‹ Histoire de la campagne de 1815Chapitre 94 sur 198 · CHAPITRE DOUZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DOUZIÈME

vieux, en massacrèrent beaucoup impitoyablement. Duliesme fut une de leurs victimes, dit Napoléon, et ce crime est resté impuni. L’assertion est inexacte : Dubesme, fait prisonnier, fut respecté et entouré de soins par le vainqueur (1). Mais fûtelle vraie, aurait-il le droit de flétrir une telle atrocité, celui qui ne blâma meme pas le général Roguet menaçant, le jour de Ligny, de faire fusiller le premier grenadier de la garde qui lui amènerait un Prussien prisonnier?

A Genappe, et auprès, furent pris un nombre considérable de voitures d’artillerie, d’administration, la plupart des équipages des généraux, de Napoléon et de sa suite, la voiture même dans laquelle il était venu de Paris, qui avait échappé au désastre de Russie, et contenait des vêtements et une épée appartenant au vaincu (2). Une sanglante ironie de la fortune fit trouver, dans un fourgon aux armes impériales, des liasses d’une pièce imprimée en France, mais datée du « palais impérial de Laeken (3). )> C’était une pro-

(!) Dans nos précédentes éditions, nous avions présenté comme certain le meurtre de Duhesme. C’était une erreur; et, bien qu’elle soit traditionnelle en France, en Belgique, à Genappe même, nous aurions dû être mieux en garde contre elle, car elle se trouve dans les écrits de Sainte-Hélène. Nous la rectifions d’après un témoignage irréfragable que le hasard nous a fait découvrir enfoui, perdu dans la volumineuse collection d’une revue militaire.

Le 4 septembre 1827, M. RIarquiaud, alors capitaine au 20^ léger, écrivit au Spectateur militaire une lettre où on lit : « Neveu du général Duhesme, et son aide de camp en 1815, je i*eslai auprès de lui jusqu'à son dernier

soupir Le général Duhesme blessé à mort sur le champ de bataille et

fait prisonnier pendant la déroule, fut conduit au quartier général du feldmaréchal Blücher, à Genappe. 11 y fut traité avec les égards et les soins que réclamaient son rang et sa position. Le feld-maréchal et son fils vinrent le visiter, et le recommandèrent au chirurgien de leur état-major.... Le général expira, à Genappe, dans la nuit du 19 au 20.... »

(2) Fleury de Chaboulon dit que, dans cette voiture, se trouvait aussi « le superbe collier de diamants qu’avait donné à Napoléon la princesse Borghèse (Pauline Bonaparte). »

(o) Ce palais est à une demi-lieue de Bruxelles. Il sert actuellement de résidence au roi des Belges

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clanaalion adressée « aux Belges et aux habitants de la rive gauche du Rhin. »

Dans son orgueilleuse présomption, Napoléon leur disait : « Le succès éphémère de mes ennemis vous a détachés, pour un moment, de mon empire. Dans mon exil, sur un rocher au milieu des mers, j’ai entendu vos plaintes. Le Dieu des batailles a décidé du destin de vos belles provinces; Napoléon est parmi vous. Vous êtes dignes d’être Français. Levez-vous en masse, rejoignez mes invincibles phalanges pour exterminer le reste de ces barbares qui sont vos ennemis et les miens. Ils fuient avec la rage et le désespoir au cœur (1). »

Il y avait longtemps que les prédictions de l’envoyé de la Providence, comme avaient parlé les évêques de France et le pape, rencontraient ainsi le démenti impitoyable des événements.

Arrêtés, un moment, par le riche butin tombé en leur pouvoir, les Prussiens ne tardèrent pas à reprendre la pour- *Suite de notre malheureuse armée. La lune s’était levée, et sa clarté favorisait leur course à travers nos débris. « Ce n’était qu’une chasse continuelle, a dit le bulletin prussien avec une lamentable vérité; ceux qui voulaient se reposer, ne s’attendant pas à être si vivement poursuivis, furent repoussés successivement de plus de neuf bivacs; dans quelques villages, ils cherchèrent à tenir; mais, aussitôt qu’ils entendaient le son du tambour ou des trompettes, ils lâchaient pied ou se jetaient dans les maisons, et, là, ils étaient taillés en pièces ou faits prisonniers. »

Ils en étaient donc venus au dernier degré de la démoralisation, ces soldats si intrépides, si admirables de constance, de dévouement, pendant la longue journée où ils

(1) Celte proclamation était signée Napoléon, et conlre-signée Bertrand.

