CHAPITRE SEIZIEME
sans grande exagération, les ressources, les espérances du vaincu. « Tout n'est pas perdu, disait-il; je suppose qu'il me restera, en réunissant mes forces, cent cinquante mille hommes. Les fédérés et les gardes nationaux qui ont du cœur me fourniront cent mille hommes; les bataillons de dépôt cinquante mille; j'aurai donc trois cent mille soldats à opposer de suite à l'ennemi. J'attellerai l'artillerie avec les chevaux de luxe; je lèverai trois cent mille conscrits, je les armerai avec les fusils des royalistes et des mauvaises gardes nationales; je ferai lever en masse le Dauphiné, le Lyonnais, la Bourgogne, la Lorraine, la Champagne; j'accablerai l'ennemi. Mais il faut qu'on m'aide, qu'on ne m'étourdisse point. Je vais à Laon, j'y trouverai sans doute du monde. Je n'ai point entendu parler de Grouchy. S'il n'est pas pris (comme je le crains), je puis avoir, dans trois jours, cinquante mille hommes; avec cela, j'occuperai l'ennemi, et je donnerai à Paris et à la France le temps de faire leur devoir. Les Anglais marchent lentement; les Prussiens craignent les paysans et n'oseront pas trop s'avancer. Tout peut se réparer encore; écrivez-moi l'effet que cette horrible échauffourée aura produit dans la chambre. Je crois que les députés se pénétreront que leur devoir, dans cette grande circonstance, est de se réunir à moi pour sauver la France. Préparez-les à me seconder dignement.»
La défaite enseignait ainsi des mesures qui auraient dû précéder l'entrée en campagne.
Napoléon, prenant la plume, ajouta : « Du courage, de la fermeté! » Adressée à Joseph Bonaparte, l'exhortation n'était pas inutile.
Pendant cette halte dans la fuite, quelques bandes confuses de soldats, d'officiers de toutes armes, de tous corps, étaient parvenues à Philippeville, et, rassurées, enfin, à la vue des remparts de la place, s'y étaient arrêtées; d'autres en approchaient. Napoléon ordonna de les retenir, d'en former une colonne qu'on dirigerait ensuite sur Laon. Il expédia des offi-
ciers sur les différents chemins de retraite que le soldat avait dû prendre, afin d'indiquer partout ce point et celui de Plrilippeville comme lieux de ralliement. Déjà, en passant par Cliarleroi, il avait envoyé son frère Jérôme à Avesnes pour y arrêter la déroute, si cela était possible, pour rendre quelque organisation aux corps et les ramener aussi sur Laon.
11 dicta des instructions au major général Soult, qui venait de le rejoindre, et dut rester quelque temps encore à Philippeville; puis, remontant en voiture, il partit pour Laon. Il y fut à la chute du jour.
« J'y trouverai sans doute du monde, » avait-il écrit à Joseph Bonaparte; il n'y trouva d'autres troupes que celles qui devaient y être par ses ordres mêmes : un bataillon de garde nationale active formant la garnison de la place.
Pliant sous le poids du désastre, tourmenté par le chagrin, l'anxiété, il réunit, le lendemain, comme en un conseil, les officiers de sa suite, et Maret, son ministre secrétaire d'Etat, qui l'avait accompagné aussi. 11 voulait examiner avec eux ce qu'exigeait le péril de la situation.
D'après le récit d'un témoin (1), en ouvrant la discussion, il persistait dans la résolution de ne pas abandonner l'armée. Il fut vivement combattu.
La déroute est complète, lui dit-on ; vdus l'avez vu de vos propres yeux. Tous les régiments étaient confondus. Il faudra du temps pour les reformer, pour rallier les débris de l'armée, qui seront peu considérables si, comme cela paraît certain, Grouchy n'a pu éviter un désastre. La plupart des soldats n'auront ni armes ni munitions; l'artillerie est perdue. Vous n'avez plus d'armée; toutes les routes sont ouvertes à l'ennemi. La France ne peut être sauvée que par elle-même. Il faut que tous les citoyens prennent les armes; et votre présence à Paris est nécessaire pour comprimer vos ennemis, enflammer et di-
(1) Fleury de Chaboulon.