LE DIEU DES
Fiiîuriiie du Musée égyptien du Louvre.
ces lignes, jette un coup d'œil sur les vitrines du musée égyptien, où sont entassés les dieux, et, s'il trouve d'autres comiques figures que celles du dieu Bès, que ces études passent pour avoir été
DE LA CAKlCATUHt AMIQLE 31
improvisées par un vaudevilliste à l'aflut de quelque actualité.
Les grimaces de Bès ont été reproduites, à de nombreux exemplaires, avec variantes dans les poses, la matière et la taille. Il est même un dieu Bès en argile blanche rehaussée de dessins bleus. La bouche, la langue et le nombril sont rouges; mais entre toutes, la figure ci-contre est la plus caractéristique.
Au milieu des granits silencieux qui troublent par leur gravité sérieuse, un vieillard podagre lève la jambe avec peine, et si sa bouche joyeuse et ses lèvres lippues n'indiquaient un de ces êtres de bonne humeur qui se mêlent aux diverlissements de la jeunesse, on craindrait les suites de ces folies pour les membres engourdis du dieu Bès, qu'on peut comparer, malgré le respect du h tout dieu, à une vieille grenouille menacée d'ankylose.
ARlriTOTE ENNEMI Fi L SATIRIQUE.
A l'aide d'Aristote on constate, chez les Grecs, ce comique dont les traces sont si rares en Assyrie et en Egypte.
Aristote est le premier qui parle, non pas de la caricature (le mot est italien, caricatura), mais de la représentation grotesque de l'homme. On trouve dans sa Poétique '^ deux paragraphes relatifs à la question.
Comme, en imitant, on imite toujours des personnages qui agissent, et que ces personnages ne peuvent qu'être bons ou méchants, seules différences à peu près entre les caractères qui se distinguent uniquement par le vice et la vertu, il faut nécessairement les représenter ou meilleurs que nous ne sommes, ou pires, ou semblables au commun des mortels.
En quelques lignes, Aristote pose la base de dis-
1. Voir la traduction et les savants commentaires de M. Barthélémy Saint-Hilaire.
eussions Tirlistiques qui, depuis l'antiquilé, se sont renouvelées, se renouvellent et se renouvelleront sans cesse.
« // faut nécessairement représenter les ]t ouïmes:
» Meilleurs que nous ne sommes,
» Ou pires,
» Ou semblables au commun des mortels. »
Trois formes de représentation qui, sur le papier, semblent innocentes, et qui ont fait écrire nombre de volumes et attisé de grandes haines entre artistes d'une haute intelligence.
Ceux qui représentaient les hommes « meilleurs que nous ne sommes, » regardèrent du haut de leurs nuages les artistes qui peignaient les hommes « semblables au commun des mortels. » Il faut dire que ces derniers n'avaient pas assez de railleries contre les premiers. Eternel combat de l'idéal et du réel, qui ne finira jamais et toujours trouvera de nouvelles recrues.
La seconde forme signalée par Arislote, la représentation des hommes « pires que nous ne sommes, » voilà la caricature qui, au besoin, prête main-forte à la réalité pour combattre l'idéal, alliés qui s'entendent et se réunissent contre l'ennemi commun.
Aristote, dans un paragraphe suivant, donne les
noms des artistes qui lui semblent propres, à préciser sa définition.
Polygnote peigiuiit les hommes phis becmx que nature; Pauson, plus laids; Denys, tels qu'ils sont.
Pour se faire comprendre des esprils plus adonn's aux lettres qu'aux beaux-arts, Aristote ajoute :
C'est ainsi qu'Homère représente les hommes plus grands qu'ils ne sont, tandis que Cléophon les peint dans leur nature ordinaire, et que Hégémon de Thasos, inventeur de parodies, et Nichocharès, l'auteur de la Déliade, les défigurent et les dégradent'.
Rien que par ce mot dégrader on sent la médiocre sympathie d'Aristote pour le satirique Nichocharès et Pauson le caricaturiste.
Le père de la philosophie, tenant pour la représentation des hommes meUIeiirs que nous ne sommes, s'élève contre ceux qui les montrent pires, oppose Polygnote à Pauson, et craint, on le veiTa, la fâcheuse influence de ce dernier.
Par Aristote, une des expressions les plus élevées de la civilisation gi-ecque, je juge des sentiments
1. Hég'émon de TIiiisds est cité jiar Alliénée, dans le Deiptiosophiste, comme ayant fait jouer à Athènes des parodies dramaticjues <ini obtinrent un grand succès; !• même Hégémon avait parodié les l)remiers citants de VOihjxsée. Nichodiarès, contemjiorain d'Aristophane, composa une satire, la Déliade, contre les iialiilants de Ociios, paresseux et goin-mands.
des intelligences de son temps dont il est l'admirable trucheman; mais sa grave personnalité rempêche de goûter le comique.
Aristote revient encore une fois sur le peintre burlesque Pauson, dans sa Politique, au paragraphe où il traite de la musique. Ces grands esprits, Platon, Socrate, ne dédaignaient pas de mêler les arts aux questions sérieuses.
Les faits eux-mêmes démontrent combien la musique peut changer les dispositions de l'àme, et, lorsqu'en face de simples imitations on se laisse prendre à la joie, à la douleur, on est bien près de ressentir les mêmes affections i-n face de la réalité...
Quelque importance qu'on attache, du reste, à ces sensations de la vue, on ne conseillera jamais à la jeunesse de contempler les ouvrages de l'auson, tandis qu'on pourra lui recommander ceux de Polygnote ou de tout autre peintre aussi moral que lui '.
Quelle était la nature du talent de Pauson dont Aristote fait si peu de cas? J'essayerai de le démontrer dans le chapiti^e suivant; mais on s'explique la réprobation jetée par l'auteur de la Politique sur un artiste qui, peignant les homme» jdires qu'ils ne sont, c'est-à-dire ne reculant pas devant l'exagération de la laideur et de la dilformilé, abaissait, suivant lui, les esprits.