CHAPITRE SIXIEME
15 juin. — Charleroi. — Napoléon. — Ligne d'opérations choisie. — Ordre de mouvement pour le 15 juin. — Marche de l'aile gauche de l'armée. — Prise de Thuin, de Marchienne. — Passage de la Sambre. — Marche du centre. — Prise de Charleroi. — Pajol s'arrête en deçà de Gilly. — Marche de l'aile droite. — Désertion de Bourmont. — L'avant-garde arrive à Châtelet. — Tout le corps de Zieten sur le point de se trouver concentré. — Combat de Gosselies. — Le maréchal Ney reçoit le commandement de l'aile gauche. — Il porte une avant-garde à Frasnes. — Combat de Gilly. — Positions des divers corps, à la nuit. — Résultat incomplet de la journée. — Observations.
Napoléon était vieux avant l'âge. Le long exercice du pouvoir absolu, les efforts prolongés d'une ambition sans limites, le travail excessif du cabinet et de la guerre, les émotions, les angoisses de trois années de désastres inouïs, la chute soudaine de cet empire qu'il avait cru fondé à jamais, l'odieuse oisiveté de l'exil, une double maladie dont les crises se multipliaient en s'aggravant avaient profondément altéré sa vigoureuse organisation.
Son œil brillait du même éclat; son regard avait la même puissance; mais son corps alourdi, presque obèse, ses joues gonflées et pendantes indiquaient la venue de cette époque de la vie où la décadence physique de l'homme a commencé.
Il subissait maintenant les exigences du sommeil, que naguère il maîtrisait à son gré. Les fatigues des longues journées à cheval, des courses rapides lui étaient devenues insupportables.
Il avait gardé la même facilité, la même abondance, la même force de conception; mais il avait perdu la persévérance de l'élaboration de la pensée et, ce qui était pis, la promptitude, la fixité de la résolution. Comme certains liommes au déclin de l'âge, il aimait à parler, à discourir, et perdait de longues heures en stériles paroles. A prendre un parti, il hésitait longtemps; l'ayant pris, il hésitait à agir, et, dans l'action même, il hésitait encore. De sa précédente ténacité, il ne lui restait que cette obstination fréquente, et déjà bien funeste, à voir les faits non tels qu'ils étaient, mais comme il aurait convenu à son intérêt qu'ils fussent.
Sous les coups répétés de la défaite, son caractère s'était brisé. Il n'avait plus cette confiance en soi, élément presque indispensable de la réussite des grandes entreprises : il doutait maintenant de la fortune qui, pendant quinze années, avait prodigué de si prodigieuses faveurs au général, au consul, à l'empereur. « Il sentait même, c'est lui qui l'avoue, un abattement d'esprit; il avait l'instinct d'une issue malheureuse. »
Cet affaiblissement physique, cette diminution morale étaient mal en rapport avec les difficultés, les périls des circonstances. Difficultés, périls extrêmes ! pour en triompher, ce n'aurait pas été trop, ce n'aurait même pas été assez peut-être de posséder encore la résolution, l'énergie, l'activité d'Italie, de Ratisbonne, ou d'avoir le retour de jeunesse de Champ-Aubert et de Montmirail.
L'armée française était numériquement inférieure de moitié aux armées anglo-hollandaise et prussienne.
Vaincre était donc une œuvre bien ardue déjà pour Napoléon. Mais il fallait plus encore : il fallait vaincre complètement, rapidement, sur le moment, sur l'heure ; car, à la première nouvelle des hostilités, Russes, Autrichiens, etc., allaient s'élancer sur nos provinces de l'Est, sur la route de Paris; et il était indispensable d'avoir mis hors de cause l'ennemi de