CHAPITRE QUINZIEME
Quinze ans après le funeste événement, Gérard, écrivant dans toute l'irritation d'un violent débat, a avancé qu'on aurait pu arriver « à Chapelle-Saint-Lambert ou Frichemont vers quatre heures et demie (1) ; » puis, par grande concession, qu'on aurait pu y parvenir, au moins, « à sept heures et demie; » et, a-t-il ajouté, « en nous montrant alors à l'ennemi, en faisant diversion aux attaques qu'il dirigeait contre la droite et les derrières de notre armée, surtout en le plaçant lui-même entre deux feux..., on voit que nous pouvions, non-seulement prévenir les désastres de Ja journée, mais que nous aurions placé l'armée prussienne elle-même dans la plus critique des positions (2). »
Ces assertions, corroborant l'accusation lancée par Napoléon contre Grouchy, ont trouvé généralement créance.
Cependant, elles ne supportent pas la critique.
Gérard s'appuie sur une inexactitude; il dit que « De Sartlez-Walhain à Chapelle-Saint-Lambert ou Frichemont, il n'y a pas plus de quatre lieues (3), » tandis qu'en ligne droite, il y en a plus de quatre et demie entre les deux premiers points, et plus de cinq et demie entre le premier et le dernier; ce qui, par chemins, en donne près de six pour la plus courte de ces distances. Cette rectification suffit tout d'abord pour prouver l'impossibilité de parvenir à Chapelle-Saint-Lambert, vers quatre heures et demie.
Mais Gérard, concédant qu'il aurait bien pu en être sept et demie quand on y serait parvenu, n'a pas encore assez concédé.
Vingt mille hommes et plus d'infanterie, traînant avec eux de l'artillerie, n'auraient pas franchi une distance de six lieues, entre midi et sept heures et demie, à travers tant de défilés, dans l'état affreux où la pluie avait mis les chemins à parcourir.
(1) Dernières observations, etc., p. 31.
(2) lbid., p. 37.
(3) lbid., p. 31. A cette brochure de Gérard se trouve jointe une carte très-inexacte du théâtre des opérations de Grouchy.
On en trouve la preuve dans la lenteur forcée de la marche des corps prussiens qui allèrent de Wavre à Plancenoit et à Papelotte; dans la lenteur aussi de celle de Gérard lui-même et de Vandamme, le 17 juin et dans la matinée du 18, ces deux généraux avaient mis sept heures, «en marchant aussi vite qu'il était humainement possible (1) » pour se rendre du champ de bataille de Ligny à Gembloux; ils en avaient mis quatre pour aller de Gembloux à Sart-lez-Walhain.
Il importe, d'ailleurs, de faire observer que, si Grouchy eût marché sur Chapelle-Saint-Lambert et y fût arrivé à sept heures et demie même, comme Gérard avance que cela était possible, il aurait fait un mouvement inutile; car il s'y serait trouvé séparé du champ de bataille de Napoléon par plus d'une lieue et par les défilés si difficiles du ruisseau de Lasne. C'eût donc été, non sur Saint-Lambert, mais sur Frichemont ou Plancenoit, qu'il aurait dû se diriger tout d'abord, ce qui aurait allongé sa route d'une lieue et remis, au compte de Gérard lui-même, à neuf heures son entrée en ligne vers l'un ou l'autre de ces points.
A moins de négliger absolument les circonstances de temps, de distances, de terrain ; à moins d'admettre que les troupes prussiennes, malgré leur ardeur, malgré les excitations de leurs chefs et du canon, n'ont pas marché aussi vite qu'elles le pouvaient; à moins d'admettre aussi que Gérard n'a pas dit vrai en donnant pour motif péremptoire à la lenteur de son mouvementée 17, la difficulté extrême des chemins ; que Vandamme et lui n'ont pas marché, dans la matinée du 18, aussi vite qu'ils l'auraient pu, il est impossible, on le voit, de croire aux assertions formulées contre Grouchy par son lieutenant et inconsidérément répétées par tant d'écrivains.
Mais il y a plus : c'est qu'en acceptant pour aussi bien
(1) Quelques documents sur la bataille de. Waterloo, par le général Gérard.