CHAPITRE DEUXIEME
voulue sincèrement, la paix, il faut le redire, ne pouvait sortir que de la victoire. Mais la victoire était difficile, même avec toutes les ressources, toutes les forces de la France mises en œuvre sans délais, sans pertes de temps.
La lutte était prochaine, imminente. L'Europe y engageait toute sa puissance; il fallait donc que le chef de l'Empire, si soudainement restauré, ne perdît pas un jour, pas une heure, pour préparer la défense nationale. Les jours étaient des mois, les mois étaient des années à cette terrible époque. Il fallait avoir le courage de proclamer sur-le-champ la gravité suprême des circonstances, et de faire solennellement appel à la France, à toute son énergie, au nom de l'indépendance en péril.
Dans un moment de danger immense aussi, la Convention n'avait pas rusé avec la vérité. Elle avait eu l'audacieuse grandeur de poser nettement devant le pays le problème du présent et de l'avenir, et, simultanément, de lui demander, de lui imposer d'extrêmes sacrifices. Elle avait repoussé l'invasion, elle avait sauvé la patrie.
C'était l'exemple : Napoléon ne le suivit pas. Jusqu'au dernier moment, il dissimula, faussa la vérité; il parla de paix quand l'Europe entière courait aux armes, la présenta comme certaine d'abord, comme probable ensuite, lors même que la guerre s'avançait à pas précipités. La France ne devait, pour ainsi dire, connaître tout le péril de sa situation qu'au bruit du canon tiré sur la frontière.
Par la duplicité de sa politique intérieure, Napoléon avait refroidi l'enthousiasme populaire (1). Par un aveu sincère, il l'aurait réchauffé, exalté, en même temps qu'il aurait légitimé, entre ses mains armées de la dictature, toutes les mesures de salut public. Cet aveu, il ne l'osa pas. Le faire, c'eût été mon-
(1) Napoléon ne s'abusait pas sur l'état de l'opinion publique. A la veille de la publication de Vacte additionnel, il disait a Benjamin Constant, un de ses conseillers : « L'opinion étaii excellente; elle est exécrable. » (Mémoires sur les cent-jours, par Benjamin Constant.)
trer à tous que l'indépendance nationale était uniquement compromise par le fait même du retour triomphal de l'île d'Elbe; il craignait que la France avertie ne cherchât à détourner la menace, le danger, en détruisant l'œuvre du 20 mars.
Napoléon descendu ou précipité du trône, la France se donnant un gouvernement de liberté, l'entente des peuples et des rois pouvait cesser, lacoalition même des rois entre eux se dissoudre.
Bien ou mal fondée, cette crainte égoïste fut, sans doute, la cause de ces réticences, de ces hésitations, de ces délais, de ces demi-mesures qui devaient perdre la cause de la patrie.
Comme l'a dit justement un pamphlétaire, Napoléon prétendit défendre les Thermopyles par la charge en douze temps. Il voulut faire un armement en quelque sorte subreptice, lorsqu'il fallait sonner le tocsin du péril commun, organiser un armement national, la vaste insurrection de tout un peuple.
Il recommença ainsi 1814, et prépara la même catastrophe.
Dans ses dictées de Sainte-Hélène, il s'est glorifié, cependant, des prodiges d'énergie, d'activité accomplis du 20 mars au 15 juin 1815, et il en a tracé un tableau superbe de couleur et de dessin. Mais la couleur est fausse, le dessin inexact. Ce qui manqua avant tout, ce furent l'énergie, l'activité : une énergie, une activité proportionnées à l'imminence du péril, à la grandeur de l'agression.
Des ordonnances royales datées du 12 mai 1814 avaient réorganisé l'armée en cent sept régiments d'infanterie, soixante et un de cavalerie, huit d'artillerie à pied, quatre d'artillerie à cheval, un bataillon de pontonniers, quatre escadrons du train, douze compagnies d'ouvriers d'artillerie, trois régiments du génie, une compagnie d'ouvriers, une du train du génie, deux bataillons d'équipages militaires.
L'infanterie comprenait 90 régiments de ligne, 15 régiments légers, tous de trois bataillons (1), chaque bataillon de six
(1) Une ordonnance du 12 août 181-4 ajouta six bataillons à cette or-