CHAPITRE ONZIÈME
fureur, qui, s'il faut eu croire un écrivain, « avait fait frémir les hommes les plus habitués à contempler de sang-froid les horreurs de la guerre (1). »
De sept à huit heures, un ordre arriva dans les bivacs j mais ce n'était pas un ordre de marche: le major général prévenait l'armée que Napoléon viendrait bientôt la passer en revue.
Napoléon n'avait pas encore bougé de Fleurus. Bientôt, il y apprit que Pajol avait enlevé, sur la chaussée de Namur, près de Mazy, une batterie prussienne et quelques équipages, en sabrant un parti de cavalerie qui les escortait; et l'aide de camp Flahaut, de retour de sa mission près du maréchal Ney, arriva au quartier général impérial.
Ceci est difficile à croire, mais rien n'est moins douteux : au moment où Flahaut avait quitté Frasnes, on n'y connaissait pas encore le résultat de la bataille de Ligny; et il apportait les premières nouvelles du combat des Quatre-Bras. De neuf heures du soir à huit heures du matin, il n'y avait eu aucune communication entre le général en chef et le commandant de l'aile gauche de l'armée, séparés l'un de l'autre par une distance de moins de trois lieues. L'incurie était égale des deux côtés.
Napoléon fit immédiatement écrire, par le major général, au maréchal Ney, cette dépêche, qui témoigne nettement de ses pensées et de ses projets, à cet instant de la journée: « Le général Flahaut, qui arrive à l'instant, fait connaître que vous êtes dans l'incertitude sur les résultats de la journée d'hier. Je crois, cependant, vous avoir prévenu de la victoire que l'empereur a remportée. L'armée prussienne a été mise en déroute; le général Pajol est à sa poursuite sur les routes de Namur et de Liège... L'empereur se rend au moulin deBrye, où passe la grande route qui conduit de Namur aux Quatre-Bras; il
(1) Mémoires de Fleuri/ de Chaboulon.
n'est donc pas possible que l'armée anglaise puisse agir devant vous. Si cela était, l'empereur marcherait directement sur elle par la route des Quatre-Bras, tandis que vous l'attaqueriez de front avec vos divisions, qui, à présent, doivent être réunies ; et cette armée serait, dans un instant, détruite. Ainsi, instruisez Sa Majesté de la position exacte des divisions et de tout ce qui se passe devant vous.
»... L'intention de Sa Majesté est que vous preniez position aux Quatre-Bras, ainsi que l'ordre vous en a été donné (1); mais, si, par impossible, cela ne peut avoir lieu, rendez-en compte sur-le-champ, avec détail; et l'empereur s'y portera, ainsi que je vous l'ai dit ; si, au contraire, il n'y a qu'une arrière-garde, attaquez-la et prenez position.
» La journée d'aujourd'hui est nécessaire pour terminer cette opération et pour compléter les munitions, rallier les militaires isolés et faire rentrer les détachements. Donnez des ordres eu conséquence (2).... »
Ainsi, vers huit heures du matin, Napoléon croyait l'armée prussienne en déroute et sur les routes de Namur et de Liège; il voulait que Ney prît position aux Quatre-Bras, si ce point n'était occupé que par une arrière-garde ennemie; il comptait employer la journée à compléter les munitions, rallier les militaires isolés, etc., et ne se porter sur les Quatre-Bras que dans le cas où son intervention y serait nécessaire.
De huit à neuf heures, il sortit, enfin, de Fleurus, en voiture, souffrant, a-t-on dit, fatigué de la journée précédente; et se rendit à Saint-Amand. Là, il monta à cheval, parcourut lentement les avenues des villages par où Vandamme avait mené ses attaques, fit relever, çà et là, des officiers, des soldats blessés et non encore secourus, parla à plusieurs, fit prendre les
(1) La veille.
(2) Cette lettre ne porte pas l'heure où elle fut écrite; mais ces mots : « l'empereur se rend au moulin do Brye, » l'indiquent suffisamment; car on sait que Napoléon quitta Fleurus après huit heures.