HlSfUHlE
race et paresseux, quand il s'agissait saus doute de la parodie d'un homme fluet, agile et rongeur.
Le second bronze du Cabinet des Médailles, qui représente un « acteur comique » (?) à masque et tète de rat, debout, enveloppé dans un ample manteau qui cache les deux mains, est plus fruste que le précédent, sans doute par un long enfouissement dont il porte encore des traces; mais une variante est à signaler. Enveloppé dans les plis de son manteau, le personnage ne tient pas à la main le volitmen (voir la figure page 12o) : ce volumen, dans ces choses douteuses on ne saurait trop insister, peut mener les commentateurs à des découvertes sur l'emploi qu'occupait le personnage caricaturé. Ici, rien qu'une tète de rongeur s'échappant des plis d'un vaste manteau.
Est-ce un acteur? J'en laisse la recherche à ceux qui voudront aborder l'énorme et difficile travail de l'histoire du théâtre comique expliqué par les monuments antiques.
Les naturahstes de l'antiquité furent frappés des analogies entre l'homme et l'animal. Les conformités de lignes physionomiques de l'homme et de • ertains animaux devaient fairi^ réfléchir Homère et Aristote, les poètes et les savants.
Quel est l'observateur qui n'ait remarqué la pa-
DE LA CAniCATUJ'.t; ANTIQUE 125
rente de l'homme et de la bête « unis par une estroite couture, » dit admirablement Montaigne. Nous avons une secrète défiance pour l'homme dont la figure se profile en museau de renard. Une face de bouledogue ne prouve pas habituellement la délicatesse de Têtre doué par la nature de cette conformation.
Les pères des sciences naturelles, ayant constaté ces rapports du physique et du moral , en conclurent que les hommes qui offraient quelques particularités linéaires communes avec celles des quadrupèdes, des oiseaux et des poissons, devaient, jusqu'à un certain point, être doués du caractère de ces animaux. Ils y revinrent souvent et à diirérentes reprises :
Ouoii[ii'il n'y ait nulle ressemblance proprement dite entre l'homme et les animaux, dit Aristote, il peut arriver néanmoins que certains traits du visage humain nous rappellent l'idée de quelque animal.
Ainsi s'exprime le philosophe dont les idées furent suivies de près par les physiognomonistcs qui vinrent plus tard glaner dans ce riche héritage ■scientifique, témoin Adamantins, paraphraseiir des doctrines d'Aristote :
... Outre cela, les hommes ont des ressemblances avec les bestes, non pas tout à fait, mais en quelque façon : principalement avec leur naturel, les mis plus, b^s autres moins.
En ce sens-là juge du naturel de l'homme par celuy de la beste à laquelle il ressemble. Que s'il ressemble à plusieurs, juge de luy par toutes celles à qui il ressemble : car il est à croire que tenant de leur forme, il tient de leur nature '.
Homère, le premier, employa l'animal comme terme de comparaison avec l'homme, soit qu'il en tirât un signe do beauté, soit que ses héros en fissent une injure méprisante. Suivant Homère, les yeux des déesses sont beaux quand ils sont grands et qu'ils approchent de ceux du bœuf: compai\iison qui paraîtrait médiocre dans le dictionnaire de la galanterie moderne. Achille reproche avec plus de raison à Aoamemnon ses veux de chien et son cœur de cerf.
Les hommes au nez rond, dit Aiistote, sont de grands cœurs et tiennent du natui^l des lions.
Il écrit à Alexandre qu'un dos étroit dénote un esprit discordant, et que l'homme ainsi confoi^mé doit être comparé aux singes et aux chats.
Le père de la philosophie dit encore que les hommes qui ont la tète pointue sont sans honte et ressemblent aux corbeaux et aux cailles.
Adamantins juge que les yeux enflammés, semblables à ceux du chien, annoncent l'impudence.
Aristote fait observer à Alexandre que les cheveux
1 La Pliijsiouomie, ou des iudices que la nature a mises au corps liuinain, traduit du grec d'Adamantius et de Mélampe, par Henry do Boyvin du Vavroiiy, âgé de douze ans. Paris, M Dc xxxv.
DE LA CAUlCATUnE ANTIQUC 1-27
[•lais et souple^ indiquent la douceur, peu d'énergie, de la timidité, et que tous les animaux qui , ont le poil doux au toucher (cerf^ lièvre, brel»is), ! sont timides.
Regarder en taureau s'appliquait dans l'anti- (juilé aux louches. Aristophane le dit à propos d'Eschyle, et Platon à propos de Socrate.
