CHAPITRE TREIZIEME
Au lieu d'occuper les défilés de Lasne, on attendit Bùlow en deçà du bois de Paris;
L'attaque centrale se fit avant d'avoir été assez préparée par l'artillerie; et la cavalerie qui en fut chargée ne fut pas appuyée par de l'infanterie;
Cette même attaque fut reprise avec de l'infanterie seulement, la cavalerie qui aurait dû y coopérer se trouvant épuisée par une lutte de près de trois heures;
Enfin, on s'exposa à un désastre, on le subit, pour s'être acharné après le succès quand, malgré la bravoure de nos troupes, le succès n'était plus possible, quand il aurait fallu se hâter de battre en retraite.
Napoléon était malade. Souffrant de deux affections, d'une surtout qui lui rendait très-pénibles les mouvements du cheval, il resta pied à terre pendant presque toute la journée, voyant peu par lui-même ou voyant mal, et obligé souvent de juger de l'état successif des choses, sur des rapports qui purent l'induire en erreur plus d'une fois. II ne montra pas l'énergie stoïque du vieux Blùcher, qui, souffrant aussi, passa douze heures sans descendre de cheval.
Vigoureux, actif comme naguère, il aurait suivi de près les événements, fait préparer, exécuter mieux et plus à temps telle ou telle manœuvre. Cela est certain. Mais ce qui paraît tout aussi assuré, c'est que, dans un meilleur état de santé, il n'aurait pas prévu, plus qu'il ne la prévit, l'arrivée de Bùlow, de Zieten, de Pirch I sur le champ de bataille où il avait déjà contre lui une armée numériquement égale à la sienne. Il était trop convaincu de la déroute de l'armée prussienne pour admettre la possibilité d'une telle concentration de forces. Or, cette concentration fut la cause principale de la catastrophe, car, malgré leur gravité, presque toutes les fautes que nous avons signalées auraient été réparables si Blùcher n'eût pas appuyé Wellington.
Si on le considère seulement du point de vue où Napoléon
le conçut, c'est-à-dire sans tenir compte de la probabilité de l'intervention prussienne, le plan de la bataille est très-beau, très-solide. Il révèle le chef habitué à combiner les plus grandes actions de guerre ; il défie la critique. Mais, cette intervention se produisant, il est immédiatement ruiné par la base; il n'est plus exécutable.
Aussi, dès l'apparition de Bïilow, la direction de la bataille, du côté des Français, semble-t-elle, en quelque sorte, flotter au hasard. Les mouvements se succèdent, tardifs ici, précipités là, incohérents, mal préparés, incomplets, mal exécutés.
Soldats et officiers font assaut de constance, d'intrépidité, d'héroïsme; mais les moyens ne sont plus proportionnés au but. On dirait que le chef a la conscience de son impuissance; qu'il ne compte plus que sur l'imprévu pour triompher des difficultés de sa situation. Il n'ose pas risquer un grand coup, quand il le pourrait encore avec des chances de succès; il ne se résigne pas à la retraite, quand la retraite est encore possible; puis l'imprévu se produit, et c'est l'entrée en ligne de Zieten et de Pirch I, qui vient déterminer le plus épouvantable des désastres.
Cette double faute de n'avoir fait, dans ses calculs, aucune part à l'intervention prussienne : de n'avoir pas admis, d'abord, la possibilité de la coopération deBlùcher; et puis, quand l'approche du corps de Bùlow eut été constatée, d'avoir rejeté toute probabilité de l'arrivée de nouvelles forces prussiennes; cette faute capitale, décisive, Napoléon ne veut pas l'avoir commise. A l'entendre, à en croire ses apologistes, il ne devait, il ne pouvait nullement prévoir que Blùcher porterait une aide quelconque à Wellington; car il pouvait et devait compter, en pleine assurance, que Grouchy, avec les forces mises sous son commandement, empêcherait une telle coopération. Grouchy ne l'a pas empêchée; c'est donc lui qui fut coupable et non Napoléon.
« Sa conduite fut aussi imprévoyable que si, sur sa route,