‹ Histoire de la caricature antiqueChapitre 19 sur 94 · Politique, liv. V, cli. v · texte numérisé non relu

Politique, liv. V, cli. v

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Par l'influence inorale qu'Aristote semble demander aux statuaires et aux peintres, nous comprenons le but des philosophes de l'antiquité voulant faire des artistes des êtres enseignants.

Suivant Platon, la noblesse et la beauté des formes étaient un enseignement, thèse reprise plus d'une fois par les philosophes et par les psychologisles.

Je ne peux qu'effleurer en passant ces théories; mais Aristote, préoccupé de l'idée du beau absolu, méconnaît la portée de la caricature. Ce penseur, plongé dans des abstractions philosophiques, méprisait, comme futile, un art qui, pourtant, venge le peuple de ses tyrans et traduit par un crayon satirique les pensées de la foule.

Qui peindra les vieillards libidineux, les égoïstes, les avares, les gourmands, les lâches? La caricature.

Qui montrera les bassesses des courtisans? La caricature.

Qui, d'un trait de crayon, bafoue les puissants et enlève, pour montrer leurs petitesses, les riches oripeaux qui les recouvent? La caricature.

Qui châtiera, en une suite de feuillets improvisés, une époque adonnée au culte du Veau d'or? La caricature.

Qui, par une iidicalion brève et cruelle, indique

les châtiments réservés aux oppresseurs d'une nation? La caricature'.

Aristote n'a pas compris ce rôle de la caricature; d'autres l'ont compris. Aussi ont-ils inventé contre elle toutes sortes de chaînes et de haillons.

Rien n'y fait. La caricature ne meurt pas. On la proscrit dans un pays, elle se transporte dans le pays voisin, et les chaînes dont on la charge, le haillon qu'on lui impose, la rendent encore plus âpre et plus significative.

Il est des règnes qui resteront méprisés par le burin d'un artiste inconnu, car ce ne sont pas seulement les portraits de peintres officiels que l'avenir consulte.

Un honnête homme, au cœur pur, à l'âme droite, à la conscience vibrante, ne se doute guère de la portée de son crayon; mais sa main agile, qui enfante des œuvres en apparence éphémères, exprime â jamais les colères, les railleries et la vengeance d'un peuple plein de haine pour l'autocrate qui l'opprime.

Voilà ce qu' Aristote n'a pas vu.

î. Je relisais dernièrement l'Histoire des deux Restaurations de M. de Vaulabelle. Un livre d'honnête homme, de patriote, mais trop mesuré, trop réservé. Il y manque l'accent, la touche, la vie, Tindignalion. Les personnages ne sont pas marqués par la griffe d'un Saint-Simon. Telle scène où l'odieux se mêle au grotesque, appellerait un peintre satirique, d'une poigne à la Daumier.

Un grand naturaliste comprenait mieux la satire, Cuvier, qui « s'oubliait souvent devant les caricatures publiquement exposées, et considérait ces sortes de dessins comme un spectacle plus instructif que beaucoup de nos modernes comédies ^ »

1. Isidore Bourdon, Illustres médecins et naturalistes des temps modernes. I vol. in-18, 1844.

Masijue comique d'après ranli<iiie..

LE PEINTRE PAUSON.

Au nombre des petits bonheurs dont peut jouir un honnête homme, Aristophane compte cehii d'écarter de son passage sur les places publiques les gredins et les débauchés; aussi met-il dans la bouche du Chœur, dans la comédie des Acharniens, ce mot injurieux pour Pauson : « Tu ne seras plm le jouet de l'infâme Pauson, » c'est-à-dire qu'il semble féliciter le Mégarien de n'être plus tourné en ridicule par les pinceaux du peintre.

La pièce des Acharniens n'est pas la seule dans laquelle le poëte ait raillé le peintre. Il est également question de Pauson dans les Fêtes de Cérès : « Livrons-nous à nos jeux, dit le Chunir, comme nous en avons la coutume quand nous célébrons les saints mystères des déesses en ces jours sacrés que Pauson observe aussi par ses jeûnes, en suppliant les déesses de renouveler fréquemment de semblables journées par égard pour lui. »

Ce passage serait presque incompréhensible, si la misère du peintre n'avait été proverbiale dans l'antiquité. La comédie de Plulus, d'Aristophane, nous montre encore un citoyen dialoguant avec la Pauvreté, personnage symbolique :

Chrémyle. — On n'a qu'à demander à Hécate lequel vaut mieux d'être riche ou indigent? Tu ne me persuaderas pas, lors même que tu m'aurais convaincu.

