CHAPITRE QUINZIEME
L'un et l'autre étaient convaincus, le 18 au matin, que la presque totalité de l'armée française était réunie sur les hauteurs de la Belle-Alliance. Il n'y manquait, croyaient-ils, que le corps de Vandamme; et cette croyance, ils la gardèrent même le lendemain (1).
Pendant la nuit, les communications furent permanentes entre les deux généraux ; et Wellington ne se décida à recevoir la bataille à Mont-Saint-Jean que sur l'assurance réitérée de la coopération de deux corps de l'armée prussienne.
Tous ces faits sont certains. Il est hors de doute aussi que Blùcher ne manquait ni de coup d'œil, ni de confiance dans l'énergie de ses troupes, qu'il manquait encore moins de résolution, d'audace.
Cela suffit pour mesurer la puissance de l'action qu'aurait pu exercer Grouchy, dans la journée du 18 juin, au cas où, mieux inspiré, il aurait manœuvré comme il le devait.
Partant de Gembloux à trois heures du matin et non à sept, se portant sur Mousty et non sur Sart-lez-Walhain, marchant sur deux colonnes et non sur une seule, il serait arrivé à dix heures et demie sur la Dyle; on doit en juger par le temps que mit la tête de colonne de son infanterie, le corps de Vandamme, à gagner Nil-Saint-Vincent.
Mais ce mouvement aurait été reconnu immédiatement par les éclaireurs du colonel Ledebur, qui occupait Mont-Saint- Guibert; Blùcher, par suite, en aurait eu très-promptement avis et aurait pris des dispositions pour s'y opposer.
Soit négligence, soit présomption, les ponts maçonnés de Mousty et d'Ottignies, à un quart de lieue l'un de l'autre, n'avaient pas été coupés. Zieten, qui était bivaqué à Bierges (2), aurait reçu l'ordre d'aller en défendre l'accès; et PirchI, paries donner par écrit. Ils ont été coniiés à la mémoire d'un officier qui vient d'arriver, et sur les sentiments duquel on peut compter. »
(1) Rapport de Wellington, en date du 19 juin.
(2) De Bierges à Ottignies, il n'y a que cinq kilomètres en ligne droite.
tant aussitôt de Sainte-Anne et d'Aisemont (1), gagnant les ponts de Limai et de Limelette, serait allé le soutenir. A part même la nécessité de ne pas laisser tourner la position de Wavre, Blùcher n'aurait pu manquer d'agir ainsi; car il aurait eu à couvrir le mouvement de flanc qu'opérait alors Bùlow, marchant sur Chapelle-Saint-Lambert.
En arrivant à Mousty et à Ottignies, Grouchy se serait donc trouvé en face de quarante mille hommes et de cent cinquante bouches à feu, retranchés derrière une rivière non guéable et d'abords très-difficiles. Il n'en fallait pas tant, en pareille position, sinon pour lui interdire absolument le passage, au moins pour le lui disputer toute la journée; et; pendant cette lutte, Bùlow et Thielmann , c'est-à-dire cinquante mille hommes, seraient allés décider la bataille de Waterloo à Plancenoit et à Papelotte. En un mot, le combat que Grouchy livra sur Wavre, ce jour-là, se serait livré à Mousty et à Ottignies. Or, on l'a vu, ce combat dura de quatre heures du soir à onze et fut une action indécise qui aurait dû se prolonger bien des heures encore avant de permettre à Grouchy d'aller appuyer Napoléon. En outre, il faut le remarquer, Grouchy, à Wavre, eut à lutter contre seize ou dix-huit mille hommes seulement.
Par un concours de circonstances bien peu probables, il aurait pu se faire, cependant, que Grouchy eût été assez heureux pour se saisir des ponts de Mousty et d'Ottignies, pour passer la Dyle avant que les Prussiens se fussent trouvés en mesure de s'y opposer.
Ne rencontrant aucun obstacle, il aurait eu achevé son passage avant midi. Sachant alors que l'armée prussienne était proche, il aurait marché à elle, rencontré Zieten et Pirch I, rangés sur les hauteurs en arrière du ruisseau de Limelette et les aurait attaqués au moment, à peu près, où le bruit intense
(1) De Sainte-Anne et d'Aisemont à Ottignies, il y a cinq kilomètres à peu près.