Polémon et Adamantins prétendent (singulière prétention!) que l'homme dont les fesses sont modérément charnues, ridées et comme desséchées, est plein de malice; et ces deux piiysiognomonistes le comparent au singe.
Principes dont quelques-uns ont été admis par Conciliator, Albert, Cardan, Bacon, Porta, et de nos jours par Lavaler ; mais l'aftirmation de la relation de l'homme et de l'animal se montre si précise à tant d'endroits des œuvres d'Aristote, qu'elle dut avoir une influence sur les artistes de l'antiquité.
Les naturalistes anciens cherchaie l le caractère de l'homme dans l'animal; sans doute les artistes de la même époque obéirent à la même loi, et c'est ce qui explique comment l'idée satirique vint se greffer plus lard sur des observations scientifiques.
I^c comte de Cayhis dit qu'on voit dans le cabinet des jésuites, à P»ome. un bronze à peu près sembla-
«f»8 HISTOIRE
ble à celui qu'il a fait dessiner, et il parle par ouïdire d'un Ane revêtu delà toge consulaire^ bronze que possédait le cardinal Albani.
Une curieuse statuette satirique du musée de
Bronze du Musée de Rouen.
Dessin de M. Gustave Slorin.
Rouen vient s'ajouter à ces spécimens de la carirature antique.
Ces bronzes à tète â'anirnal étant rares, peu étudiés jusqu'ici, il convient d'en donner l'origine. Le bronze du musée de Rouen provient de la collection Denon, où on le trouve ainsi catalogué.
DE LA CARICATURE ANTIQUE i29
y" i'Jl. Statuette eu bronze. — Un personnage logé, debout, tenant un columcn roulé dans la main gauche.
Cette petite figure, dont hi tète est celle d'un ours, nous semble avoir été faite dans un but satirique, et probablement pour ridiculiser quelque orateur bien connu.
Les catalogueui's sont quelquefois légers.
J'ai une seule observation à faire sur cette description, m'écrit M. André Pottier, directeur du musée d'antiquités de Rouen : c'est que la tète est bien positivement celle d'un rat, et non d'un ours, comme l'a pensé le descripteur, ni d'un lièvre ou d'un chien, comme quelques autres personnes l'ont également répété. Ce serait contredire toutes les notions d'histoire naturelle sur les traits caractéristiques de la physionomie des animaux que d"en juger autrement.
Une grande exactitude est nécessaire dans le dessin de ces monumenls satiriques qui prêtent tant aux commentaires. Un artiste distingué, .M. Morin, directeurde l'école jnunicipale de dessin de Uouen, a bien voulu dessiner à mon intention le bronze sous plusieurs faces, pour en l'aire saisir le cai^actèro précis.
En effet, il s'agit d'un rat.
Peut-être le sculpteur, en mélangeant au corps d'un homme important la figure d'un si enragé rongeur, voulul-il faire quelque allusion aux exactions d'im haut fonctionnaire publi<'. qui grignotait sur tout, sur les vivres, sur l'argent ; mais quel était ce personnage ?
IGURINE EN TERUE CUITE.
Grandeur de l'original.
«. Animal, sombre mystère! » s'écrie quelque pari M.Michelet.Cepetit bronze me préoccupe autant que si je voulais connaître la pensée de l'animal vivant.
Ainsi trois figures presque identiques représentent des personnages à tête de rat. Etait-ce un môme individu que la caricature poursuivait par ces représentations multiples ?
La statuette ci-contre, que j'ai acquise à la vente du cabinet du vicomte de Janzé, n'éclaire pas la question, quoique la parfaite conservation de la terre cuite nous montre un bomme à tête de porc frappant sur une sorte de tambour de basque.
Cette représentation cache-t-elle encore quel([ue allusion à un personnage célèbre par ses actes ou ses fonctions? Les catalogueurs babituellement s'en tirent en donnant la hauteur en millimètres des figurines; cela ne me suffit pas.
Ces rats, ces porcs, ces singes avec lesquels joue l'art antique, cacbent une idée sur laquelle l'attention éveillée des érudits et des curieux fera jaillir un jour quelque rayon de déduction lumineuse.
Je ne suis pas moins préoccupé en face d'un bronze du Cabinet des Médailles, représentant un singe fort occupé à méditer sur le contenu d'un vase qu'il tient en main.
De même que les l)ronzes à tête de rat, celui-ci est finement modelé, mais que représenfc-t-il?
HISTOIRK
Broi.ze Jii Caljinet des Médaille
La desoriplion qu'on en a donnée ne saurait tenir lieu d'appréciation '.
