‹ Histoire de la campagne de 1815, WaterlooChapitre 168 sur 261 · CHAPITRE TREIZIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TREIZIEME

Cette manœuvre présente, en effet, deux phases très-distinctes, et non une seule, comme on le penserait d'après les récits de Sainte-Hélène.

Dans la première, Milhaud et Lefebvre Desnouettes gravissent le plateau, y fournissent, une heure durant, plusieurs charges, et, après d'infructueux efforts, ils en descendent et reviennent dans le vallon de la Haie-Sainte. Dans la seconde phase, ils remontent au plateau, y sont rejoints par Kellermann et Guyot (1); et, pendant près de deux heures, la masse de nos escadrons s'y maintient à force de bravoure ; puis elle est obligée à la retraite , après avoir subi des pertes énormes, après s'être harassée, épuisée.

Dans l'intervalle des deux phases, il fut donc possible de suspendre l'attaque du plateau, comme nous venons de le dire. Il aurait suffi d'un ordre pour cela. Cet ordre, Napoléon ne le donna pas; et il nous semble impossible de ne pas en conclure que cette attaque entrait alors dans ses vues, qu'elle avait commencé par son ordre, qu'elle se continua avec son assentiment.

(d) Dans ses récits, Napoléon a prétendu qu'il voulait garder la division Guyot en réserve ; qu'elle avait suivi, sans ordre, poussée par « la fatalité du jour, » le mouvement de Kellermann, sans qu'on pût l'arrêter. Mais la fatalité est encore ici mise en scène mal à propos.

Guyot a contredit l'assertion de Napoléon, et affirmé que, dès trois heures de l'après-midi, il avait été mis à la disposition du maréchal Ney. (Victoires et Conquêtes , t. XXIV.) On peut ne pas le croire. Mais il est un fait qui ruine la version de Napoléon. Ce fait, nous l'avons rapporté; nous le rappelons.

La brigade de carabiniers appartenant au corps de Kellermann fut , d'abord, laissée en réserve par ce général lui-même, et ne monta au plateau que longtemps après les trois autres brigades de son corps et la division Guyot, quand le maréchal Ney l'appela. Or, Napoléon n'empêcha pas ce mouvement ; et, bien évidemment, il l'aurait empêché, s'il eût voulu conserver, comme il l'assure, une réserve de cavalerie.

La brigade de carabiniers, il faut le remarquer, était forte de 850 chevaux, c'est-à-dire égale, à deux ou trois cents chevaux près, à la partie de la division Guyot qui monta sur le plateau , l'autre partie composant, le 18 juin, les escadrons de service près de Napoléon.

Le malheur ou la faute fut, non de l'avoir faite, mais de ne pas l'avoir soutenue par de l'infanterie.

Du moment où abandonnant, bien à tort, son projet de forcer l'aile gauche des Anglo-Hollandais, Napoléon, s'était décidé à diriger l'effort principal contre leur centre, il fallait qu'il l'y portât rapidement. Sans hésiter, il devait alors faire appuyer les escadrons de Ney par toute l'infanterie de la vieille garde, par cinquante bouches à feu, et laisser à Lobau et à la division de jeune garde le soin de contenir les Prussiens de Bùlow le plus longtemps possible.

C'eût été, sans doute, une détermination bien grave, bien périlleuse; mais c'était la seule qui présentât quelque chance de succès; et plus elle était différée, plus ces chances, déjà bien faibles, diminuaient et plus le péril grandissait. Risquer beaucoup vers Plancenoit, dès trois ou quatre heures, c'était le seul moyen qui restât de gagner beaucoup sur le plateau, d'emporter le gain de la journée.

Napoléon a exprimé une tout autre opinion.

Dans ses deux récits, il dit alternativement que l'attaque du plateau eut lieu » une heure, deux heures trop tôt; » et il ajoute que son projet était de la faire soutenir par les seize bataillons de vieille garde et cent pièces de canon (1). Il la place, d'ailleurs, à cinq heures (2). A son compte, c'était donc à six heures ou à sept qu'il devait faire exécuter cette manœuvre; mais, sans parler d'une si grande force d'artillerie, ni à six heures, ni à sept, il n'eut à sa disposition une pareille réserve. Il avait donc mal calculé ses moyens et le temps ; et son calcul devait rester faux, du moment qu'il voulait at-

(1) Mémoires, t. IX.

(2) L'attaque du plateau commença à quatre heures , cela est constaté par tous les rapports étrangers; quelques-uns même l'indiquent un peu avant quatre heures. Du reste, Napoléon, dans une autre partie de ses Mémoires, l'a reconnu en écrivant « La charge de la cavalerie, à futtre heures du soir, a été faite un peu trop lot. » {Mémoires , t. VIII, p. 202.)

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