‹ Histoire de la caricature antiqueChapitre 32 sur 94 · Horace disait à propos du renard · texte numérisé non relu

Horace disait à propos du renard

Numquam te fallant aninii sub vulpe latentes.

(Que jamais les esprits qui se carhent sous le renard ne te trom-j pont.)

Dans une sorte d'apologue, Plutarque conte qu'un léopard méprisait un renard parce qu'il n'avait pas, comme lui, la peau bariolée de tant de charme de couleurs. A quoi le renard réponditj qu'il avait dans l'esprit cette variété ilc couleurs que le léopard sur le dos.

M. de Caylus a fait graver deux gemmes appartenant au même ordre d'idées.

Voici, disait-il, deux pierres romaines très-mal travaillées qu'on ne peut regarder que comme des plaisanteries. L'une est sur une améthyste, et représente un lion dans un char

Amélhyst-î du cabinet Cuylus.

tiré par deux coqs; l'autre est sur un jaspe rouge. In dauphin tient assez coniiquement son fouet pour conduire le

Jaspe rouge du cabinet Caylu?.

char sur lequel il est monté, et auquel deux chenilles sont attelées.

88 IllSTOirxE

Tout me paraîl conlirnier, dans ces compositions bizarres, l'idée d'un amusement, d'un caprice, d'une fantaisie de graveur. J'aime mieux expliquer ainsi ce sujet que de recourir à des allégories ou bien à des allusions critiques sur les gouvernements; celles-ci ne satisferaient point les lecteurs en proportion de la peine qu'elles m'auraient coûtée pour les imaginer. D'ailleurs, dans des matières aussi arbitraires, il est permis à tout le monde de se livrer à des idées particulières.

Les graviii^es sur pieiTes, qui repi'ésentenl des animaux attelés à des chars, conduits le plus souvent par des insectes ou d'autres chétifs animaux, n'offrent jusqu'ici aucune clarté.

Un griffon conduit par un perroquet indique, suivant un commentateur, l'image de Sénèquc dirigeant l'empereur Néron ; suivant un autre, l'empoisonneuse Locuste et Néron son coiïiplice.

A pt^opos de siijels identiques, M. César Famin disait justement :

11 arrive souvent que les commentateurs s'épuisent en conjectures pour découvrir un sens caché qui n'était pas dans l'intention des anciens.

Les artistes qui peignaient les fresques et les arabesques dans les triclinium et les boudoirs de Baïa, de l'ompéia, d'Herculanum, s'abandonnaient à toute la folie de leurs caprices, à tout leur dévergondage d'idées. Ils ne songeaient qu'à satisfaire In passion du maître, sans s'inquiéter de la moralité de l'art.

Les commentateurs nuisent quelquefois à l'intérêt de l'art, lorsqu'ils donnent des explications forcées et qu'ils semblent

se complaire clans les contradictions. Le mieux serait de laisser un sujet antique dans ce vague mystérieux qui a bien plus de charme pour l'amateur que ce conflit d'érudition et de science, qui n'est ni l'erreur ni la vérité '.

I. Description du musée secret de Xaples. Paris, Abel Ledoux,

ANTHOLOGIE, LUMiF.RE DAN? LA QUESTION

Voici, d'après une pierre gravée, une cigogne ar méo allant cravement en auerre.

l'itriv !;iavi,^ <lii Aliisi-e ilo Florenoo.

Ici les explications manquent tout à fait; il en est presque de même pour le grillon porteur de paniers.

Lue colonne, ilit un commontateur italien, indique ijue le ohemin est la voie publique; sur cette colonne est une lior-

HISTOIRE DE LA C A RU", A TU IlE ANTIQUE Dl

loge solaire telle que les anciens en plaçaient sur les temples des (lieux, dans le Forum, sur la voie publique, dans les bains, aux gymnases, aux écoles. Pline dit que les Romains en tirèrent l'origine des Grecs. Les colonnes telles que celle-

l'icnc gravée (Musée de Florcuec).

ci ont servi plus tard, et chez nous aussi, à établir des fontaines dont l'eau tombe dans un bassin; on pose également une urne dessus. Sur ces colonnes était quelquefois inscrit le nom de l'homme qui avait dédié l'horloge solaire au bien public... Une curieuse sardoine représente un papillon, symbole de la vie, posé sur le cadran solaire au haut de la colonne, et paraissant regarder les heures.

Ces gi^avures en pierres fines montrent le rôle que les anciens se plaisaient à faire jouer aux singes, aux loups, aux renai^ds, aux cigognes, aux tourterelles, aux grues et quelquefois aux mouches.

