CHAPITRE DIXIEME
Desnouettes malgré les recommandations de Napoléon ; mais il les aurait employés, qu'il n'aurait pu faire plus qu'enlever les Quatre-Bras, vers trois heures ou trois heures et demie, et s'y maintenir ensuite contre les attaques réitérées de Wellington. Or, pour frapper un coup décisif sur Blucher, Napoléon exigeait davantage : il voulait que Ney, après avoir occupé les Quatre-Bras, « se rabattît pour envelopper la droite des Prussiens et tomber à bras raccourci sur leurs derrières. »
Cette manœuvre aurait été praticable, se serait exécutée à temps, si d'Erlon n'eût pas été détourné de sa route; mais ce général n'étant revenu sur Frasnes que vers neuf heures du soir, Ney ne pouvait faire plus qu'il ne fit; et il fit immensément, il faut le répéter, puisqu'il empêcha Wellington de porter à Blucher un secours qui aurait donné sans doute une autre issue à la bataille de Ligny.
En résumé, si l'on examine avec quelque attention les témoignages, les dépêches, les ordres officiels, les circonstances de temps surtout, il devient évident que Ney, que d'Erlon n'ont nullement mérité les accusations dont Napoléon et beaucoup d'écrivains à la suite les ont chargés.
Ney exécuta très-rapidement ses instructions. Il avait prescrit au Ie' corps de venir à Frasnes ; et ce fut malgré cet ordre formel, absolu, que le 1er corps s'en éloigna. Ainsi privé inopinément de la coopération de vingt mille hommes, Ney continua la lutte et dépassa, pour ainsi dire, par sa vigueur les limites du possible.
D'Erlon, en marchant vers Saint-Amand, crut, dut croire qu'il se conformait aux instructions de Napoléon ; et, une fois arrivé près du chef de l'armée française, étant en communication avec lui, n'en recevant pas l'ordre de s'engager dans la bataille de Ligny, pressé impérativement, au contraire, par le maréchal Ney de revenir sur Frasnes, où le canon retentissait aussi, il a dû obéir.
Les explications de Sainte-Hélène sur la journée du 16 juin
ont été imaginées sur la leçon des événements, pour dissimuler les fautes de Napoléon.
Ces fautes, nous les avons signalées, nous en avons dit l'influence sur le résultat de la bataille de Ligny. Elles ressortent encore plus vivement du récit que nous venons de faire.
Napoléon perdit la plus grande partie de la matinée dans l'hésitation, dans l'inaction. Cela fut cause qu'il attaqua trèstard l'armée prussienne et que la nuit vint l'empêcher de compléter sa victoire. Cependant, il avait pu réparer cette perte de temps incroyable. L'erreur heureuse d'un aide de camp lui en avait fourni le moyen ; il l'avait laissé échapper : tout le corps de d'Erlon, vingt mille hommes de toutes armes, étaient arrivés sous sa main, au moment décisif de la bataille contre Blûcher; et il ne les y avait pas engagés; il avait permis, il avait ordonné peut-être qu'ils se rendissent aux Quatrc- Bras.
Dans cette journée du 16 juin, marquée par les sanglantes rencontres de Ligny et des Quatre-Bras, soldats et généraux furent admirables de bravoure, de constance. Ils ne manquèrent pas au chef; le chef leur manqua. Telle est la vérité.
Le chef n'était plus lui-même. 11 allait en donner de nouvelles et funestes preuves.