CHAPITRE ONZIEME
l'orage de Ja veille, comme à travers les moissons foulées par les cavaliers et les fantassins.
Si Napoléon eût reçu, en ce moment, le rapport de ce qui s'était passé aux Quatre-Bras, s'il eût galopé jusqu'au plateau de Ligny, il aurait su immédiatement, vu, pour ainsi dire, de ses propres yeux, où était l'armée prussienne, et reconnu qu'il avait deux partis à prendre, à prendre sur-le-champ : ou se mettre avec toutes ses forces à la poursuite des Prussiens ; ou lancer sur eux sa cavalerie légère, appuyée de deux ou trois divisions d'infanterie et, avec le gros de ses troupes, se porter aux Quatre-Bras.
Dans le premier cas, surpris au moment où son armée était encore assez mal en ordre, avec caissons et gibernes vides, Blùcher n'aurait pas échappé à la destruction; dans le second, il aurait subi des pertes' sensibles; et Wellington, privé de son appui, aurait été accablé sous les efforts réunis deNey et de Napoléon.
Mais l'empereur resta sans nouvelles des Quatre-Bras, indolent, indécis, jusqu'à huit ou neuf heures du matin, à Fleurus ; en sortit pour aller passer une longue et stérile revue ; et laissa s'écouler la moitié du jour avant de prendre une résolution.
Dans ses Mémoires, il affirme encore que le maréchal Ney « avait reçu Tordre de se porter sur les Quatre-Bras, au point du jour, et d'attaquer vivement V arrière-garde anglaise; » et il ajoute ce détail précis : « Le duc de Wellington apprit fort tard, dans la nuit, le désastre de Ligny ; et il avait, sur-lechamp, ordonné de battre en retraite, dans la direction de Bruxelles, laissant le général Uxbridge, avec un corps de cavalerie et des batteries d'artillerie légère pour l'arrièregarde. »
Mais cela est absolument controuvé :
Ney ne reçut pas l'ordre d'attaquer, « au point du jour, l'arrière-garde anglaise; » car, s'il l'eût reçu, il aurait appris,
au moins, de l'officier qui le lui aurait porté, la victoire de Ligny; et il ne la connaissait pas encore quand l'aide de camp Flahaut quitta Frasnes pour retourner près de Napoléon, à Fleurus (1).
Cet ordre même n'a pu lui être envoyé; car Napoléon ignorait, pendant la nuit, et ignora jusqu'au retour de l'aide de camp Flahaut le résultat du combat des Quatre-Bras, la situation de Ney, celle de Wellington, et ne sut pas, en conséquence, jusque-là si le maréchal était ou non en mesure d'attaquer.
Comment, d'ailleurs, Napoléon aurait-il pu apprendre que Wellington avait battu en retraite pendant la nuit; qu'il n'y avait, au point du jour, qu'une arrière-garde de cavalerie anglaise aux Quatre-Bras, puisque Wellington connut vers sept ou huit heures du matin seulement la défaite de Blùcher, et ne commença sa retraite qu'à dix?
La vérité est, on l'a vu, que la première dépêche expédiée à Ney, depuis la bataille de Ligny, fut écrilede Fleurus, par Soult, au retour de Flahaut, vers huit heures du matin, « au moment où Napoléon allait se rendre au moulin dcBrye. » Cette dépêche, nous l'avons reproduite. Elle prescrit au maréchal de prendre position aux Quatre-Bras, en attaquant, « s'il n'y a qu'une arrière-garde » (2), cl de réclamer appui, en cas contraire.
Il y avait là plus qu'une arrière-garde: il y avait la moitié de l'armée anglaise. Ney réclama donc certainement le concours de Napoléon; et, s'il attendit longtemps, jusqu'à deux heures, ou à peu près, ce n'est pas à lui qu'il faut le reprocher.
En résumé, Ney n'a pas dû s'engager dans un combat avant d'avoir connu l'issue de la bataille de Ligny; et, quand il en
(1) « ... Le général Flahaut, qui arrive à l'instant, fait connaître que vous êtes dans l'incertitude sur les résultats de la journée d'hier, etc. » (Lettre du major général, déjà citée.)
(2) En ce moment, Napoléon ne connaissait donc pas, en voilà une autre preuve décisive, les forces qui étaient aux Quatre-Bras.