CHAPITRE TROISIEME
la chute du ministère anglais, qui, ajoute-t-il gravement, serait remplacé par des amis de la paix et de l'indépendance des nations; cette seule circonstance terminerait la guerre... La Belgique, les quatre départements du Rhin appelaient à grands cris leur libérateur, et l'on avait des intelligences dans l'armée belge. »
La défaite n'avait pas corrigé Napoléon des illusions conçues au temps de la prospérité. Maintenant, comme auparavant, il appliquait les forces de son esprit à se persuader que ses désirs étaient des réalités ; et il y parvenait si bien, que ce qui était nettement aperçu par le bon sens le plus vulgaire lui échappait complètement. Inévitable effet de l'exercice du pouvoir absolu!
Le soulèvement de la Belgique, loin d'être certain, n'était pas même probable. Comme dans les quatre départements du Rhin, il y existait un parti français; mais il était sans puissance. La servitude, l'abus effréné de la conscription avaient aliéné les Belges. Ils étaient encore frémissants d'un des actes les plus odieux qu'ait jamais osés le despotisme en délire (1); et le clergé, aussi influent alors qu'aujourd'hui, les entretenait dans leur haine de Napoléon.
Le clergé n'aimait pas Guillaume d'Orange, le roi protestant; mais il détestait l'homme qui avait arraché ses lévites au séminaire pour les jeter à la caserne, qui avait emprisonné ses évêques, porté la main sur les cardinaux, sur les États, sur la personne du pape.
Les soldats belges n'étaient pas mieux disposés que la population. C'était une bien étrange aberration que de les croire prêts à déserter leur drapeau, à répéter l'acte tant
(1) L'annulation du verdict du jury qui avait acquitté, aux assises de Bruxelles, le maire d'Anvers. Dictalorialement renvoyé devant la cour de Douai pour y être jugé à nouveau, ce citoyen était mort de douleur, dans les prisons de cette ville, le S avril 1814.
reproché des Saxons à Leipzig. Ils devaient le prouver au jour du combat.
Il est à remarquer, d'ailleurs, qu'ils se comptaient en faible nombre dans l'armée des Pays-Bas : ils n'étaient pas dix mille.
Napoléon s'abusait encore plus, s'il est possible, sur les conséquences d'une défaite que subirait l'armée anglaise.
Depuis 1792, il avait toujours existé, en Angleterre, un parti « ami de la paix et de l'indépendance des nations. » Un moment même, il s'était trouvé le plus fort. Il avait renversé le cabinet de Pitt; et la paix d'Amiens avait été conclue. Mais le consul Bonaparte dissimulait alors la dévorante ambition de Napoléon. En 1815, ce parti s'agitait beaucoup; mais il était très-faible. Le parlement venait de repousser les motions, les pétitions en faveur de la paix, de voter, à d'énormes majorités, un emprunt d'un milliard, de riches subsides pour la coalition; et le parlement avait pour lui la masse du peuple anglais, exaspérée par une lutte aussi longue qu'acharnée.
Sur la Belgique, les espérances de Napoléon étaient donc sans fondement ; sur l'Angleterre, elles étaient chimériques.
Les inconvénients attachés au second plan de campagne étaient, en revancbe, très-réels.
En commençant les hostilités à la mi-juin, on précipiterait l'invasion des provinces de l'Est. Elle aurait lieu, avant que les conscrits de 1815 en fussent retirés, avant que les approvisionnements, les garnisons des places fortes fussent augmentés, les fortifications de Paris et de Lyon terminées; et si, au lieu d'un grand succès, on rencontrait, en Belgique, une grande défaite, la marche de toutes les armées ennemies sur Paris serait bien plus rapide.
Dans ce cas, a écrit Napoléon, on rentrerait dans le premier plan. Cela est vrai ; mais on y rentrerait sans les avantages qu'il aurait présentés en l'appliquant tout entier.
Napoléon se décida pour le second plan.