Le poète satirique Pallas répond presque à la ({uestion par ce fragment de V Anthologie : « La
Fijiiriiie en bronze du Cabinet ilcs iMcdaillcs, vue de face. (Voir page 123).
fille d'IIermolycus s'est unie à un singe delà grande espèce, et a mis au monde une quantité d'Hermosinges. »
Ce singe qui tient une boîte me fait penser à la fable d'Épimélhée, frère de Prométhée, époux de Pandore. Pour avoir ouvert la fatale boîte d'où s'é-
I. « 30'J'J. Caricatlke, ou peut-être Acteir dont le masiiue figure une tète de singe, ilehout, vêtu d'une courte tunique à ceinture et à capudion, tenant un vase de la nuiin gauclie. Deux bandelettes se croisent sur sa |ioilrine et sur son dos comme nos buftlelcrics. H., 9 cent. lj'2. » (Catalogue du Cabinet des Médailles.)
13i HISTOIRE DE LA CARICAÏLRE ANTIQUE
cliappèrent en abondance les maux qui devaient aflliger les hommes, Kpiméthée fut changé en singe pailes dieux.
J'indique le souvenir de celte figure mythologique sans prétendre faire partager ce qui est à peine une opinion.
Tout est doute dans ces matières; et comme le disait le savant professeur Galland : « 11 est périlleux d'establir des maximes générales ez choses esloignées de nostre temps et de nos yeux. »
Masque d'après vne corjialine.
[•RIAPE
De toutes les images païennes qui ont réussi à se glisser dans les temps modernes, celle de Priape est certainement la plus singulière, quoique la pudeur des nouv/elles civilisations ait dépouillé le dieu de l'emblème qui faisait dire à Lucien : « Priape est un peu plus mâle que ne le veut la décence; » mais le masque est resté dans sa pureté satyrique, grâce aux peintres, gens un peu païens. Aussi est-ilinutile d'insister sur cette physionomie narquoise, goguenarde et facétieuse, qui a quelque parenté avec la comique figure de Henri lY, non pas l'académique Henri IV du Pont -Neuf, mais le Béarnais tel que le représentent les gravures du temps, avec Tceil émerillonné et ce nez prodigieusement bouffon, qui tout de suite mettait les dames en belle humeur.
Priape est mal connu, les érudits ayant craint d'étudier les choquants attributs d'un dieu qui, loin
de les dissimuler, s'en enorgueillit, appelle Tattention sur eux et les chante en vers licencieux. Aussi la langue française n'a-t-elle pu recueillir les propos salés de Priape qu'en les recouvrant du masque latin, et encore quelquefois il a fallu attacher le masque grec par-dessus le premier, tant le déguisement était léger.
J'entreprends de détacher un cordon de ce masque pour les curieux de notre époque qui ne sont pas initiés, comme nos pères, aux gaillardises grecques et latines; mais j'apporterai dans celte tâche délicate toute la prudence nécessaire,
Priape fut d'abord bien traité par les poètes pastoraux de l'antiquité ; il semble presque aussi innocent que Pan. Une épigramme votive de Crinagoras l'assimile au dieu Pan : les offrandes sont partagées entre les deux; et si plus tard la personnalité du dieu tourna au grotesque, on ne saurait en accuser les poêles naturalistes qui, pleins de sympathie pour cette pauvre statue de bois dont souvent la tête disparaissait au milieu des roseaux, chantaient l'humilité du patron des pêcheurs, se contentant de modestes hommages.
Une grève aride, des mouettes qui volent en rasant le rivage, voilà le \)\us souvent la compagnie du dieu, car la petite voile blanche qui se dessine sur le bleu de l'horizon, ramènera seulement au
matin le pêcheur fatigué, qui na. guère le temps de sacrifier à son patron.
Priape est le meilleur exemple de la différente façon de juger les hommes. Qu'un poëte satirique aperçoive sa barbe au-dessus de la haie d'un verger, aussitôt il accable le dieu de mille sarcasmes; au contraire, quand le doux Théocrite a chanté Priape, s'il remarque son étalage de nudité, c'est pour l'entourer de si tendres verdures, que toute trace grimaçante disparaît de la figure du " bon » Priape.
