CHAPITRE TROISIÈME. S
Mais il y fit une modification. Pendant qu'il appelait le corps de Gérard de la frontière de la Moselle sur celle du Nord, il laissa le corps de Rapp en Alsace, et se priva volontairement ainsi d'une force de près de vingt mille hommes, qui devait être impuissante là où il la laissait et qui, portée en Belgique, aurait pesé d'un grand poids sur la balance de la guerre. Il manquait à ce principe si justement préconisé, si souvent et si heureusement appliqué par lui : concentrer ses forces sur le point principal, et ne pas prétendre en avoir partout, sous peine de ne rien pouvoir nulle part. Faute grave qu'il devait, mais trop tard, tenter de corriger!
On s'expliquerait mal, au reste, la résolution prise de précipiter l'ouverture des hostilités, si l'on en cherchait les causes seulement dans les écrits de Napoléon, si l'on ne tenait compte de sa situation personnelle, de ses dispositions d'esprit.
Le grand mouvement démocratique produit, tout d'abord, par le retour de l'île d'Elbe était détruit ou devenu hostile à l'Empire; la masse de la nation se retirait, de plus en plus, du trône restauré; l'audace du parti royaliste croissait à vue d'œil dans l'Ouest et le Midi. L'acte additionnel, soumis à l'acceptation du peuple, n'avait réuni qu'une infime minorité de suffrages; les masses avaient protesté par l'abstention. Il avait créé une chambre de représentants, qui devait être élue dans le système même qui avait produit, pendant quinze ans, le type des assemblées serviles, le corps législatif impérial. Mais la liberté de la presse avait pu corriger, cette fois, les vices de cette organisation perfide du vote populaire. Les élections venaient d'avoir lieu et elles avaient reflété assez exactement l'état de l'opinion publique. La grande majorité des élus voulait des garanties sérieuses contre un retour aux errements de l'Empire. Ces garanties, on était sûr qu'elle les réclamerait, les exigerait même ; qu'elle entreprendait sur le pouvoir que s'était réservé l'empereur. Et celui-ci était impa-
tient, au contraire, de reprendre les concessions qu'il venait de faire.
Toute liberté minait les assises de sa puissance. Tout délai était un péril de plus.
Pour rétablir le despotisme, il fallait au vaincu de 1814 le prestige de la victoire. Il crut le trouver en Belgique : il y courut.