I.KS ASSVniENS ET i. E S EGYPTIENS ONT-ILS CONNU LE COMIQUE
Telle est la question qui longtemps me préoccupa pendant que je parcourais les galeries du Louvre consacrées à l'art des Assyriens et des Egyptiens. Il y a, dans les manifestations sculpturales de ces peuples, une imposante grandeur sur laquelle il serait banal d'insister. Aurun art, peutêtre, n'inspire davantage le respect que tous subissent, ignorants et curieux. De tels monuments commandent le silence. Devant ces granits, solennels comme un lion accroupi dans le désert, la parole hésite.
Cet art majestueux qui confond les esprits fri-
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voles, l'imagination se plaîl à Fenloiirer d'une gravité qui ne se dément jamais. Après avoir visité les musées assyrien et égyptien, celui qui parcourrait immédiatement les galeries voisines consacrées aux petits chefs-d'œuvre de l'art flamand, serait surpris, en en exceptant toutefois les grandeurs rembranesques, des étroits sentiers dans lesquels est entré l'homme moderne.
On n'a pas pénétré encore jusqu'au fond mystérieux de l'art égyptien. La science s'en occupe à peine depuis un siècle. La découverte des monuments assyriens date d'hier, et nous ignorons jusqu'où a été poussée la représentation de l'homme et de son intérieur.
Qui n'a été attiré par des bas-reliefs du musée assyrien où sont représentées des scènes champêtres? Ce troupeau de chèvres qui, par son accent de réalité, atteint au naturalisme de nos sculpteurs contemporains, jouit de l'honneur d'un bas-relief, comme les actions d'un roi puissant; les scènes de la vie domestique trouvaient leurs interprètes aussi bien que les combats et les hauts faits des dieux.
Si les Assyriens et les Égyptiens n'ont pas jugé inutile la représentation de l'homme et des animaux, pourquoi auraient-ils reculé devant le comique et le grotesque?
L'homme, de tout temps, a ri comme il a pleuré.
II a souffert des grands, il a voulu s'en venger. Assvriens, Chinois, Persans, Grecs, Romains, Gaulois, Français, Allemands, Anglais, sont tous agités par les mêmes passions. Qu'on lise l'admirable roman de Yu-kia-o-U ou GH Bios, le Chariot d'enfant du roi Soudraka ou MercaiJet, on retrouve dans l'Inde, en Chine comme en France, les mêmes vices et leur représentation par le théâtre et par le roman.
La majesté du roi Sardanapale et des grands sphinx de Rhamsès ne m'empêche pas de reporter les yeux vers les habitudes domestiques des peuples assyriens et égyptiens ; et, quelle que soit l'imposante solennité que les statuaires de l'antiquité aient imprimée à leurs monolithes, j'attends les révélations de la science pour contirmer qu'Assy- 1 iens et Égyptiens ont ri de leurs maîtres et d'euxmêmes, qu'il s'est trouvé un ciseau et un pinceau pour consacrer ce sentiment du comique et de la raillerie.
Déjà Wilkinson' s'est attaché à rendre les mœurs familières du peuple égyptien; et si la statue grecque de la Femme ivre dont parle Pline est perdue, on trouve trace de pareilles représentations dans les peintures égyptiennes.
I. Wilkinson, Manvfrfi and customs of llte ancient Egijptians. Lon.ircs, 1837, i vol. in-S"
Suivant Wilkinson, quelques femmes égyptiennes
se livraient à l'abus delà boisson; cela se voit dans
j-^ le fragment ci-conrre
de la fresque qui re-
pi ésente une servante
apportant , avec un
geste de dégoût, un
bassin à la femme
dont l'acte n'a pas
besoin d'être expliqué
plus longuement.
La fleur flétrie qu'elle a dans la main est un
signe des sensations qu'elle éprouve.
Dans le Choix des antiquités les plus importantes DE l'Egypte, publié par le docteur Ricbard Lepsius, directeur du musée archéologique de Berlin, une planche de cet important ouvrage* est consacrée à la reproduction de deux papyrus du British Muséum et du musée de Turin.
Ces papyrus, M. Lepsius les appelle satiriques (satyrischer) ; en effet, il existe une certaine analogie entre ces peintures égyptiennes et les représentations d'hommes à têtes d'animaux, traditionneUes chez les caricaturistes de tous les temps. Malheureusement M. Lepsius n'a encore donné que
L Leipzig, d-orges Wigand, 18'ji. 1 voL iii-fol. Planclies.
