CHAPITRE DIX-SEPTIÈME
Creil. Une des divisions de Zieten, celle de Jagow, forçant la marche, continua sur Compiègne.
Blùclier n'était plus qu'à vingt-cinq lieues de Paris.
Le maréchal de camp Berthier, homme de cœur, commandant la place de la Fère, avait refusé de la rendre, méprisant les dégâts causés dans la ville par le feu de deux ou trois batteries de campagne. Depuis la nouvelle de la bataille de Waterloo, la désertion s'était mise dans la garde nationale active qui formait, avec un faible dépôt de la ligne et 150 canonniers et ouvriers d'artillerie, toute sa garnison ({). Mais il savait qu'une capitulation est déshonorante, quand elle n'est pas signée sur la brèche praticable et défendue.
Le commandant du petit fort de Ham avait montré la même fermeté, la même fidélité au devoir.
Wellington n'avait pas marché aussi vite que Blùcher, voulant attendre l'arrivée de son équipage de ponts. Le 26, il bivaquait entre Péronne et Vermand, à près de deux marches en arrière et à droite de Blùcher.
Il avait enlevé Cambrai par escalade, avec perte de trente ou quarante hommes seulement, grâce à la faiblesse de la garnison ; et occupé la citadelle, qui s'était rendue sans essayer la moindre résistance.
Péronne avait capitulé après la prise, par escalade également, d'un ouvrage à cornes, et lorsque le corps de place était encore intact.
Louis XVIII, appelé de Gand par le général anglais, venait de s'établir à Cambrai, avec sa cour et ses ministres. Une fois de plus, le drapeau blanc se trouvait sous la garde des baïonnettes étrangères.
Il y avait, maintenant, en France deux gouvernements.
Soult n'avait nullement prévu la marche des Anglo-Prus-
(1) Lettre du commandant de la Fère au ministre de la guerre, le 23 juin 1815.
siens par la rive droite de l'Oise; il s'attendait à les voir déboucher devant lui par Vervins sur Laon (1), si bien qu'il avait envoyé les deux corps de cavalerie de réserve à Reims et n'avait fait garder ni détruire aucun des ponts sur l'Oise.
Le 25, il avait retiré son quartier général à Soissons, décidé à se couvrir du cours de l'Aisne, et il y avait appelé Grouchy, comme on l'a vu.
La garde avait commencé le mouvement rétrograde, le 24 ; et le gros de l'armée l'avait suivie, le 25 et le 26, laissant la division de cavalerie légère Jacquinot sur Laon. Pendant le séjour qu'on venait d'y faire , on avait encore rallié cinq ou six mille fuyards (2).
Dans la matinée de ce dernier jour, Grouchy était parvenu, de sa personne, à Soissons; et la colonne sous ses ordres devait l'y rejoindre le soir.
Toute l'armée avait alors connaissance de l'abdication de Napoléon ; et , à part quelques mutineries dans deux ou trois régiments de la garde, la désertion vers Paris de quelques centaines d'hommes de ce corps, la nouvelle n'avait pas produit le mauvais effet redouté (5). Soldats et officiers avaient
(1) Lettre déjà citée de Soult à Grouchy, et datée du 23 juin, à huit heures du matin {Archives du dépôt de la guerre).
(2) Une situation sommaire, établie par corps d'armée et adressée par Soult au ministre de la guerre, porte à 27,760 hommes de toutes armes, et à 3,085 chevaux de cavalerie, 2,703 d'artillerie et du génie (les parcs compris) l'effectif des troupes ralliées, le 23 juin ; mais, comme l'effectif du 4° corps de réserve de cavalerie ne figure pas sur cette pièce, et comme on peut l'évaluer à mille hommes et autant de chevaux (le 1er juillet, il se trouva de 1,127), on voit que, le 23 juin, la force totale de l'armée revenue de Waterloo et ralliée par Soult s'élevait à \ingt-neuf mille hommes environ, dont six mille cavaliers.
(3) Entre autres témoignages à l'appui de ce que nous disons, nous citerons celui du général Berthezène , peu suspect, à coup sûr, en pareil cas : « Cette nouvelle ne produisit pas sur nos soldats tout l'effet que nous pouvions craindre, et la désertion fut peu considérable ; on peut même dire qu'elle ne se manifesta que quelques jours après. » (Souvenirs militaires, t. II.)