CHAPITRE DEUXIÈME
Une pareille force était évidemment bien insuffisante dans la position faite à la France par la restauration de l'Empire.
Mais, avec de l'énergie, de l'activité, il était possible de l'accroître bientôt dans une proportion considérable.
Le pays, si épuisé qu'il fût par de longues et funestes guerres, offrait encore de grandes ressources; il ne s'agissait que de les utiliser.
En avril 1814, nos armées vers Paris, Lyon et Toulouse, en Italie, nos garnisons dans les forteresses de France, de Belgique, du Rhin, de l'Allemagne, etc., nos dépôts s'élevaient à quatre cent cinquante mille hommes. La paix nousavait rendu cent cinquante mille prisonniers de guerre. Le 1er avril 1815, la France disposait donc, outre deux cent vingt-quatre mille hommes présents sous les drapeaux, d'un fonds de trois cent soixanteseize mille soldats faits, où l'on pouvait puiser pour augmenter ses légions. Sans doute, les cessions de territoire, les blessures, les maladies, les infirmités, les décès, les mariages avaient bien diminué ce dernier chiffre. Mais on reste au-dessous de la vérité en disant qu'il y avait à tirer de là deux cent cinquante mille hommes très-propres au service.
Dans ses effroyables anticipations sur la vie des jeunes générations, l'Empire avait décrété, en octobre 1813, la levée de toute la conscription de 1815. Les événements avaient empêché de l'accomplir (1). Elle avait été estimée à 160,000 hommes. Malgré le rétrécissement de nos frontières et quelques autres causes de diminution, elledevait donnerau moins centdixmille conscrits.
Un simple décret pouvait donc appeler à la défense de la patrie, réunir en peu de temps trois centsoixantemille hommes, dont deux cent cinquante mille étaient des soldats aguerris.
(1) Sur cette conscription, 45,000 hommes avaient rejoint les dépôts dans l'hiver de 1815 à 1814, et avaient été congédiés à la paix. Ils ne sont pas compris dans le chiffre de 450,000 hommes donné plus haut. (Voir Rapport de Carnot aux chambres, le 15 juin 1815.)
Cent mille militaires retraités, réformés, offraient encore vingt-cinq ou trente mille précieux auxiliaires pour le service des places frontières, pour celui de l' intérieur ; et les matelots des anciennes escadres, rendus inutiles par l'anéantissement de notre puissance maritime, devaient, si on les organisait sous le commandement de leurs anciens officiers, contribuer à assurer la sécurité des forts et forteresses du littoral.
Enfin, il restait la garde nationale, qu'on pouvait mettre sur pied dans presque tout le pays et qui fournirait de très-nombreux bataillons mobiles propres à défendre les places fortes et à former une puissante réserve à l'armée de ligne.
Napoléon ne négligea aucun de ces moyens. Mais il n'y eut recours qu'avec hésitation, lenteur, timidité.
Il était aux Tuileries depuis trois semaines déjà, quand il se décida à ordonner les premières mesures nécessaires pour augmenter l'état militaire de la France.
Le 9 avril, le Moniteur et, deux jours après, le Bulletin des lois publièrent un décret(l) rappelant sous les drapeaux tous les sous-officiers et soldatsquiles avaient quittés pour quelque cause que ce fût. Fidèle à son système d'atténuer la gravité de la situation, « l'empereur leur donnait la promesse spéciale qu'aussitôt que la paix actuelle serait consolidée, ils seraient les premiers qui obtiendraient des congés pour rentrer dans leurs foyers. » Et pour mieux montrer, en quelque sorte, que l'urgence n'était pas grande, les circulaires ministérielles nécessaires pour l'application de ce décret ne furent signées que le d2 avril.
Le 21 mars (2), Napoléon avait décrété la réorganisation de la vieille garde. En rappelant les anciens militaires, il décréta aussi le rétablissement de seize régiments de jeune garde (3) et une augmentation des cadres de l'armée.
(1) Ce décret porte la date du 28 mars.
(2) Le décret porte la date du 13 mars ; mais il fut promulgué le 21.
(3) Le décret du 8 avril ne créait que douze régiments de jeune garde. Les quatre autres furent créés, un mois plus tard.