DE LA CAJilCATUI'.E ANTIQUE 19
le volume de -planches, sans texte; et cette accumulation singulière d'animaux qui jouent des instruments de musique, conduisent des chars, boivent et parodient toutes les actions de l'homme, reste lettre close pour nous, ce qui n'empêche pas la bizarrerie d'en jaillir.
Ces papyrus sont de la plus grande importance pour ce qui touche à la connaissance des mœurs égyptiennes; quelques-uns ne sont pas seulement satiriques, mais lubriques, et d'une telle lubricité que M. Lepsius, malgré leur intérêt, a reculé à l'idée d'en donner une copie. Je respecte ce sentiment de pudeur un peu exagérée : car si les divagations de l'amour charnel peuvent être montrées et décrites sans danger, n'est-ce pas dans de savantes publications, tirées à petit nombre, destinées seulement aux érudits, et qui ne peuvent compromettre la morale?
Les calques que j'ai pu voir se rattachent, par certains côtés, à la caricature. La lubricité n'estelle pas la caricature de l'amour? De même que le dessinateur comique exagère les traits saillants du visage de son modèle, de même l'artiste sans pudeur qui ravale son crayon à ces obscénités, outre les attributs de la géni''ralion et les présente comme des monstruosités dignes d'orner un cahier de figures de lératoloîïie.
20 H 1 S ï 0 1 1; li
De nos jours, le Karakeuz de Conslantinople, celui d'Alger, avant la possession française, ont conservé ces attributs de l'ancienne Egypte, en les faisant tourner au bouffon '.
Il serait imprudent d'analyser avec plus de détails les priapées égyptiennes ; aussi m'en liendrai-je aux planches purement satiriques données par le docteur Lepsius. Grandville ne les a pas connues, et cependant les meilleures œuvres de sa jeunesse ressemblent à ces papyrus. Ne soyons pas si fiers de nos découvertes et de nos inventions : presque toutes elles sont dessinées, sculptées, décrites il y a trois mille ans.
Certaines peuplades de la Grèce étaient particulièrement sarcastiques : on le verra par quelques statuettes; mais il était plus difficile de constater le rire plastique chez les Assyriens et chez les Egyptiens.
En l'absence du texte explicatif de M. Lepsius, un jeune savant qui, je l'espère, approfondira cette question du comique en Egypte, la fécondera et nous donnera sans doute par la suite un beau mé-
1. Karakeuz,. c Polichinelle de l'Orient, sur lequel je reviens dans le chapitre consacré à Prin|ie, est, par ses vices, sa grotesque allure et sa grossièreté sensuelle, le proche parent de l'illustre Punch, plus accentué encore dans sa gaieté considérable que le Polichinnlle français.
DELA CAIUCATURË ANTIQUE 21
moire sur ce sujet, a bien voulu se charger d'interpréter ces papyrus :
Le musée égyptien do Turin, dit M. Théodule Devéria, possède les débris d'un papyrus où l'on remarque des caricatures analogues à celles que Grandville a faites de notre temps, et dans lesquelles les personnages sont représentés par des animaux. Les fragments de ces curieuses peintures, qui peuvent remonter au temps de Moïse, ont été réunis avec patience et habilement disposés, de manière à former un long tableau à deux registres', dans lequel on distingue à la bande supérieure un animal qui semble se servir d'un double siphon 2, puis un concert exécuté par un âne qui joue de la harpe, un lion qui pince de la lyre, un crocodile qui a pour instrument une sorte de téorbe, et un singe qui souffle dans une double flûte. Cet assemblage bizarre est certainement, ainsi que l'a reconnu M. Lepsius, la charge d'un gracieux groupe dont on connaît plusieurs exemples dans les monuments égyptiens, et qui se compose de quatre jeunes femmes jouant des mêmes instruments dans le même ordre ^.
Plus loin, un autre âne, vêtu d'une sorte de tunique, armé d'un long bâton ou d'un peclum, reçoit majestueusement les offrandes que lui présente en toute humilité un chat amené devant lui par une génisse. On peut reconnaître dans cette composition la scène funéraire dans laquelle un défunt est conduit j)ar la déesse Hathor, ù cornes de vache, devant Osiris, le grand juge des enfers.
1. Voyez Lepsius, Auswahl, etc., pi. ■XXIII, et l'une des dernières planches de VEijijpte ancienne, dans l'Univers de Didot.
