‹ Histoire de la campagne de 1815, WaterlooChapitre 42 sur 261 · CHAPITRE CINQUIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIEME

et d'Iéna, froids, indifférents à la querelle de leur roi, faciles à la défaite, prompts à la déroute. La haine de la conquête, les injures de la patrie en avaient fait des vaillants. Battus dans bien des rencontres, en deçà et au delà du Rhin, ils s'étaient, chaque fois, retrempés dans leurs revers. Deux noms, deux dates dominaient leurs souvenirs : Leipzig et Paris.

Leurs chefs partageaient leurs passions, leur enthousiasme et leur inspiraient toute confiance.

Napoléon se trompait : deux Prussfens valaient plus qu'un Français.

Ce qui pouvait diminuer beaucoup la puissance des deux armées anglo-hollandaise et prussienne, c'était qu'elles obéissaient à deux chefs de caractère tout opposé; c'était aussi qu'elles avaient deux lignes d'opérations divergentes : Bliicher se basant sur Cologne et le Rhin, Wellington sur Anvers et la mer du Nord. Mais ces inconvénients devaient disparaître, aux jours des combats. Les deux généraux n'imitèrent pas les lieutenants dégénérés de Napoléon, en Espagne: ils se donnèrent aide prompte, cordiale, effective, décisive.

Napoléon avait pu avoir la mesure exacte de Bliicher, souvent et rudement frappé par lui. Cependant, il l'estimait peu C'était une erreur. Esprit peu cultivé, nature rude, passionnée pour le plaisir autant que pour la guerre, Bliicher n'atteignait pas au premier rang; mais un caractère indomptable, un patriotisme ardent, une promptitude de coup d'œil et de résolution remarquable, une activité extrême en dépit de la vieillesse, une persévérance que rien ne lassait, une grande audace et une grande habitude de la tactique et de lastratégiedeNapoléon en faisaient un adversaire de réelle valeur. Ses soldats l'avaient surnommé le maréchal en avant (marschall Vorwârts) bien que, souvent, il eût été obligé de les mener en arrière. Mais, en dernier terme, il les avait conduits de l'Oder et de l'Elbe au Rhin et du Rhin à Paris.

Wellington ne s'était pas encore trouvé en face de Napoléon.

Mais à la vigueur des coups portés à l'Empire, en Portugal, en Espagne, en France, il avait été facile de reconnaître en lui le premier, et de beaucoup le premier, des généraux ennemis. Cependant, Napoléon ne lui accordait pas les qualités du général en chef. On eût dit qu'en le signalant, au Moniteur, comme un officier incapable, téméraire, présomptueux, ignorant, destiné à essuyer de grandes catastrophes; qu'en changeant, dans la feuille officielle de l'Empire, ses succès en défaites ou en rencontres sans importance; qu'en taisant à la France les Arapiles et Vittoria, et bien d'autres journées funestes à nos armes, il était sûr de l'avoir abaissé au niveau des chefs vulgaires.

Certes, la différence était grande entre le général anglais et Napoléon. Mais elle l'était beaucoup moins que celui-ci ne se l'imaginait et que, longtemps, on ne l'a cru dans notre pays abusé par des mensonges.

L'un avait le génie de la guerre à la plus haute puissance; mais la politique insensée de l'empereur altérait, troublait les conceptions merveilleuses du stratège ; et l'énergie, l'activité physique faisait souvent défaut aux nécessités dévorantes, aux durs labeurs des expéditions de guerre.

L'autre n'était qu'un général de talent, mais d'un talent si complet, enté sur de si fortes qualités, qu'il atteignait presque au génie. Doué d'un bon sens extrême; politique profond; religieux observateur des lois de son pays ; excellent appréciateur des hommes; instruit à fond de tout ce qui constitue la science et le métier des armes; faisant parfois des fautes, mais sachant ne pas s'y obstiner après les avoir reconnues; soigneux du bien-être de ses soldats, ménager de leur sang; dur au désordre, impitoyable aux déprédateurs ; habile à concevoir et à exécuter; prudent ou hardi, temporiseur ou actif suivant la circonstance; inébranlable dans la mauvaise fortune, rebelle aux enivrements du succès ; âme de fer dans un corps de fer (1),

(1) Iron dake (duc de fer), ont dit de lui les Anglais.

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