CHAPITRE DIX-SEPTIEME
compris que la France, moins l'empereur, était toujours la patrie, et qu'ils devaient la défendre. La défaite et surtout l'abandon où Napoléon les avait laissés, avaient, d'ailleurs, déconsidéré à leurs yeux le général et le souverain.
Grouchy avait reçu, en passant à Reims, un arrêté par lequel le gouvernement provisoire lui donnait le commandement de l'armée en remplacement de Soult; et, avec cet arrêté, l'ordre de ramener l'armée sur Paris (d).
Soult était en butte, depuis longtemps, aux soupçons de l'armée à cause des exagérations de son royalisme pendant son ministère. A ce point de vue, la mesure qui le frappait était nécessaire. Mais Grouchy, qu'on lui substituait, Grouchy, dont le dévouement patriotique n'était pas douteux, dont l'intrépidité était bien connue, manquait des qualités du général en chef, eu égard surtout à de telles circonstances.
L'effectif des troupes mises sous ses ordres s'élevait à près de soixante mille hommes. De ce nombre, la moitié environ, c'est-à-dire la colonne revenant de Wavre (plus de vingt-deux mille hommes d'infanterie, cinq mille de cavalerie (2) et, probablement, deux mille cinq cents des autres armes), était en très-bon état, pourvue de cent bouches à feu bien attelées, bien approvisionnées (3). Dans l'autre moitié, vingt mille hommes au plus étaient armés, l'artillerie manquait à peu près complètement (4); mais ces vingt mille hommes, remis, maintenant, assez bien en ordre, étaient susceptibles de grands efforts ; et les fusils, les canons qui faisaient défaut allaient sans doute arriver bientôt de Paris.
(i) Discours de Grouchy, à la chambre des pairs, le le»-juillet 1815.
(2) Lettre de Grouchy au ministre de la guerre, datée de Réthel, le 24 juin, (archives du dépôt de la guerre.)
(5) Grouchy avait tiré des munitions de Mézières.
(4) Les corps de Kellermann et de Milhaud, notamment , n'avaient pas sauvé une seule pièce. (Post-scriptum d'une lettre de Kellermann à Soult, du 24 juin. — archives du dépôt de la guerre.)
Avec toutes ses forces, Grouchy pouvait donc agir, manœuvrer, retarder la marche de l'ennemi, donner au gouvernement quelque temps pour prendre des mesures de défense.
Mais où était l'ennemi? Le maréchal n'allait pas tarder à le savoir. Soit avis reçu, soit prévision, il s'inquiéta du flanc gauche de l'armée, si négligé par Soult; et, dans la soirée, il ordonna à d'Erlon d'aller occuper Compiègne, en le faisant appuyer par Kellermann. Les quatre divisions d'infanterie du premier étaient réduites à 4,643 hommes, officiers compris ; et il n'avait que six bouches à feu, qu'on venait de lui adjoindre (1). Le second comptait seulement 1,462 hommes (2) à cheval, sans un seul canon.
D'Erlon, pressant le pas, marcha toute la nuit; mais, à cinq heures du matin, ses éclaireurs, en arrivant devant Compiègne, se heurtèrent à ceux des Prussiens.
Jagow, dirigé, on l'a vu, sur cette ville par Zieten, avait marché aussi toute la nuit"; et', depuis une demi-heure, il l'occupait avec sa division et quelque cavalerie.
D'Erlon attaqua immédiatement; mais, après un engagement de peu de durée, il apprit, des paysans en fuite devant l'invasion de leurs villages, que toute l'armée prussienne approchait ; et il battit en retraite, défilant par sa gauche, gagnant Senlis par Verberie, afin d'aller se placer en front des corps qui devaient être sur le point d'occuper, qui avaient occupé déjà peut-être Pont-Sainte-Maxence et Creil et ne pouvaient tarder à en déboucher.
Il expédia ensuite avis à Grouchy de son mouvement et de celui de l'armée prussienne.
Les cuirassiers de Kellermann, précédant l'infanterie de d'Erlon, atteignirent Senlis vers dix heures du soir. Mais,
(1) Situation du 26 juin signée par le chef d'état-major dn 1er corps. (Archives du dépôt de la guerre.)
(2) Situation du 24 juin, signée par Kellermann.