CHAPITRE TREIZIEME
son heure critique, rien de plus certain. Mais quel conducteur d'armée ne l'a pas eue parfois? Pour n'en citer qu'un exemple, Napoléon, à Marengo, se trouvait dans une position autrement compromise que celle de Wellington à Waterloo, quand l'heureuse inspiration de Desaix et la détermination héroïque de Kellermann vinrent changer la défaite en une victoire signalée.
Continuant ses critiques, Napoléon dit encore du général anglais : « Malgré la diversion opérée en sa faveur par les trente mille Prussiens du général Bùlow, il eût deux fois opéré sa retraite dans la journée, si cela lui eût été possible. Ainsi, par le fait, ô étrange bizarrerie des événements humains ! le mauvais choix de son champ de bataille, qui rendait toute retraite impossible, a été la cause de son succès (1) ! »
Nous avons dit ce qu'il fallait penser de l'impossibilité d'une retraite à travers la haute futaie de Soignes, percée par la large chaussée de Bruxelles, par la route d'Alsemberg, pavée presque tout entière, par trois traverses de même direction que celles-ci. Napoléon, avec une artillerie bien plus nombreuse, n'avait pas autant de voies pour se retirer en cas de défaite. A Essling, il ne lui restait plus qu'un pont de bateaux quand il battit en retraite; ce pont, cependant, fut suffisant parce que cette opération commença à temps.
Mais à quel moment Wellington a-t-il pu avoir l'idée d'abandonner le champ de bataille à son adversaire? Est-ce après son succès contre d'Erlon ? Est-ce après avoir repoussé la première charge de Ney, à cinq heures, quand Bûlow prononçait son mouvement sur Plancenoit? ou à sept heures, quand toute notre cavalerie de réserve venait d'échouer, en dépit de sa vaillance, contre le centre anglo-hollandais, quand Pirch 1 et Zieten .touchaient au théâtre de la lutte ? ou bien encore, une demi-heure plus tard, quand l'infanterie de la garde, écrasée par le nombre, redescendait du plateau, quand
(1) Mémoires, t. IX, p. 175.
Pirch I et Zieten entraient en ligne? Ainsi précisée, chacune de ces questions porte en soi sa réponse.
Non, Wellington n'a pas eu, n'a pu avoir la pensée de battre en retraite, en aucun moment du jour. Affirmer, admettre le contraire, c'est le fait d'un homme qui veut se roidir contre l'évidence, ou n'a étudié ni le caractère du général anglais, ni la marche des événements de la journée, ni la combinaison prise pour base du plan de bataille. Porter aux Anglo-Hollandais l'appui de toute l'armée prussienne, de la moitié au moins de cette armée; en venir à combattre deux contre un, tel était le mot de cette combinaison, qui devenait forcément décisive, si elle était menée à fin. Bulow était en ligne, Pirch I et Zieten s'avançaient ; Wellington apprenait, à chaque instant, les progrès de leur approche; tout marchait vers la réunion projetée. Le général anglais n'avait donc rien à faire, que ce qu'il était bien résolu à faire, lui , l'homme tenace par excellence : tenir sa position jusqu'à la dernière extrémité, y brûler sa dernière cartouche.
De son côté, tout soldat qui tombait allait être remplacé par dix soldats prussiens; du côté des Français, aucune perte n'était réparable. Dans un pareil plan, dans une pareille situation, il ne pouvait y avoir, il n'y eut pas place pour une pensée de retraite : à défaut des faits, le plus simple raisonnement le prouverait.
Un sentiment d'amour-propre national mal placé, un désir inconsidéré de faire de Napoléon un capitaine infaillible, vaincu par la fatalité seule, ont poussé, cependant, presque tous les écrivains français à prendre pour véritable, à propager l'incroyable assertion du captif de Sainte-Hélène. Il en est même qui, enchérissant sur son dire, ont affirmé que Wellington aurait battu en retraite, non pas deux, mais trois fois, dans la journée, si le mauvais choix de son champ de bataille ne l'en eût empêché; et on les a crus! Tant il est vrai qu'il n'est contre-vérité si évidente qui, à force d'être répétée, n'ait
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chance de prendre rang au nombre des axiomes historiques !