Vers la place où tu vois des dièvres, détourue-loi, chevriL-i-, et tu trouveras une statue en figuier récemment taillé, ayant encore son écorce, à trois jambes et sans oreilles, mais avec un phallus capable d'accomplir les œuvres d'Aphrodite. Alentour s'étend une enceinte circulaire, et une onde limpide, qui sans cesse tombe en cascade des rochers, coule dans le feuillage verdoyant des lauriers, des myrtes et des cyprès embaumés. Une vigne l'entoure d'une guirlande où sont suspendues des grappes mûres. Les merles printaniers y sifflent en variant leur ramage, et les rossignols leur répondiMil par des cadences mélodieuses. Là, va t'asseoii', cheviiei-, et au bon Priape demande qu'il me délivre des liens amoureux où me retient Daphnis, et dis-lui que je vais lui inunoler une belle chèvre s'il défère à ma prière. Si j'obtiens ce que je demande, je veux lui offrir un triple sacrifice. Oui, je sacrifierai une génisse, un bouc aux longs poils, et un agneau que je garde au bercail. Daigne le dieu m'ètre propice!
Ainsi parle Théocrite, plein d'indulgence pour le dieu qu'il rend presque poétique.
Satyrus et Archias ont peint également un Priape modeste, secoiirable, protecteur des ports et se contentant des plus simples hommages :
Moi, humble et petit Priape, j'habite une jetée que la mer ))aigne de ses flots, et jamais les mouettes n'ont eu peur de moi ; avec une tête pointue et sans pieds, je suis tel que, sur une plage solitaire, pouvaient me sculpter de pauvres pêcheurs.
Quand ils avaient fait un bon coup de filet, les pêcheurs reconnaissants consacraient à Priape une table de hêtre, un banc rustique de romarin et une coupe de veiTC, afin que le dieu pût tranquillement se désaltéi^er en face des horizons bleus du golfe. C'étaient de modestes hommages, que Priape recevait avec joie de la main de ces pieux et braves gens; mais tous n'étaient pas si reconnaissants.
Une épigramrne votive de Mecius Quintus nous apprend la coquinerie d'un pêcheur :
0 l'riape, qui te plais sur les roches polies d'une île ou sur les âpres récifs du rivage, le vieux pêcheur Paris t'a consacré ce homard, qu'il a pris avec ses meilleures lignes. Après en avoir placé la chair cuite sous ses dents usées par l'âge, il t'a offert, dieu propice, l'enveloppe du crustacé. >"e lui donne pas beaucoup en échange, ô Priape ! que ses fdets heureux lui procurent les moyens d'apaiser son estomac qui crie la faim.
J'admire le raisonnement du vieux pêcheur : il a
pris un homard avec ses meilleures lignes. Priape se lèche déjà les lèvres de goûler à ce beau poisson. Le pécheur a des dents usées par Vâye. Priape en sourit. L'estomac du vieillard est débile; le homard est une chair lourde. Le pêcheur y touchera à peine ; Priape aura certainement pour sa part les troi& quarts au moins du homard. Et voilà que le glouton et sacrilège pêcheur avale la bête tout entière à la barbe du dieu, no lui laissant que l'enveloppe. Quel cadeau ! Comme s'il avait fait un riche hommage à Priape, le goinfre dit qu'il ne lui demande pas beaucoup en échange, seulement de bons coups de filet à l'avenir.
Heureusement tous les invocateurs du dieu n'étaient pas si ingrats; on doit citer le jardinier Lamon qui, demandant pour ses arbres et pour lui lu force et la santé, déposait aux pieds de Priape, entourés d'un frais feuillage, une grenade avec son enveloppe dorée, des figues dont la peau se ride, une grappe de raisin aux grains vermeils, une pomme parfumée avec son léger duvet, une noix sortant de son écale verte, un concombre velouté, une olive presque déjà mûre dans sa tunique d'or.
Joli tableau de nature morte! Il semble que dans cette description, le poète oit voulu lutter avec les peintres qui décoraient les intérieurs d'IIerculanum.
Mais c'est en aciion que le dieu tient sa véritable
place, prenant la parole el faisant, il l'avoue luimême, beaucoup de bruit pour rien.
Ici, sur celle liaie, Diomède m'a placé, vigilant Priape, comme gardien de son potager. Voleur, regarde bien comme je suis armé '. Et cela, diras-tu, pour quelques salades? — Oui, pour quelques salades.
L'arme dont Priape menace les maraudeurs revient à tout instant à l'état de terrible menace. Le dieu ne la cliangerait pas contre les attributs des rois de l'Olympe. Pourtant cette arme a été cause que les modernes osent à peine peindre Priape en buste ; mais, au temjjs de la prospérité romaine, le dieu se souciait médiocrement de l'avenii".
