille gagnée contre Blücher isolé. Mais la manœuvre n’était-elle pas trop tardive? Les deux généraux alliés n’avaient-ils pas mis à profit les irrésolutions, les lenteurs de leur adversaire? Grouchy, d’ailleurs, et c’était un point capital, se trouvait-il en mesure de remplir la tâche qui lui était confiée?
Elle était bien difficile. 11 devait « ne pas perdre de vue les Prussiens; » et, depuis quatorze heures, ils étaient en retraite. Il devait, avec trente-trois mille hommes et 96 bouches à feu, « les joindre, les attaquer et compléter leur défaite; » et cette force était presque exactement balancée par un seul des quatre corps de l’année ennemie, le corps de Bülow, qui n’avait pas combattu à Ligny, et devait être bien près de rallier Blücher, s’il ne l’avait déjà rejoint.
Grouchy fut effrayé de la mission et chercha même à s’y soustraire.
Il fit observer à Napoléon « que les Prussiens avaient commencé leur retraite, la veille, à dix heures du soir ;
(t) Lettre de Grouchy à MM. Méry et Barthélemy, 20 novembre 1829. — Observations sur la Relation de la campagne de 1815, etc., par le comte de Grouchy.
WATERLOO
qu’il s’écoulerait beaucoup de temps avant que les troupes qui étaient fort disséminées dans la plaine, qui avaient démonté leurs armes pour les nettoyer et ne s’attendaient plus à marcher, ce jour-là, pussent être mises en mouvement que, si les rapports de la cavalerie ne donnaient encore rien de bien précis sur la direction suivie par la masse de l’armée prussienne, cependant il paraissait' que c’était sur Namur que s’opérait la retraite de Blücher ; qu'ainsi, en le poursuivant,- il allait se trouver isolé de lui (Napoléon) et hors du cercle de ses opérations. »
Ces observations furent mal accueillies. Grouchy conjura alors l’empereur de l’autoriser à le suivre. Mais sa prière ne fut pas écoulée. L’empereur répéta son ordre, ajoutant que c’était au maréchal à découvrir la route prise par Blücher. Le maréchal n’eut donc plus qu’à obéir (1).
Mais, comme il l’avait prévu, beaucoup de temps allait s’écouler avant que les troupes fussent prêtes à marcher.
Il venait de s’éloigner pour prescrire les dispositions nécessaires, quand Napoléon reçut de nouveaux rapports qui le déterminèrent à préciser un peu les vagues instructions données verbalement tout à l’heure.
Ces rapports avaient probablement été expédiés par le ^ général Berton. Envoyé d’abord, à la suite de Pajol, sur la | chaussée de Namur, Berton avait été porté plus tard en ob- j servalion sur Gembloux et apercevait maintenant un corps j prussien nombreux, arrêté un peu au delà de cette ville (2).
Napoléon dicta au général Bertrand la lettre suivante ^ pour Grouchy, datée de Ligny même :
(1) Observations sur la Relation de la campagne de i8l5, etc., par le comte
(le Grouchy. — Lettre à MM. Méry et Barthélemy, par le général Grouehy, | déjà citée. [i
(2) Précis historique, militaire et critique des batailles de Flcurus cl de ||
Waterloo^ etc., par le maréchal de camp Berton. — Paris, 1818. j
CHAIMTUK ONZIEME.
2il
« Monsieur le marcclial, rendez-vous à Gemiloux avec le corps de cavalerie dePajol (suitrénuméralion de toutes les forces mises sous les ordres de Grouchy). Vous vous ferez éclairer sur la direction de Namur et de Maestricht; et vous poursuivrez l’ennemi. Éclairez sa marche et instruisez-moi de ses manœuvres, de manière qaeje puisse pénétrer ce qu’il veut faire. Je porte mon quartier général aux Quatre- Chemins (Quatre-Bras), où ce matin étaient encore les Anglais. Notre communication sera donc directe par la route pavée de Namur. Si l’ennemi a évacué Namur, écrivez au général commandant la 2® division militaire à Charlemont, de faire occuper cette place par quelques bataillons de garde nationale et quelques batteries de canon qu’il formera à Charlemont.
» Il est important de pénétrer ce que l’ennemi veut faire : ou U se sépare des Anglais, ou ils veulent se réunir encore pour couvrir Bruxelles et Liège, en tentant le sort d’une nouvelle bataille. Dans tous les cas, tenez constamment vos deux corps d’infanterie réunis dans une lieue de terrain et occupez, tous les soirs, une bonne position militaire ayant plusieurs débouchés de retraite. Placez des détachements de cavalerie intermédiaires pour communiquer avec le quartier général (1). »
11 sufiit de lire cette lettre pour reconnaître que Napoléon était encore dans le doute sur la direction prise par l’armée prussienne, sur les mouvements, les projets de Blûcher. Il admettait, on le voit, la possibilité de la réunion des deux armées ennemies « pour couvrir Bruxelles. » Il aurait dû
(1) Dans les précédentes éditions, nous avions dit que cette lettre avait clé écrite par le général Bertrand parlant au nom de Napoléon. C’était une erreur causée par une copie défectueuse. L’original se termine par ces mots ; « Dicté par Tempereur; en l’absence du major-général,
« Le grand-maréclial Beriband. »
WATERLOO
en conclure la nécessité de faire éclairer fortement et au loin la direction de Ligny à Mont-Saint-Guibert, conduisant, par Wavre, sur Bruxelles. Cependant, il n’en faisait pas l'objet d'une recommandation spéciale à Groueby; et luimême n'avait envoyé de reconnaissance que sur la direction de Namur.
Livré à ses propres inspirations, Groueby ne répara pas l’oubli inconcevable du commandant en chef. 11 avait l’ordre de se rendre à Gembloux; il ne pensa pas à autre chose.
Exelmans alla rejoindre, avec le reste de sa cavalerie, la brigade de Berton, en observation près de cette ville.
Mais il était déjà deux heures, quand Vandamme s’ébranla de Saint-Amand pour s’y porter. La pluie tombait par torrents; elle continua toute la journée. La marche fut trèspénible et très-lente, surtout pour l’artillerie. Il était près de neuf heures quand Vandamme parvint à Gembloux, ayant mis ainsi sept heures pour faire trois lieues et demie.
Le mouvement de Gérard, qui suivit sa trace, ne fut pas moins lent : à dix heures seulement, il prit son bivac près et en deçà de Gembloux. « Pourtant, a-t-il dit, et on peut le croire, les troupes étaient arrivées aussi vite qu’il était humainement possible par une pluie torrentielle et d’épouvantables chemins (1). »
Pendant que ses deux lieutenants s’avançaient si péniblement sur des traverses défoncées, Groueby avait gagné Gembloux et en avait interrogé les habitants. Il n’avait obtenu que des renseignements douteux, incomplets. Le corps de Thielmann était resté près de la ville jusqu’à deux heures après midi, puis s’en était éloigné; on ne savait au juste dans quelle direction. Exelmans, après avoir traverse Gem-
(1) Quelques documents^ etc., par le général Gérard. — La cliaussce qui relie, mainlenanl, Gembloux et Sombreffe n’exislail pas encore.