CHAPITRE TROISIEME
Dans cette campagne de France, où l'empereur avait retrouvé souvent les merveilleux élans, la prodigieuse activité, le génie militaire du général de la République, la coalition avait dû la victoire décisive à l'incroyable incurie qui avait laissé Paris sans fortifications, sans défense préparée, hors d'état de tenir deux jours. A la fin de juillet, cette imprévoyance de tout un règne serait complètement réparée. Paris avec son camp retranché, à cheval sur les deux rives de la Seine, gardé par plus de cent mille hommes, pouvant défier longtemps les plus fortes attaques, seraitunpivot solide pour les manœuvres deNapoléon.
Les conditions de la guerre seraient donc bien moins mauvaises qu'en 1814, si toutefois l'empereur était resté le même qu'alors.
Les Austro-Sardes, qui marcheraient sur Lyon en juillet, ne compteraient d'abord que soixante mille hommes, les quatre-vingt ou cent mille Autrichiens destinés à les renforcer étant encore dans l'Italie centrale et inférieure.
Lyon serait alors bien retranché, bien armé. On y aurait fait venir tous les dépôts du corps du Jura et de celui de Suchet; et ces forces, réunies aux tirailleurs de la garde nationale, aux artilleurs volontaires, à des bataillons de gardes nationaux mobilisés, suffiraient pour assurer à la ville une bonne défense, pendant que Suchet, renforcé des troupes actives du corps du Jura, manœuvrerait sur les deux rives de la Saône et du Rhône.
Dans ce plan général de guerre, on abandonnerait sans coup férir plusieurs provinces. Ce serait un inconvénient. Mais, on pouvait l'espérer, la vue de l'invasion réchaufferait, exalterait partout l'opinion publique si refroidie; et sous l'excitation des calamités mêmes de la guerre, les populations des provinces envahies, s'appuyant aux forteresses pourvues alors de nombreuses garnisons, deviendraient d'actifs auxiliaires pour nos armées, causeraient de graves embarras, de grandes pertes à l'ennemi.
Et si, par impossible, Napoléon, surmontant les terreurs que lui inspiraient les masses populaires, se décidait à user de tous les moyens légitimes de défense contre l'étranger, de compression contre l'ennemi intérieur, s'il opérait la levée en masse du pays avant toute invasion, les chances favorables s'accroîtraient considérablement.
Le second plan était de commencer les hostilités avant que les coalisés eussent réuni et disposé toutes leurs forces pour une attaque combinée.
La Belgique était occupée par deux cent vingt mille Anglo- Hollandais et Prussiens formant deux armées qui obéissaient à deux chefs.
Vers la mi-juin, on pouvait avoir rassemblé sur la frontière du Nord les six premiers corps d'infanterie, les quatre corps de réserve de cavalerie, la garde impériale : cent cinquante mille hommes, tout en laissant un rideau sur les autres frontières.
On proposait de porter cette masse en avant par des mouvements rapides et on calculait qu'on aurait de grandes chances de surprendre les deux armées ennemies, sinon dans leurs cantonnements, au moins avant leur concentration complète, de les attaquer isolément, de les battre, de les ruiner, de les disperser au loin, en un mot, de les mettre hors de cause pour longtemps. On se serait ainsi débarrassé de deux cent vingt mille hommes; on aurait réduit d'un tiers les masses qui devaient former le premier flot de l'invasion.
Après une telle victoire, on reviendrait lutter avec un grand ascendant moral contreles Russes, les Autrichiens, etc.; l'esprit public serait électrisé; la défense trouverait d'immenses ressources.
Napoléon voyait à ce plan d'autres chances de réussite, et d'autres et de plus grands avantages, des avantages décisifs, en cas de succès en Belgique.
« Si l'on battait, a-t-il dit, les armées anglo hollandaise et prussienne, la Belgique se soulèverait et son armée recruterait l'armée française, la défaite de l'armée anglaise entraînerait