2. Cet instnimr;nt était en usage parmi les prêtres pour transvaser certains liquides destinés aux cérémonies religieuses, ainsi que le prouve un bas-relief qui a été copié par M. Prisse d'Avcnnes.
3. Lepsius, ibid., et Roscllini, Monumenli clvili, pi. XCVIil.
±2 nisTOiRi:
C'est ensuite un autre quadrupède qui semble trancher la tête à un animal captif, de la même manière qu'on représentait dans les grands monuments les Pharaons massacrant leurs prisonniers.
Vient après cela une bête à cornes, armée d'un cassetète et conduisant un lièvre et un lion attachés par le cou à une même corde.
Cela fait encore allusion à la manière dont les rois traitaient leurs ennemis vaincus, ainsi qu'on le voit sur les murailles de Karnak et de Medinet-Abou. La même scène est reproduite une seconde fois par d'autres animaux.
Dans la bande inférieure, on remarque d'abord uu combat de chats et d'oiseaux, dont l'intention était peut-être ilc rappeler ceux de l'armée égyptienne ; puis un épervier montant à une échelle qui est ajtpuyée contre un arbre dans lequel ou voit un hippopotame femelle entouré de fruits. 11 n'est pas impossible de voir ici un sujet sacré : l'àme. ligurée ordinairement par l'oiseau à tète humaine, s'approchant du sycomore dans lequel est Nout, la dispensatrice des aliments divins. Plus loin on trouve une scène qui pourrait presque servir d'illustration à la Batrachomyomachie d'Homère : c'est l'attaque d'une forteresse par une armée de rats -portant des lances et des boucliers ou tirant de l'arc'. Le capitaine des assiégeants est monté sur un char traîné par deux lévriers au galop; les chats qu'on voit autour de lui figurent les lions que les rois d'Egypte menaient en guerre. Ensuite un combat singulier entre un rat et un lion; puis un char de bataille dans lequel un chat s'apprête à monter, et enfm quel(|ues autres ligures dans lesquelles on peut trouver la représentation d'ennemis vaincus faisant acte de soumission devant leur conquérant.
1. M. Lepsiiis compara avec raison cotte peinture avec un Ijaslolief Ci'^uvt'- ilans les Monuments de l'Egi/pte et de la Nubie, do Cliampollion, pi. CCXXVIli.
Tout cela n'est que la première partie du i)apYrus, qui contient encore deux tableaux de la même dimension que «ekii que nous venons de décrire, et dans lesquels sont des charge erotiques dont il serait difficile de donner une idée sans sortir des bornes de la bienséance.
Le musée de Londres possède aussi les fragments d'un papyrus dans lequel sont dessinées des caricatures analogues aux premières de celui de Turin; la religion et la royauté y
sont également tournées en dérision. Dans l'un de ces débris, un chat, tenant à la main une fleur, présente à un rat des offrandes qui sont déposées devant lui. Ce dernier, gravement assis sur une chaise, respire le parfum d'une énorme fleur de lotus; derrière lui, lui second rat debout tient un éventail et un autre objet. Un second fragment, qui porte la représentation d'un chat debout, devait faire partie de la même scène. .Je n'hésite pas à reconnaître ici la diai-ge de l'offrande funéraire telle qu'elle est fréquemment représentée dans les bas-reliefs, quoique M. Lepsius ait cru y voir la satire des hommages qu'on rendait aux rois; on remarquera, on effet, que, dans les autres figures de ce
IISTOir.E
en oo
DE LA CARICATURE ANTIQUE 2r»
papyrus, le Pliaraon est plutôt représenté par un lion. — Ainsi l'on voit plus loin, après un chat et un autre animal qui portent un fardeau à l'aide d'un bâton qu'ils soutiennent sur leur épaule, un lion assis devant une table (?), puis un autre lion qui s'approche d'un thalamus sur lequel est une gazelle. Nous allons voir que ces deux figures doivent représenter un Pharaon. Plus loin, et comme dans le papyrus de Turin, un troupeau de canards dont les pasteurs sont des chats. Vient ensuite un troupeau de gazelles sous la conduite d'un loup qui porte son bagage sur l'épaule comme les bergers égyptiens, et qui souffle dans un double chalumeau. Je trouve dans cette scène, ainsi que dans l'avantdernière dont j'ai parlé et dans celle que je vais décrire, une allusion évidente aux mœurs in.times d'un Pharaon ou à son gynécée, le harem des anciens souverains de l'Egypte qui parait avoir été fort analogue à celui des musulmans. Nous voyons, en effet, sur notre papyrus, ce même lion terrible, c'est-à-dire le roi, jouant aux échecs avec une gazelle, juste comme dans les appartements du palais de Medinet-.\bou on a sculpté l'image de Pdiamsès 111, jouant à ce jeu avec une de ses femmes '. Le dernier dessin représente enfin un quadrupède apportant des mets à un hippopotame qui plonge ses pattes dans des vases placés devant lui. Cela rappelait peut-être encore la bonne chère des Pharaons.
