CHAPITRE TREIZIÈME
le temps de prendre quelque nourriture, de nettoyer ses armes, de se préparer au combat. Mais deux heures suffisaient à ces soins.
Que de fois, d'ailleurs, après une nuit aussi pénible que celle qui venait de s'écouler, n' avait-on pas vu les légions de France marcher à l'ennemi, l'aborder dès l'aube du jour? Et, le 18 juin même, Biilow ne quittait-il pas ses bivacs, ne se mettait-il pas en marche avant quatre heures du matin, tout prêt à combattre? Notre armée aurait donc pu, sans aucun effort surhumain, commencer à prendre son ordre de bataille à six heures au plus tard, l'avoir pris, nous le répétons, à sept heures et demie (1), et marcher dès lors à l'ennemi.
La fausse attaque de Gouraont n'exigeait d'abord que trèspeu de manœuvres d'artillerie; et, l'action une fois engagée sur toute la ligne, les difficultés de ces manœuvres devenaient les mêmes pour les deux armées. Il importe de le remarquer.
Napoléon perdit donc, sans aucun motif, quatre heures tout entières.
Cette perte de temps fut très-malheureuse.
Si elle eût été évitée, le résultat de la journée aurait été différent; cela est très-probable. En butte, dès sept heures et demie du matin, à tous les efforts de l'armée française, réduits, jusqu'à quatre heures et demie du soir, à leurs propres forces, les Anglo-Hollandais, sans doute, auraient été battus, malgré la ténacité de leur chef, malgré leur bravoure, qui, au dire même de Napoléon, fut admirable : Bùlow serait arrivé trop tard pour empêcher leur défaite, et y aurait peut-être été enveloppé lui-même.
La lutte s'engageant dès sept heures et demie du matin, Blùcher n'aurait certainement pas gardé jusqu'à midi à Wavre,
(1) D'après les Mémoires de Napoléon, que nous avons suivis en ce point , l'armée française mit une heure et demie pour prendre son ordre de bataille. On l'a vu dans notre récit.
comme il les garda, les corps de Zieten et de Pirch I. Dès que le bruit du canon serait devenu assez intense pour annoncer la bataille, il les aurait dirigés sur les traces de Bùlow ; mais ce mouvement n'aurait commencé que vers neuf heures, et n'aurait pu avoir, par suite, aucune influence sur l'issue de la journée.
Wellington avait cru qu'il serait rejoint, dans la matinée (i), par un ou plusieurs corps prussiens. Cette réunion s'opéra seulement dans l'après-midi, parce que Blùcher, il faut l'admettre, ne s'était pas assez exactement rendu compte des difficultés des chemins et avait voulu aussi donner le plus long repos possible à ses troupes, à celles-là surtout qui avaient combattu à Ligny. Ce fut une imprudence. Napoléon, plus actif, l'aurait rendue funeste à l'armée anglo-hollandaise.
En retardant la bataille, le général français laissa donc échapper une grande chance de succès. Oublieux de cet axiome de guerre, qu'il faut toujours se hâter de saisir l'occasion, il estima de peu d'importance un retard de quelques heures. Erreur capitale, qui tenait, on ne saurait en douter, à la conviction, bien légèrement formée et, cependant, persévérante, que l'armée prussienne était, depuis la journée de Ligny, incapable de rien entreprendre.
Après celte faute énorme, il en fut commis d'autres dans la conduite de la bataille. Nous les présentons dans l'ordre même des événements.
Dominé, à très-courte distance, par la crête du plateau de Mont-Saint-Jean, le château de Goumont n'aurait pas été tenable pour nos troupes, si elles fussent parvenues à s'en emparer. L'attaque qui y fut dirigée n'avait d'autre but que de préparer, de faciliter, par une diversion, le mouvement de d'Erlon contre la gauche des Anglo-Hollandais. Elle prit cependant, dès l'abord, on lui laissa prendre le caractère d'une opé-
(t) Lettre à sir Charles Stuart, déjà citée.