Ardent, absolu dans la critique de ses adversaires (1), Napoléon ne l'est pas moins dans les éloges qu'il se décerne.
« Tout ce qui tenait à l'habileté, il l'avait accompli! assure-t-il; tout n'a manqué que par un concours de fatalités inouïes et que quand tout avait réussi (2). »
Ainsi, cette terrible journée de Waterloo, une des plus grandes de l'histoire par l'acharnement de la lutte, par les intérêts engagés, et surtout par le résultat, cette journée, d'après Napoléon, vit aux prises l'habileté consommée avec l'ineptie avérée; et l'habileté fut vaincue « par un concours de fatalités inouïes. »
Ce que l'homme, dans son impuissance à pénétrer la raison des choses, appelle tantôt la fatalité, tantôt le hasard, fait avorter parfois le plan le mieux combiné et réussir le plus mauvais, déjoue les plus savantes manœuvres, les efforts du talent, du génie, et donne le succès à la médiocrité, à l'ignorance, à la sottise. Cela n'est pas douteux; les annales des guerres en offrent plus d'un exemple. Mais l'histoire ne doit avoir recours à cette explication surnaturelle des événements que dans le cas où toute explication rationnelle vient à lui manquer. La guerre est toujours un jeu sanglant de la force; elle est moins souvent qu'on ne pense un jeu du hasard.
Pour expliquer la catastrophe du 18 juin, est-il besoin de faire intervenir cette cause mystérieuse? Nous ne le croyons pas.
On vient de voir à quel point sont fausses les accusations d'incapacité, d'ineptie, portées par Napoléon contre ses deux adversaires. Les éloges qu'il se donne ne sont pas moins immérités.
(i) Dans un moment de franchise , Napoléon a dit cependant, un jour, à Sainle-Hélène, « que la marche de Blùcher sur Wavre était un de ces éclairs de génie qui ne brillent que chez les grands généraux. »
(2) Mémorial de Las Cases.
11 fit des fautes, il en fit plusieurs qu'en d'autres temps, il n'eût sans doute pas faites. Ces fautes, on les a relevées, démontrées.
Le 18 au matin, il avait l'heureuse fortune, malgré ses lenteurs de la veille, de trouver en face de lui l'armée anglohollandaise, résolue à recevoir la bataille, et égale à l'armée française par le nombre, mais inférieure par la qualité dune partie de ses troupes, inférieure encore en artillerie. Il ignorait où se trouvait l'armée prussienne, si elle était proche ou éloignée; il devait donc se hâter de profiter de l'occasion, et, puisqu'il était décidé au combat, l'engager avec le moins de retard possible. Cependant, il attendit jusqu'à onze heures et demie pour en donner le signal et ne prononça que deux heures plus tard une attaque réelle, celle qui fut faite par d'Erlon. Pour excuser ce retard, il a allégué l'état du sol qui n'aurait pas permis plus tôt à l'artillerie de manœuvrer. Mais l'allégation n'a trouvé créance chez aucun critique impartial (1). Sur un terrain absolument de même nature que celui qu'occupait l'armée française, Wellington opéra, de six à huit heures, tous les mouvements nécessaires pour prendre son ordre de bataille.
Napoléon aurait donc pu opérer les siens en même temps et entamer, dès sept heures et demie, la lutte dont le premier coup de canon ne fut tiré que quatre heures plus tard; luimême, d'ailleurs, l'établit, par inadvertance, quand il raconte « qu'à huit heures, des officiers d'artillerie qui avaient parcouru la plaine annoncèrent que l'artillerie pouvait manœuvrer, quoique avec quelques difficultés qui, dans une heure, seraient bien diminuées (2). »
II avait fallu donner peut-être au soldat, fatigué de la nuit,
(1) Le général Jomini , entre autres, dit formellement que le relard de l'attaque « fut une faute. »
(2) Mémoires, t. IX.