La collection Abbott, maintenant en .Amérique, contient aussi un exemple des caricatures égyptiennes-. C'est un éclat de pierre calcaire qui porte une scène d'offrande ; un chat debout, portant un flahellum, offre une oie dépouillée
1. Le[)i\{xs, Auswahl , etc., et Rosellini. Monumenlireali, pi. CXXII, 11 est donc évident que si le roi est figuré par un lion, ce f|ui est une métaphore employée souvent el en bonne pari dans les inscriptions, SCS femmes, que Manétiion appelle vallacides, sont représentées par les gazelles; c'est une image tout orientale.
2. E. l'risse. Notice sur le musée du Kaire, etc., p. 17; Revue archéologique, 15 mus 1846.
lilSTOlI'.E
DE LA (.AKK.ATL T.L AN T loi' H -27
cil' si'S plumes ù une chatte assise sur un pliant, tenant une coupe à boire dans une de ses pattes et une fleur dans l'autre. Ce croquis au pinceau est habilement esquissé; il conserve encore quelques traces irealuminure et rappelle les scènes analogues des deux papyrus dont nous avons parlé. Ces trois pièces sont, je crois, tout ce (ju'on connaît de l'art satirique de l'ancienne Egypte; elles suflisent pour nous apprendre que dans ce genre la religion n'était pas plus respectée que la royauté, et qu'on les tournait en ridicule jiussi bien que de simples scènes de moeurs.
M. J. Zïindel (Revue archéoL, 1861) est du même avis : « Que la gravité un peu monotone de la vie publique ait provoqué en Egypte comme ailleurs (les parodies, rien de plus naturel. » Il voit dans cette symbolisalion satirique une analogie avec les fêtes de Vâne qui, au moyen âge, envahissaient les églises.
La caricature qui excite le rire, doit célébrer les dieux du rire. Malgré les innombrables dieuxqu'onl adorés les Egyptiens, i4en n'a démontré jusqu'ici qu'une figui^e spéciale fût consacrée à la représentation de la gaieté. L'Orient rit rarement. 11 en est du rire comme de la couleur; il laut l'aller chercher vers le Nord, dans les pays brumeux où l'homme, condamné à vivre au sein de la nature voilée, exprime plus clairement ses aspirations à la joie que dans les pays sans ombre, dévorés pir les rayons d'un briMant soleil. On dirait que l'habi-
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tant du Nord, pour ne pas èlre étouffé par les brouillards épais, pères du spleen, fait effort sur lui-même et s'impose la lâche de se divertir aux dépens de ceux qui l'entourent ^
Dans ces pays d'ardente lumière, nulle trace de comique n'apparaît sur les sculptures pharaoniques. Toutefois il est un dieu ventru et lippu, nain apoplectique et fantoche, dont la prétentieuse gravité provoque le sourire; c'est le dieu Bès, qui a été sculpté quelquefois brandissant son épée, quelquefois frappant avec rage des cymbales l'une contre l'autre, tirant de l'arc ou dansant.
Suivant les archéologues, il représentait à la fois la guerre et la danse. « Le second caractère du dieu, dit M. de Rougé, le montre comme se plaisant à la danse et au jeu des instruments. »
C'jest d'après ce caractère qu'il est bon d'étudier le dieu Dès, très-populaire en Egypte, car sa figure a été sculptée en bois comme en bronze, en terre cuite comme en pierre. Certes la danse n'est pas acte de caricature, et je prends garde dans un pareil sujet de me laisser entraîner à l'utopie et de
I. Les Anglais en sont une preuve. Leur plaisanterie est grossière, énorme et voulue; pour mieux accuser le i-ire des acteurs, ils leur fendent artificiellement, par une épaisse couche de vermillon, la bouche jusqu'aux oreilles. Les fragmenls postiches que les clowns s'ajustent sur le visage, conmie les mimes de la Grèce s'en adaptaient à certaines parties du corps, font que les .Anglais se rapprochent de plus près que nous du grotesque antique.