CHAPITRE QUINZIEME
du canon lui aurait appris qu'une grande bataille s'engageait sur sa gauche, vers Mont-Saint-Jean.
En telle circonstance, à quel parti se serait-il arrêté?
Renonçant à l'attaque, aurait-il manœuvré tout de suite pour rejoindre Napoléon? On peut l'admettre. Mais, alors, Blïicher aurait , de son côté, manœuvré en conséquence. Il aurait laissé Biilow continuer son mouvement sur Chapelle- Saint-Lambert et Plancenoit, dirigé le corps de Thielmann, partie à la suite de Biilow, partie vers Ohain, ordonné à Zieten et à Pirch I de suivre Grouchy, de le harceler, de le combattre, de retarder sa marche par tous moyens; et la plus mauvaise chance qu'il aurait pu rencontrer eût été que ses deux lieutenants, n'ayant pas réussi à empêcher le maréchal français de prendre part au dernier acte de la bataille de Waterloo, fussent arrivés sur Plancenoit en même temps que ce dernier. Or, dans cette supposition, le résultat de la journée serait resté le même ; car l'armée française, ainsi réunie au moment de la crise suprême, aurait eu devant elle toutes les forces de Wellington et de Bliicher, qui l'auraient écrasée sous leur poids.
Il convient d'y insister, d'ailleurs, pour rester dans le vrai : on ne peut guère regarder comme probable que Grouchy, partant de Limelette et ayant à combattre , c'est-à-dire à manœuvrer, eût pu arriver avant neuf heures sur Plancenoit. Les deux premières divisions de Pirch I, qui partirent à midi de Wavre, qui n'eurent pas le moindre combat à livrer en chemin, ne rejoignirent Bùlow, on l'a vu antérieurement, qu'à sept heures et demie.
Grouchy, au lieu de marcher pour rejoindre Napoléon, aurait-il, au contraire, persisté, malgré la canonnade de Mont- Saint- Jean, à attaquer Zieten et Pirch I, formés derrière le ruisseau de Limelette? On peut l'admettre aussi ; c'est même, sans doute, ce qu'il aurait fait. Mais Blùcher, qui aurait eu, dans ce cas comme dans l'autre, le temps de reconnaître les forces du maréchal français, aurait disposé encore de Bûlow
et de Thielmann pour aller appuyer les Anglo-Hollandais, et confié à Zieten et à Pirch I la mission de résister à la diversion de Grouchy. »
Établis dans une bonne position, luttant à quatre contre trois, munis d'une artillerie d'un tiers plus nombreuse que celle de leur adversaire, les deux généraux prussiens se seraient trouvés bien a même, à coup sûr, d'opposer une longue résistance ; et c'est rester en deçà de la vérité que d'admettre qu'ils l'auraient prolongée jusqu'à sept heures. Le lendemain de ce jour, nous le verrons bientôt, il fallut à Grouchy près de huit heures pour battre et mettre momentanément hors de cause trois divisions prussiennes, fortes seulement d'une quinzaine de mille hommes.
Or, ce maréchal, retenu jusqu'à sept heures à Limelette ou au delà, n'aurait pu, quoi qu'il eût fait, arriver à temps pour prendre la moindre part à la bataille de Waterloo. Les deux dernières divisions de Pirch I, la brigade même de cavalerie de Sohr, qui partirent de Wavre, on l'a remarqué, à quatre heures, qui marchèrent le plus rapidement possible, pressées par les ordres incessants de Blùcher, n'avaient pas encore rejoint l'armée prussienne à la nuit close.
Quelle que soit l'hypothèse où l'on se place, pourvu qu'on tienne compte des faits connus et qu'en supposant les opérations qui auraient dû être faites d'un côté, on admette aussi les opérations qui auraient dû en résulter de l'autre, l'injustice de l'accusation portée contre Grouchy devient manifeste.
Il aurait marché plus tôt, manœuvré comme l'indiquaient les circonstances et les règles de la stratégie, que le désastre de Waterloo n'eût été ni moins sûr, ni moins complet, nous le répétons. La raison absolue, péremptoire de cette assertion, c'est, nous le répétons aussi, l'infériorité des forces du maréchal relativement à l'armée prussienne. Cette armée comptait quatrevingt-dix mille hommes au moins. De ce nombre, la moitié combattit plus ou moins longtemps contre Napoléon et détermina