‹ Histoire de la campagne de 1815, WaterlooChapitre 100 sur 261 · CHAPITRE DIXIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DIXIEME

rait croire, en eflel, qu'arrivé près de Saint-Amand, en exécution des instructions erronées, mais transmises, au nom de l'empereur, par Labédoyère ou Laurent, d'Erlon se soit éloigné de ce point, au moment même où la bataille y était le plus acharnée, qu'il soit retourné sur Frasnes sans l'ordre ou le consentement du chef de l'armée. Jusqu'au retour de l'aide de camp expédié de Fleurus, Napoléon avait ignoré peut-être que Ney fût engagé aux Quatre-Bras contre des forces supérieures; mais il l'apprit, à coup sûr, alors; et cette nouvelle le décida à ordonner à d'Erlon de rejoindre le maréchal ou bien à y consentir.

Telle est sans doute la vérité (1).

Elle nous semble résulter non moins logiquement de ce fait, que les écrits de Sainte-Hélène n'ont pas accusé d'Erlon d'avoir méconnu les intentions de Napoléon, en opérant la contremarche qui le ramena sur Frasnes.

Presque tous les écrivains français, cependant, ont pris texte de cette contre-marche pour imputer à Ney et à d'Erlon, d'avoir rendu le 1er corps inutile, pendant la journée du 16 juin. A les entendre, Ney n'aurait pas dû l'ordonner ; et, Ney l'ordonnant, d'Erlon aurait dû ne pas l'exécuter et marcher contre les Prussiens ; car, disent-ils, quand l'un ordonna il était trop tard, et, quand l'autre obéit, il était trop tard,

(1) Le général Durutte, dans ta note citée précédemment, a dit qu'au moment où d'Erlon recevait l'ordre de Ney, « il recevait aussi de nouvelles imtances de Napoléon pour marcher sur Brye , et qu'il se décida néanmoins à retourner vers le maréchal Ney. » Mais il n'est pas du tout probable que Napoléon fit des instances auprès d'un subordonné, et il est impossible de croire, en prenant ici instances pour synonyme d'ordres , que d'Erlon n'y aurait pas obéi, s'il en eût reçu.

Mal renseigné sur le sens des communications qui eurent lieu, alors, entre d'Erlon et l'empereur, Durutte en connut l'existence , et sa note la prouve.

Elle est prouvée aussi par les Mémoires de Sainte-Hélène ; nous l'avons fait remarquer.

à plus forte raison, pour que le 1er corps pût arriver sur les Quatre-Bras en temps opportun.

Mais ce reproche est puéril ; il n'est fondé que sur l'événement, et l'événement seul approuvé que le Ie' corps, revenant à Frasnes vers neuf heures du soir, devait y être inutile : deux heures plus tôt, et même jusqu'au dernier instant, nul n'avait pu le prévoir; à neuf heures encore, malgré l'approche de la nuit, Wellington pouvait pousser son succès, tenter de changer la vaillante retraite de Ney en un désastre; et d'Erlon, dans ce cas, serait arrivé assez tôt pour empêcher cette catastrophe, qui aurait compromis toute l'armée.

Singulière contradiction! les écrivains qui ont critiqué si vivement, ici, la conduitede Ney et de d'Erlon sont les mêmes qui n'ont pas eu assez de colères contre un autre lieutenant de l'empereur, accusé de n'être pas intervenu, même au dernier moment du jour, sur le champ de bataille où se décida le sort de la guerre.

Au reste, il est un fait — incontestable, celui-là, — qui domine tout ce débat et porte en soi la justification complète, absolue de Ney et de d'Erlon : c'est que, soit par l'erreur de Laurent ou de Labédoyère, soit par toute autre cause, il n'importe, le 1er corps vint sous la main de Napoléon; c'est que celui-ci en eut parfaite connaissance, qu'il put le faire arriver sur le champ de bataille de Ligny, l'y engager près de deux heures avant la fin du jour, et qu'il le laissa s'en éloigner, si même il ne lui en envoya pas l'ordre.

Ney n'avait à voir, ne pouvait voir que ce qui se passait devant lui, les nécessités de sa position. D'Erlon était son subordonné : rappelé vers les Quatre-Bras, n'étant pas retenu par l'ordre de Napoléon, il devait obéir au maréchal. Napoléon avait le commandement en chef, et lui seul pouvait prendre la responsabilité de jeter contre l'armée prussienne le 1er corps, venu sous sa main, nous le répétons. Il aurait dû avoir l'audace, la sagesse de faire jouer ainsi à d'Erlon un rôle déci-

Page 1