CHAPITRE QUINZIEME
Il ne faut pas l'oublier d'ailleurs, ces trente-cinq mille Prussiens que Groucliy aurait trouvés sur sa route en marchant vers Napoléon d'après le conseil de Gérard, ne prirent aucune part, absolument aucune, à la bataille de Waterloo.
Ainsi, même en acceptant comme vraie l'assertion erronée que sept heures et demie auraient suffi pour parcourir la distance de Nil-Saint-Vincent et Sart-lez-Walhain à Frichemont ou Plancenoit, la colonne de Grouchy ne serait arrivée sur ces derniers points que pour être enveloppée dans la catastrophe; on est obligé de le reconnaître, à moins de supposer que les chefs de trente-cinq mille Prussiens n'auraient opposé aucun obstacle à sa marche, qu'ils auraient été frappés soudainement de cécité ou de paralysie.
On a eu raison de vanter le conseil de Gérard ; et celui-ci a bien fait d'en revendiquer l'honneur (1); car ce conseil était conforme aux principes de la guerre; mais on a eu grand tort d'en tirer la conséquence qu'il aurait sauvé la fortune de nos armes.
Cet examen de la grave question qui a été l'objet de débats aussi ardents que prolongés ne seraitpas complet si nous passions sous silence certaines assertions des écrits de Sainte-Hélène.
Napoléon affirme avoir donné verbalement à Grouchy, avant de quitter Ligny, « l'ordre positif de se tenir toujours entre la chaussée de Charleroi à Bruxelles et Blùcher, afin d'être constamment en mesure de se réunir sur l'armée. Il était probable, ajoute-t-il, que Blùcher se retirerait sur Wavre; cet ordre prescrivait qu'il (Grouchy) y fût en même temps que lui ; si l'ennemi continuait à marcher sur Bruxelles et qu'il passât la nuit couvert par la forêt de Soignes, qu'il le fit suivre jusqu'à la lisière de la forêt ; s'il se retirait sur la Meuse, pour couvrir ses communications avec l'Allemagne, qu'il le fît observer par l'avant-garde du général Pajol et occupât Wavre avec la cavalerie d'Excelmans, le 3e et le 4e corps d'infanterie, afin de
(1) Dans sa première brochure, Grouchy l'avait nié.
se trouver en communication avec le quartier général, qui marchait sur la chaussée de Charleroi à Bruxelles (1). »
Grouchy a opposé une dénégation formelle à la version de Napoléon, imaginée, a-t-il dit, dans les loisirs de Sainte- Hélène ; et, tout concourt à le démontrer, la vérité est de son
côté.
Un ordre aussi important que celui que rapportent les
Mémoires de Sainte-Hélène, un ordre qui aurait posé une règle absolue aux mouvements du maréchal, devrait, s'il eût réellement été donné, se trouver reproduit, et de la façon la plus saillante, dans les instructions dictées par Napoléon à Bertrand. Or, on ne l'y trouve pas; il n'y est pas indiqué par la moindre allusion ; et même on y voit que le chef de l'armée française laisse à son lieutenant liberté entière de manœuvres, lui recommande seulement « de poursuivre l'ennemi..., de pénétrer ce qu'il veut faire (2). »
Cela suffirait déjà pour prouver que Grouchy a justement qualifié la version des Mémoires.
Mais il en est d'autres preuves.
Ecrivant, à Sainte-Hélène, après les événements, Napoléon dit avoir regardé comme probable la retraite de Blùcher sur Wavre; mais, àLigny, quand il dictait à Bertrand les instructions pour Grouchy, il n'avait pas une vue si nette des mouvements du général prussien; il admettait également ces deux hypothèses : « ou Blikher se séparait des Anglais, ou il voulait se réunir à eux pour couvrir Bruxelles et Liège, en tentant le sort d'une nouvelle bataille; » et, loin de prescrire au maréchal de se porter sur Wavre, « d'y être en même temps que Blïicher, » il lui ordonnait « de se rendre à Gembloux avec toutes ses forces, » à Gembloux, qui se trouve à deux lieues à l'est de la direction de Ligny à Wavre; il ne parlait pas de ce
(1) Mémoires, t. IX, p 98
(2) Voir ces inslruclioiis, page 219.