Une pierre gravée représente deux abeilles attelées au joug, et une autre abeille conduisant la

oliarrne. Jocosa aratio, aratore ape, et similiter

diiabus aratiuiii ducenlibus etjugojuncds. Sorte de labourage pour rire.

Winckelmann {Monumenti inediii, t. II, p. 255, II" 192) a décrit une pierre gravée représentant une tête d'homme avec un masque comique, dans la bouche duquel une abeille veut entrer. Suivant l'archéologue, cette pierre représenterait le portrait d'Aristophane, et le style séduisant du poëte comique serait symbolisé par l'abeille.

Bôttiger {Musée de mythologie et d'antiquité figurées., t. I", p. 63) y voit Silène, et dans l'abeille la personnification de la Sagesse et de l'Éloquence.

Conjectures o; très-hasardées, » dit le rédacteur du Dictionnaire des Beaux- Arts (t. 1", Di dot, 1858); en effet, l'Académie des beaux-arts, malgré le soin qu'elle a apporté à cet ouvrage, cite différentes opinions d'archéologues qui, jointes aux conclusions du rédacteur, ne sont guère plus claires que les miennes.

M. Henri Lavoix a donné dans le journal VIUus-

dation (5 mars 1853) le dessin d'une pierre cii- I ieuse, dont il a dit : « Cette cigale, debout sur ses

pattes de derrière et dont une des pattes de devant agite une assourdissante crécelle, désigne sans doute quelque avocat criard du Forum : mais lequel? Reprenez la liste depuis Saléius jusqu'à Boutidius, et vous en trouverez cent pour un que vous cherchez. ,)

l'icrrc !ïrav('C du Miis('o de !• lurciiccî.

A un ordre do caprices mieux expliqués se lallachcnt les pierres ci-conlre; on en trouvera beau-

Di HISTOIRE

coup d'analogues dans l'ouvrage de iM. Maffei(Gemm. anl.), qui a analysé et reproduit les pierres du musée de Florence.

Dans quelques monuments on voit des cigales

jouant de la lyre, sans qu'il y ait intention de parodie. La cigale était consacrée à Apollon; d'elle le poëte Anacréon disait : « Doux prophète de l'été, la cigale est vénérée de tous les mortels. »

Aristodicus de Rhodes, dans une épigramme funéraire, a parlé, non le premier, du « chant harmonieux» des sauterelles. Léonidas l'appelle « le rossignol des guérets; » Mnasalque se plaint de ne plus entendre « le ramage de ses ailes sonores; » Sinimias en emporte une de la vigne consacrée à Barclius, a: afin qu'enfermée dans une maisonnette

DE LA CARICATlIlE AMKH't 9:>

bien close, elle le réjouisse par son chant agréable; î« ailleurs le même poëte parle de « l'hymne du soir de la sauterelle.

Pour la récompenser de <' ces délicieuses modulalions qui dissipent de l'amour, » Méléagre promet à la cigale « un présent matinal, une ciboule fleurie et des gouttelettes de la rosée des champs. ^

Le même, voyant une cigale posée sur une feuille. l'entend ^< imiter, avec ses pattes dentelées sur sa peau luisante, les accords de la lyre. ^

Phaentius, Tyrnnès, Nicias, Pamphile et bien d'autres poètes de la décadence, ont consacré des vers à la louange du chant de la cigale et de la sauterelle.

Plutarque, au livre des Propos de tnhle, parle également des sauterelles musiciennes.

Les pierres gravées ci-dessus ne sont donc que la représentation ingénieuse de ces motifs poétiques im peu trop faciles; mais il n'y a là aucune intention de parodie.

Grâce à VAntltologie, on explique par à peu près, comme pour la figure suivante, ces fantaisies dont quelques-unes semblent inspirées par les poêles.

La lyre sur laquelle grimpe un rat voulant ronger les cordes est célèbre par une épigramrne de Tullius Geminus, dont un helléniste me donne la traduclion lillérale :

I II rat gourmanil df toute espèce de repas, ne craignant

111 s TU I li i:

jias la soinicière ot enlevant iiièiuo à la mort sos profils, roiiiroa la corde au nerf rosoiinanl ilo l'iiœbus. (.olle-ci, on so

^-êrfd'^

l>';i|>ivs k-s l'itrres niititjues de M.ilVoi.

reliraiil sur sa barre, élraiiglo le gosier de la bêle. Nous ailmirons la sAreté de l'arc (ou) des traits (du dieu), mais il a encore niaiiileiianl (dans sa lyre) une arme sûre contre ses ennemis.

