‹ Histoire de la campagne de 1815, WaterlooChapitre 197 sur 261 · CHAPITRE SEIZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SEIZIÈME

riger le dévouement des patriotes. Les Parisiens, quand ils vous verront, n'hésiteront pas à se battre. Si vous restez loin d'eux, on fera courir mille bruits mensongers : on dira tantôt que vous avez été tué, tantôt que vous avez été fait prisonnier ou que vous êtes cerné. La garde nationale et les fédérés, découragés par la crainte d'être abandonnés ou trahis, se battront à contre-cœur, ou ne se battront pas du tout (1).

Ces objections, affirme le même témoin, ébranlèrent Napoléon; il finit par y céder, mais non sans protester, pour ainsi parler, contre le nouveau parti qu'il prenait. « Puisque vous le croyez nécessaire, dit-il à ses familiers, j'irai à Paris; mais je suis persuadé que vous me/aites faire une sottise; ma vraie place est ici. Je pourrais y diriger ce qui se passera à Paris, et mes frères feraient le reste (2). » L'homme qui, en d'autres temps, avait montré tant de promptitude, de sûreté, de ténacité dans la décision, se laissait, maintenant, ballotter d'une idée à une autre. La veille, il reconnaissait la nécessité de sa présence à Laon pour rallier, réorganiser promptement l'armée, pour relever le moral du soldat abattu par la défaite, surtout par la croyance à une infâme trahison. Le lendemain, quelques contradictions le portaient à abandonner cette difficile tâche à ses lieutenants et le poussaient vers Paris. Il fallait qu'il y allât pour comprimer ses ennemis, lui avait-on assuré. Ces quelques mots donnent, sans doute, l'explication de sa conduite et de l'espèce de protestation qui lui échappa : général, il faisait fléchir son devoir devant les préoccupations égoïstes du souverain ; et sa conscience en était froissée, si pervertie qu'elle fût.

Cette nouvelle résolution étant prise, Napoléon expédia encore des aides de camp sur divers points pour activer la retraite, la réunion des débris de l'armée sur Laon; et d'autres offi-

(1) Mémoires de Fleur y de Chaboulon, t. II, p. 197, 198, 199.

(2) Ibid.

ciers à la Fère, dont l'arsenal possédait des ressources en artillerie de campagne qu'il fallait utiliser sans retard.

Se mettant ensuite à l'écart avec Maret et Fleury de Cbaboulon, un de ses secrétaires, il dicta le bulletin qui réunit Ligny et Waterloo : la victoire et le désastre; il voulait en faire coïncider la publication avec la nouvelle de son retour inopiné à Paris.

Au dire de Fleury de Cbaboulon, la dictée terminée, Napoléon en fit donner lecture aux généraux et officiers de sa suite, leur recommandant d'indiquer les faits essentiels qui avaient pu être omis, et ajoutant : « Mon intention est de ne rien dissimuler. Il faut avouer à la France la vérité tout entière. » Mais son intention était autre, ou bien sa mémoire et celle de ses auditeurs furent étrangement infidèles. Le bulletin fourmillait d'inexactitudes très-graves : à Ligny, on n'avait perdu que trois mille hommes; à Mont-Saint-Jean, le village de ce nom avait été emporté; quinze mille Prussiens seulement avaient appuyé les Anglo-Hollandais; la bataille était gagnée, quand, une terreur panique et sans motifs s'emparant des troupes, tout était tombé soudain dans la plus grande confusion, etc., etc. Les fautes du chef étaient ainsi dissimulées derrière une calomnie qui frappait une armée brave, dévouée jusqu'à l'héroïsme.

Des nouvelles arrivèrent, alors, d'Avesnes : Jérôme Bonaparte écrivait que des milliers de fuyards y étaient déjà réunis; que le nombre s'en accroissait à chaque instant; que les généraux les réorganisaient; que les pertes ne seraient sans doute pas aussi considérables qu'on l'avait craint d'abord.

Mais on ne savait encore rien de Grouchy.

Napoléon donna des instructions pour réunir à Laon, par voie de réquisition, des approvisionnements de vivres et de fourrages, des moyens de transport; chargea le colonel de Bussy, un de ses aides de camp, d'en surveiller l'exécution; laissa un ordre qui remettait au maréchal Soult le comman-

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