CHAPITRE DOUZIEME
tipliés, se faisait jour à travers les niasses tumultueuses des deux armées victorieuses, à travers nos débris, et gagnait la direction de Genappe. Aux voix qui, au plus fort d'une lutte inégale, lui avait crié de se rendre pour gagner la vie sauve, la garde avait répondu par le refus, sublime dans son cynisme soldatesque, que la légende a traduit par les mots : « La garde meurt et ne se rend pas. »
Avant la nuit, la résistance finit aussi à Plancenoit : le village enlevé, Lobau, Duliesme, Morand, virent leurs bataillons, pressés de front, tournés, enveloppés, se fondre et chercher leur salut dans la fuite. Le brave Duhesme, grièvement blessé, échappa à la mort, grâce au dévouement de quelques soldats.
Au même moment, ou un peu plus tard, les restes du corps de Reille, revenus jusqu'au bois du Callois, toujours assaillis par les Anglo-Hollandais, toujours combattant, tombèrent en dissolution.
Dans toute l'armée française, il ne resta plus un bataillon, un escadron en ordre. La déroute fut complète, absolue. Napoléon avait perdu la bataille la plus décisive de notre âge.
Wellington par sa ténacité inébranlable, Blùcher par son activité audacieuse, tous les deux par l'habileté et l'accord de leurs manœuvres avaient produit ce résultat.
Comme pour leur montrer, par avance, le jugement de l'histoire, le hasard les fit se rencontrer à la Belle-Alliance.
L'un et l'autre s'étaient portés, avec quelques escadrons, jusqu'aux hauteurs de Rossomme pour activer le désastre, pour mieux en constater l'étendue; et ce fut à leur retour qu'ils se retrouvèrent pour la première fois, depuis la journée de Ligny.
Ils mirent pied à terre et se jetèrent dans les bras l'un de l'autre, se félicitant mutuellement de leur victoire.
Il était neuf heures et demie ; la nuit était close.
Les deux généraux résolurent, néanmoins, de pousser sans
relâche le succès, de ne pas laisser aux vaincus le temps de se reconnaître, de respirer. Les Anglo-Hollandais, épuisés, incapables d'avancer plus loin, établirent leurs bivacs sur les positions mêmes que l'armée française avait occupées, dans la matinée. Les Prussiens furent chargés de la poursuite. Blucher en confia la direction à son chef d'état-major le général Gneisenau. Exalté par le succès, toujours ardent , infatigable, il ne devait pas tarder à le rejoindre.
Gneisenau eut à sa disposition les corps de Zieten et de Bùlow, une division d'infanterie et une partie de la cavalerie du corps de Pirch I. Il poussa immédiatement ces forces sur Genappe, où se précipitaient les Français.
Pirch I reçut l'ordre de rallier ses trois autres divisions d'infanterie, le reste de sa cavalerie et de se diriger, ensuite, par Maransartsur Bousval,où il passerait la Dyle, afin d'opérer contre la colonne française qui, dans la soirée, avait attaqué Thielmann sur Wavre. En apprenant la défaite de Napoléon, cette colonne devait battre en retraite, et, si elle se trouvait pressée entre Thielmann et Pirch I, elle ne pourrait échapper à un désastre.
Des hauteurs de Rossomme à Genappe, où Napoléon avait espéré arrêter la déroute, la distance est d'une lieue et demie.
Il s'y rendit à travers champs, faisant un long détour à l'ouest de la chaussée, pour éviter toute rencontre de cavalerie prussienne.
Cette chaussée est très-large; mais, dans la traversée de Genappe, aux abords de la Dyle, elle s'étrangle et franchit ce cours d'eau sur un pont maçonné qui ne donne passage qu'à deux voitures à la fois.
Dans la circonstance actuelle, un si étroit défilé était un bien grave inconvénient : il suffisait d'un accident pour obstruer la voie au matériel refluant du champ de bataille. Cet inconvénient aurait pu être bien diminué si on se fût préparé à tirer parti des ponts de Ways et de Thy, qui sont près et en