CHAPITRE SEIZIEME
dément de l'armée; et, épuisé de fatigues, de souffrances physiques et morales, il partit, dans la soirée, pour Paris. Il y avait huit jours seulement qu'il l'avait quitté!
Depuis la veille, Paris était agité par un bruit sinistre. Une bataille décisive avait été perdue; l'armée entrée en Belgique était en pleine déroute; Napoléon n'avait pu la rallier; il revenait à Paris chercher des ressources. Fouché, d'autres membres du conseil de gouvernement sans doute, avaient révélé à leurs intimes la communication que leur avait faite Joseph Bonaparte par l'ordre de Napoléon; de là cette rumeur qui, en un moment, avait couru partout dans la capitale. Chose remarquable! Napoléon avait écrit qu'il ne quitterait pas l'armée, et on annonçait qu'il l'abandonnait. Tant les esprits demeuraient frappés de sa conduite en Russie et en Allemagne!
Cependant, le Moniteur, la tribune gardant le silence, et la masse de la population ne pouvant remonter à l'origine de la funeste nouvelle, chacun en affirmait ou en contestait l'authenticité au gré de ses sympathies, de ses opinions, de ses passions. Ceux des royalistes qui souhaitaient le triomphe de l'étranger pour aider à la restauration du trône des Bourbons, la déclaraient vraie. Les patriotes et les bonapartistes affectaient de n'y voir qu'un mensonge imaginé pour inquiéter, troubler le pays, pour affaiblir l'effet produit sur l'opinion par des succès importants obtenus en Vendée, un combat heureux du maréchal Suchet à la frontière piémontaise, et la victoire de Ligny, annoncés successivement depuis quatre jours.
De part et d'autre, néanmoins, on restait dans le doute : l'émotion, ici de l'espérance, là de la cainte, était extrême.
Dans la matinée du lendemain, elle continuait aussi violente, quand, tout à coup, on apprit le retour de Napoléon à Paris. L'incertitude n'était plus possible. « Encore une fois, l'empereur a perdu toute une armée! » tel fut le cri public.
A quatre heures du matin, Napoléon était arrivé.
Descendu, non aux Tuileries, mais à l'ÉIysée-Bourbon, comme s'il eût reconnu que la défaite lui interdisait le château fastueux où sa vanité se plaisait tant à étaler les pompes de la monarchie de Louis XIV, il avait été reçu par Caulaincourt, ministre des relations extérieures, homme de son entière confiance.
Succombant à la fatigue, à la douleur, le visage défait, la respiration oppressée : « Je n'en puis plus, avait-il dit; il me faut quelques heures de repos pour être à mes affaires... Mon intention est de réunir les deux chambres en séance impériale. Je leur peindrai les malheurs de l'armée, je leur demanderai les moyens de sauver la patrie; puis je repartirai (1). »
Que ne les avait-il préparés lui-même, ces moyens, avant la réunion des chambres! Et, s'il voulait le concours du parlement, pourquoi l'avait-il réuni si tardivement? pourquoi même depuis trois semaines, depuis le lendemain du champ de mai, ne lui avait-il pas fait appel?
« La nouvelle de vos malheurs a déjà transpiré, lui avait répondu Caulaincourt; l'agitation des esprits est grande; les dispositions des députés paraissent plus hostiles que jamais ; il est à craindre qu'ils ne répondent pas à votre attente. Je regrette de vous voir à Paris : il eût été préférable de ne pas vous séparer de votre armée ; c'est elle qui fait votre force et votre sûreté (2). »
Joseph et Lucien Bonaparte, survenant, avaient confirmé les craintes exprimées par Caulaincourt; et Napoléon, rejeté dans l'indécision, avait ordonné la réunion du conseil des ministres à quelques heures de là, se réservant de discuter avec eux l'opportunité de cette séance impériale, qui, peu d'instants auparavant, ne lui paraissait pas douteuse.
Il s'était retiré ensuite pour prendre un repos indispensable.
(1) Mémoires de Fleury de Chaboulon.
(2) Ibid.