CHAPITRE HUITIEME
La vérité, à peu de chose près, doit être que notre armée eut plus de onze mille hommes hors de combat (1). Elle était donc affaiblie du septième environ des troupes portées sur Ligny ; et les trois corps mis en ligne par Blùcher, du cinquième ou un peu plus.
Dans la nuit, cependant, cette dernière proportion fut changée : dix ou onze mille soldats prussiens se débandèrent , prenant la fuite vers Liège (2) ; et les combattants de Ligny furent réduits d'un tiers.
C'était un résultat considérable, bien que chèrement payé. Mais, si considérable qu'il fût, il avait besoin d'être complété pour répondre aux exigences de la situation de Napoléon.
Le but du général français avait été, en effet, il devait être, il était d'empêcher la jonction de Blùcher et de Wellington ; et, jusqu'ici, rien n'indiquait qu'il l'eût atteint.
(dans le 4e corps), ainsi qu'il est constaté par les états de perte que j'ai entre les mains et qui m'ont été remis le lendemain par les généraux commandants des divions. (Quelques documents, etc., par le général Gérard.)
(1) Ces pertes peuvent être réparties ainsi :
Corps de Vandamme 4,000
Division Girard 1,900
Corps de Gérard 3,700
Corps de Pajol 300
Corps d'Excelmans 400
Corps de Milhaud 150
Garde impériale 1,000
Total. . . 11,450
(2) Damitz restreint le nombre de ces fuyards à huit mille. Napoléon, dans ses écrits, l'a porté tantôt à dix, tantôt à vingt, trente
et même quarante mille hommes , suivant les besoins de son argumentation.
Mais il a dit vrai, une fois, quand il a écrit que l'armée prussienne, qu'il estime à 120,000 hommes à l'ouverture des hostilités, était encore de 90,000 le 18 juin au matin, après l'arrivée du corps de Bulow (Campagne de 1815, par Gourgaud), ce qui porte le nombre des fuyards à une douzaine de mille hommes.
m WATERLOO.
C'était même le contraire qui était à craindre.
Après s'être battus avec acharnement, les Prussiens n'avaient laissé aux vainqueurs que quelques milliers de blessés et 25 ou 50 bouches à feu, et n'avaient encore, à vrai dire, reculé que de la largeur du champ de bataille.
Leur centre avait été mis en désordre; mais leurs ailes s'étaient repliées avec une certaine fermeté. Leurs bivacs, aux arrière-gardes, étaient à une portée de fusil des avant-postes français, sur Brye, sur Sombreffe, fortement barricadés; si près de nous, que la garde impériale, notamment, bivaquait en carrés, par bataillon, un rang sous les armes, de crainte d'un retour offensif. La masse de leur armée était donc ébranlée, mais non démoralisée, lis allaient être renforcés, si même ils ne l'étaient déjà, du corps de Biilow arrivant de Hannut, par la voie romaine; et, ce renfort reçu, leurs pertes seraient réparées : ils pourraient mettre en ligne autant de troupes qu'à Ligny et beaucoup plus d'artillerie.
Leurs colonnes, échelonnées, d'un côté, de Brye à Tilly, massées, de l'autre, sur Sombreffe, se trouvaient sur des chemins aboutissant directement à Wavre et, de ce point, à Bruxelles. Si Napoléon n'intervenait pas rapidement, elles pouvaient donc se concentrer, avant peu, sur cette nouvelle ligne d'opérations, présentant, avec Biilow, une armée de quatre-vingt-dix millehommes et de près de trois cents bouches à feu, remise, raffermie, prête à de nouveaux combats et s'appuyant aux Anglo-Hollandais, dont la ligne d'opérations était des Qualre-Bras à Bruxelles et Anvers.
Cette manœuvre était à prévoir, quel que fût le chef des Prussiens; mais, avec un homme de la trempe de Bliicher, elle était certaine ; et, si elle s'effectuait, le plan du général français était ruiné par la base. C'était là ce qu'il fallait empêcher à tout prix et ce qui se pouvait empêcher par une poursuite prompte, vigoureuse, acharnée de l'armée battue. Cette poursuite, Napoléon ne l'avait pas osée: la nuit l'avait