La P.\uvreté (poussant une exclamation). — Ville d'.\rgos, tu l'entends!

Chrémyle. — Appelle Pausou, ton commensal.

C'est-à-dire, prends à témoin Pauson, le pauvre, que la misère est un doux étal; mais, moi, tu ne me persuaderas pas.

Ce passage du Plutus fait comprendre le Chœur des Fêtes de Cérès, qui supplie les déesses de renouveler souvent le troisième jour des Thesmophories, pendant lequel les femmes jeûnaient, attendu qu'alors Pattsc»? avait une raison déjeuner aussi, lui, le misérable, qui se privait souvent de nourriture, même les jours de festins.

Par les citations d'Aristophane, on a une triste idée du peintre Pauson, de l'ignoble Pauson, de Vinfâme Pauson, dont Aristote recommande de voiler les œuvres devant les regards des jeunes gens. Et cependant qui sait si Pauson n'est pas calomnié? Les injures d'Aristophane, on sait ce qu'elles valent.

Il faut prendre garde à ces grands railleurs de

DE LA CARICATURE ANTIQUE il

l'humanilé, et ne pas toujours les croire au pied de la lettre ; leur amour-propre est d'une sensibilité de femme. Ils attaquent chacun, déchirent leurs concitoyens : par leur génie ils entrent comme une flèche empoisonnée dans les plaies, défigurent un homme plus profondément que la petite vérole, lui prêtent des vices et des passions honteuses et l'en accablent à jamais. Qu'une de leurs victimes se défende et blesse légèrement leur amour-propre, ces êtres sarcastiques sentent l'écorchure plus vivement que d'autres les moxas. Ils ne permettent pas qu'on se serve delà plus innocente de leurs armes. La personnalité de Pauson, qui reparaît à trois reprises dans divers drames, chargé du triple crime de meurt-de-faim, de misérable, d'infâme, fait croire à quelque vengeance contre un peintre qui avait peut-être peint Aristophane sous un aspect ridicule. Ce fait se représentera le même dans un des chapitres suivants, entre d'autres artistes et d'autres poètes, dont un Latin disait, si justement que le mot est resté : genus irritabile.

Cependant, comme les inductions ne valent pas le plus mince fait rapporté par un ancien, Plutarque, Lucien, le conteur Élien doivent être cités comme montrant Pauson sous un jour différent.

Dans son Éloge de Dénwslhène, Lucien conte l'anecdote suivante :

On avait demandé au peintre Pauson le talileau d'un cheval se roulant par terre. 11 se met à peindre un cheval courant et semant la poussière autour de lui. Il y travaillait, lorsque celui qui le lui avait commandé arrive et se plaint de ce que l'artiste ne fait pas ce qu'il avait promis. Pauson ordonne à un esclave de retourner le tableau sens dessus dessous, et montre ainsi le cheval se roulant sur le sable.

Élien, dans ses Histoires diverses^, rapporte la même historiette, pour expliquer surtout la nature d'esprit de Socrale :

On dit communément, et c'est une espèce de proverbe : Les discours de Socrate ressemblent aux tableaux du peintre Pauson. Quelqu'un ayant demandé à Pauson de lui peindre un cheval se roulant par terre, il le peignit cour'ant. Celui qui avait fait marché pour le tableau trouva fort mauvais que le peintre n'eût pas rempli la condition : — Tournez le tableau, dit Pauson, et le cheval qui court vous paraîtra se vautrer. Telle est, ajoute-t-on, l'ambiguïté des discours de Socrate ; il faut les retourner pour en découvrir le véritable sens. En effet, Socrate, pour ne pas indisposer contre lui ceux avec qui il conversait, leur tenait des propos énigmatiques et susceptibles d'un double sens.

Les historiens de l'antiquité se sont plu à ces subtilités de peintres. Jamais on ne vit de gens aussi fertiles en à-propos que les aiHistes grecs et romains. Rien ne les embarrasse : avec le pinceau ils accomplissent des miracles en un clin d'œil, et ils trouvent des plumes complaisantes pour trans-

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