GHAPITUE SEIZIEME].

avaient combattu à nombre égal d’abord, à nombre bien inférieur ensuite, livrant, recevant bataille sur leur front et sur leur flanc! Qu’avait- il manqué, cependant, à leur héroïsme, pour ne pas donner au monde le spectacle d’une si affreuse déroute, à nos annales une si triste page? Rien, si ce n’est un chef moins obstiné dans son aveuglement, qui les eût retirés, à temps, d’une lutte devenue impossible.

Au milieu de l’épouvante générale, il y eut bien des traits d'héroïsme militaire. Ils appartiennent à l’histoire. Ney, meurtri, contusionné, harassé, marchant péniblement sur la terre fangeuse, sans un officier, sans une ordonnance, reçut le secours d’un homme ignoré, d’un soldat qui servit d’appui à sa fatigue, et le quitta seulement quand un autre dévouement vint lui offrir une aide nouvelle et plus sûre. Au delà de Genappe, le major Schmidt, delà division Lefebvre Desnoëttes, mit pied à terre devant le héros de la Moscowa, le hissa sur son cheval et assura le salut de son chef, au risque de sa propre vie (1).

Le général Durutte, le front sillonné d’un coup de sabre, aveuglé par le sang qu’il perdait, le poignet droit mutilé, errait, au hasard, emporté par sa monture. Un maréchal des logis de cuirassiers s’attacha à lui, le guida et ne l’abandonna qu’après l’avoir mis en sûreté, au delà de la frontière.

Les conducteurs de l’artillerie, du train des équipages, avaient, presque tous, dételé leurs chevaux, coupé les traits, abandonnant sur la route, dans les terres, pièces et canons, voitures et blessés. Mais plusieurs, fermes jusqu’au bout dans le devoir, revinrent, se frayant un chemin à travers la confusion et les embarras de tous les genres, et sauvèrent

ü) Lettre du Maréchal Ncy à Fouché, en date du 26 juin 1815.

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le' matériel et les soldats mutilés, eonfiés à leur courage.

Deux drapeaux avaient été perdus sur le champ de bataille, au commencement de l’action. 11 n’en fut perdu aucun autre. Dans la foule de ces cavaliers, de ces fantassins débandés, marchant, courant pêle-mêle, les uns encore armés, les autres ayant jeté, brisé sabres et fusils, sous l’action de la colère, du désespoir, de la terreur, on apercevait, çà et là, à la pâle clarté du ciel, de petits groupes d’officiers de tous grades, de soldats spontanément serrés autour de l’étendard de chaque régiment et s’avançant, sabre en main, baïonnette au fusil, résolus, imperturbables, au milieu du désordre général. « Place au drapeau! » criaient-ils quand la cohue arrêtait leur marche; et, presque toujours, ce cri suffisait pour que les mêmes hommes qui étaient devenus sourds atout appel du commandement, de la discipline, s’écartassent devant eux, leur ouvrant passage. Glorieux représentants de l’honneur militaire, ils eurent à subir bien des fois, ils repoussèrent toujours les attaques de l’ennemi , et sauvèrent ainsi leurs drapeaux vaincus des atteintes du vainqueur.

La poursuite cessa seulement quand se fit le jour. En ce moment, les escadrons les plus avancés, conduits par le prince Guillaume de Prusse, arrivaient un peu au delà de Frasnes, à hauteur de l’auberge qui est sur la chaussée et dont l’enseigne est : « A l’Empereur. » Gncisenau leur ordonna de s’arrêter et fit sonner le ralliement sur toute la ligne. La masse de son infanterie atteignait les Quatre- Bras; il lui envoya l’ordre de faire halte aussi. Toutes ces troupes, épuisées de fatigue, avaient besoin d’un repos de quelques heures. Cet épuisement fut le salut de bien des nôires.

L’armée française avait disparu. Gagnant les points où

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