Voir Léon DumonI, Des causes du rire. Durand, I8G:J
des choses les plus hautes et les plus basses, et quand pourrait cesser ce rire, si ce seul mélange suffisait pour le produire? C'est pour cela que les contrastes de la comparaison ne sont }ias risihles par eux-mêmes; ils peuvent même souvent être très-sérieux, quand je dis, par exemple, que, devant Dieu, le globe de la terre n'est qu'une pelote de neige, et que la roue du temps est le rouet de l'éternité.
Ainsi parle Jean-Paul dans sa Poétique ou Introduction à V Esthétique. Ces réflexions d'un humoriste, qui a approfondi par lui-même la nature du comique, valent bien les définitions des philosophes et des rhéteurs. Aussi, en Allemagne et en Angleterre, est-ce un titre que celui d'humoriste; et en effet, de ce qu'il présente les choses sous un aspect imprévu, s'ensuit-il de là qu'il ait moins raison que les doctrinaires et la race de gens sérieux^ auxquels le caprice fait trop souvent défaut?
Celle absence d'humour si regrettable, on la remarque surtout chez les esthéticiens : ils arrivent parfois à la gxavité des bœufs dont, sans s'en douter, ils ont la lourdeur.
Solger a dit : « Le comique est l'idée du beau qui s'égare dans les relations et les accidents de la vie ordinaire. »
Aiuîold Piuge, non moins abstrait, fait du comique « la laideur vaincue, la délivrance de l'absolu captif dans le fini, la beauté renaissant de sa propre négation. y>
Encore plus grave Vischer, qui voit dans le comique « ridée sortie de sa sphère et confinée dans les limites de la réalité, de telle sorte que la réalité paraisse supérieure à l'idée. »
Dans ce concile de Trente dissertant sur le rire, Carrière s'écrie : « C'est une réalité sans idées ou contraire aux idées. »
Schelling, Schlegel, Ast, Hegel s'entendent pour faire du comique « la négation de la vie infinie, la subjectivité qui se met en contradiction avec ellemême et avec l'objet, et qui manifeste ainsi au plus haut degré ses facultés infinies de déterminalion et de libre arbitre. »
D'autres Allemands sont plus concis, mais non moins apocalyptiques, témoin Kant, qui définit le sentiment du risible : « la résolution soudaine cVune attente en rien. »
— Oh! dirait M. Jourdain, ce comique-là ne me revient point. Apprenons autre chose qui soit plu? joh.
J'imagine un caricaturiste curieux d'approfondir les mystères de son art, et qui tombe sur le passage suivant de Zeising : c. Le comique est un rien sous la forme d'un objet pris en contradiction avec lui-même et avec l'intention, vivante en nous, de la perfection : en d'autres termes, avec l'idée ou l'esprit absolu. »
L'artiste s'écriera avec \e Bourgeois genlilhomme : — Ah! que n'ai-je étudié plus tôt, pour savoir tout cela !
Terribles Allemands avec leurs délinilions! Il faut voir le rôle qu'un panthéiste, Stephan Schùtze, fait jouer à la Nature dans la question du comique :
Le comique est une perceplion ou une représentation qui éveille le sentiment vague que la nature se joue de l'homme; quand celui-ci croit agir en toute liberté, son indépendance restreinte est alors tournée en dérision par rapport à une liberté supérieure : le rire exprime la joie que cause cette découverte.
Après la Nature faisant ses farces et se moquant de l'homme, celui qui s'imaginerait qu'il n'y a plus rien à dire compterait sans les disciples de Hegol. Suivant Zeising déjà cité, Dieu est une sorte de Roger Bonlemps qui communique sa gaieté à toute l'échelle des êtres. La plante rit, le crapaud rit, le grillon rit, le serpent boa lui-même éclate de rire en avalant l'homme, et l'homme, en entrant dans le gosier de l'animal, rit à se tordre. Le ruisseau ne coule pas, il rit. Gens bornés que ceux qui croient que le vent souffie, il ril. La pluie est un rire poussé jusqu'aux larmes; la douleur elle-même n'est qu'un rire déguisé. Les poissons passent leur temps à se faire des malices, et la tempête, avec ses
facéties, communique sa gaieté aux rochers euxmêmes.
En voyant le rire-bàillement de riuiître, la joie (les pierres et le sourire clignotant des étoiles, Dieu lui-même en arrive à des hilarités excessives. J'ana^ lyse Zeising, j'ai tort ; il faut le citer :
L'univers est le rire de Dieu, et le rire est l'univers île
Dômcicrile.
l'elui qui rit. Celui qui rit s'élève jusqu'à Dieu, et devient eréateur en partie d'une création gaie, etc.
llcui^eux hégéliens de puiser de telles fantaisies flans les doctrines de leur maître ! Pourquoi Lucien,
Rabelais, Swift n'ont-ils pas eu connaissance des doctrines de Hegel ; ils auraient enrichi leurs ouvrages de chapitres plaisants sur le rire céleste.
Et combien le philosophe Démocrite eût ri de la découverte de ce même rire ^
Il a manqué le rire céleste à ce réformateur du xvf siècle qui, après de vifs efforts pour de correctes classifications du rire, trouva les quinze divisions suivantes :
1° Ris modeste;
2° Ris cachin, qui est immodeste, débordé, insolaiU et qui romt les forces;
3° Ris sijnchroHsien, nom qui lui vient du grec, de ce qu'il croie et ébranle fort ;
4° Ris sardonien, qui est manteur, simulé et traître, plein d'amertume et mal talent ;
5" Ris d'hôtelier;
6° Ris canin, lequel procède d'un mauvais courage et de malice couverte ;
7" Ris ajacin, quand on rit de rage et félonie ;
S" Ris megavie, quand on rit marry antièrement ;
9° Ris soubris;
10" Ris catonien, lequel est fort débordé et ébranlant;
J [°Risionique, propre aus mous, délicaset adonnésà leurs plaisirs;
12° Ris chien, ainsi nommé de Chio, île de grand délices;
13" Ris agriogele, qui est du jaseur et du bavard ;
I. On ne connaît pas ck^ buste antique ilu philosophe, c'est pourquoi on a intercalé dans le présent ouviap;c l'image, telle que la conijucnait r.uhens, du grar.d rieur des folies humaines.
-11° Ris tortjbode, lequel est tumullueux el point légitime; 15° Ris inepte '.
Quinze catégories de rire, c'est peu quand ou songe qu'un écrivain moderne a trouvé quarantesept formules, c'est-à-dire quarante-sept moules (pourquoi pas cinquante?) de situations comiques au moyen desquelles l'auteur dramatique est certain de divertir le public-. Or, quarante-sept formules certaines étant trouvées, il s'ensuit qu'il en résultera plus de quinze natures de rires différents.
En 17(30, un écrivain anonyme mit au jour un opuscule dans lequel il divise le rire en quatorze classes : ris forcé, hypocrite, protecteur, stupide, gracieux, inextinguible, etc. ; mais ces différents rires, ajoutés à ceux de Joubert, ne répondent pas encore aux quarante-sept façons d'obtenir le comique, et on est réduit, après avoir étudié ce qui pousse au rire, à démêler les enseignements que contient le rire lui-même.
Un aventuiner italien, qui se donnait le nom de l'abbé Domascène, publia, en 1.50:2, un traité oiï il classe les divers tempéraments des hommes d'après la manière dont ils rient :
Hi, hl,hi, indique des dispositions mélancoliques.
i. Laurent .louberl, Traité du Ris, contenant son essence, ses causes et merveilleux effets. Paris. 1579, in-8'.