Dopiiis lors, un énulil modeste, M. Dclièquo, don! il faiil dévoiler l'anonyme, livrait an publie un important travail de plusieurs années'.

.lavais juré mille fois de ne plus l'aire d*é(tigramnies, dit un poêle inconnu, car je me suis attiré des haines de beaucoup de sots; mais quand je vois la ligure de Paphlagon, je ne puis me défendre de cette maladie.

i. OiiMajie Maimonl utile iiiic V Anthologie grecque, traiiuilc pour la première fois en français [i vol. in-li, Hachetio, 186o>- Plus d'une pi'inlure aiUiquc est expliquée par ces épi^raniuies, plus (l'un renseignement relatif à la vie ot aux œuvres des aiTistes jaillit lie cette importante traduction.

DK LA CARICATURE ANTKHK !)"

Sous cos vers, ne pourrait-on rnoUre un petit bronze du Cabinet des Médailles ' ?

Le nez, peut-être accusé d'une façon encore plus

lironzc du Cabinet des MiJJuillc~.

comique dans l'original, fait penser à une autre épigramme « Sur les gens difformes, » attribuée à l'empereur Trajan :

Mets Ion iifz tlevaiit le soleil, et son ombre pourra montrer l'heure à tous les passants.

C'est un motif favori de grotesque pour les satiri-

I. « 3098. Caricature. Tète de fi^mme au iiczéiionne, avocd'iii;nienses pendants d'<)^eille^=. Les ulieveux sont trf>ssi'S et nou»Js sur le derrière de la lêle. H., 6 cent. Caylus voit un liomnin grotosqu • dans celte figurine qu'il a publiée au tome VI de sou Recueil, p. i'il . pi. LXXVll, n" i. » (Catalogue du Cibin:tdos Médaill-^s.)

'•18 HlSTOIKt DE LA CARICATURE AMHjlli

qiies qu'un nez qui oftVe quelque développement. Cet appendice rend les poëte? intarissables; on croirait lire des fraanienls d'un Tintamarre arec :

Miloa au long nez, dit Lucien, flaire parfaitement le vin, mais il est lent à dire de quel cru il arrive. Trois jours d'été ne lui sufiiraient pas, vu la longueur de son nez qui n'a pas moins de cent coudées. 0 la belle trompe! Quand Milon traverse un fleuve, il y prend des poissons.

Une épigramrne de Mearque est encore plus livperbolique :

.le vois le nez de .Ménippe, et lui-même ne doit plus être loin. Il arrivera, attendons seulement; car j'estime qu'il ne doit pas être à plus de cinq stades de distance. Mais vois comme sou nez avance. Si nous étions sur une «colline élevée, nous apercevrions Ménippe en personne.

A défaut de dessins sur ce sujet, c'est dans Y Anthologie que je puise ces fragments comiques, terminés par répigt\'\mme d'un anonyme :

Le nez de Castor est une pioche de terrassier, une trom- ^ pelte s'il ronfle, une serpette pour la vendange, une ancre \ de vaisseau, un soc de chnrrue, un hameçon pour la pèche, une fourchette de table, un biseau de charpentier, une serpe de maraîcher, une hachette de maçon, un marteau de po4"le cochère. Ainsi Castor, qui porte un nez approprié à toute sorte d'usages, a obtenu du sort un instrument utile.

FABLES ET APOLOr.UES

Parmi les personnages dont le profil doit être indiqué dans une Histoire de la caricature, alors surtout qu'au début elle demande un appui à l'apologue, Ésope et Phèdre marchent en tête.

De tout temps les artistes satiriques cherchèrent des motifs dans les fabulistes et les conteurs. Sur les chapiteaux des cathédrales du moyen âge se déroulent les figures capricieuses du Roman de Renart, et la Renaissance fait asseoir dans le chœur des églises les moines sur des stalles le long dcsqueUes le matois renard siffle sa satire anti monastique.

Ésope, Phèdre et La Fontaine otïrent une attraction aux esprits sarcastiques. Leur ingénieux bon sens, la pitié qu'ils montrent pour les faibles, ce qu'ils pensent des puissants, le génie qu'ils tirent des sentiments du peuple ne sont pas sans analogies avec les thèmes favoris des caricaturistes.

BI8LI0THECA )

100 HISrOIUE

C'est pourquoi, malgré les ébrèchemcats faits à la staliie d'Ésope par la science allemande moderne, il faut donner le portrait de ce patron dos bossus,

Page 1