Jupiter a la foudre, s'éerie-t-il, Neptune a le tridenl; Mars est puissant par l'épée; toi, tu as ta lance, Minerve. Dacchus marche au combat avec ses thyrses entrelacés de guirlandes; .Apollon tient dans sa main une flèche qu'il lance. La main d'Hercale est armée d'une massue invincible. Mais moi, terribilem mentida tensu facit.
Les poêles de l'antiquité ont caressé la statue de Priape avec autant de complaisance que Shakspeare la figure de Falstafî; le dieu n'offre-t-il pas plus d'un rapport avec le vantard héros des Commères de Windsor? Il y a du matamore dans ses imprécations; on le voit par l'épigramme de Tymnès :
1. 'E-i-i-yiy.'x'.. Aspice, fur, quanta tenligine rumpar... (Grotius.)
DE LA CARICATURE ANTIQUE lli
Je priapise tout le monde, même Saturne, le cas éclKkmt. Point de distinction entre les voleurs (jeunes ou vieux) qui touchent à mes carrés de légumes. 11 ne faudrait pas parler ainsi, dira-t-on, pour des salades et des citrouilles. — Il ne le faudrait pas, soit ! mais je parle ainsi.
Quoique PiMape ciie fort, les poètes ne se sont pas fait faute de cribler d'épigi^ammes ce préposé à la garde des citrouilles, le ti^aitant avec le même sans façon que les polissons qui maraudent dans un verger, sans craindre l'épouvantail à moineaux revêtu de la défroque d'un garde national.
J'ai comparé Priape à Falstaff; il est plus proche cousin de Karakeuz , car tous deux ont sans cesse le pal à la bouche, et au besoin, mettent leurs menaces en action.
Si je te vois, moi Priape, mettre le pied près de ces légumes, je te déshabillerai, voleur", dans la plate-bande même, et.... Tu diras que c'est une honte pour un dieu d'agir de la sorte. Je le sais bien, mais sache qu'on ne m'a placé ici qu'à ceUe fm.
Ces morceaux, choisis dans divers poètes, donnent le véritable sentiment des anciens sur un vice qui honteusement s'est glissé parmi les civilisations modernes. Sous ces épigrammes se cache une satire de la débauche. Pétrone a fait place à des poètes de troisième ordre, dont les noms, pour la plupart, sont restés inconnus. On dira que ces poètes appartiennent à la décadence romaine, à l'époque où les
li-J HISTOIUE
satiriques se domiaient à cœur joie le plaisir de railleries vices et les plaies d'une société gangrenée ; mais le symbole priapique, tel qu'on le retrouve peint et sculpté sur de nombreux monuments, est d'accord avec les injures que lance Aristopbane à la lace des débauchés de son temps, car le poète a donné un moyen certain de reconnaîtreextérieurernent leurs vices, et ces marques phalliques dans leur honteux développement sont les mêmes dont se vante Priape.
La pudeur n'est pas une qualité moderne ; on le voit par l'allocution de Priape à unejeune fille :
0 niaise jeune fille! pourquoi ris-tu? Non, Praxitèle ou Scopas ne m'ont point façonné, je n'ai pas reçu le dernier coup de main d'un Phidias ; mais un simple paysan m'a taillé dans un bois grossier, et il m'a dit : c Tu seras Priape. » Tu me regardes cependant et tu ris à la dérobée...
Ainsi, sous une forme que je suis obligé d'atténuer, se manifeste la pudeur antique.
Pour moi, je cherche surtout le côlé populaire de Priape. Taillée en bois par le paysan, sa statue ftiit penser aux gausseries des paysans. Il n'est guère de village où, sur le bord de la route, ne se trouve quelque enseigne focélieuse. Il semble que le peuple ait voulu dérider le voyageur qui passe. Les Latins, d'humeurplaisaute, avaient fait de Priape un dieu plaisant, un épouvantail à moineaux, une
DE LA CARICATURE ANTIQUE [i\i
sorte de garde champêtre grotesque et sans défense. Malgré ses cris, ses vantardises et le terrible supplice du pal dont il menace chaque passant, Priapo n'est pas tranquille.
Ainsi Lucien a représenté le dieu abandonné dans un vignoble stérile, frissonnant de terreur comme Falstaffdans la solitude :
Bien inutilement Eutychide, pour se conformer à l'usage, m'a placé ici, moi Priape, gardien de vignes desséchées. De plus, je suis entouré d'un large fossé. Or, celui qui le franchirait ne trouverait rien à voler que moi, le gardien.
Priape a peur d'être volé. Une autre épigiMinrne montre le bouffon craignant à plus juste titre d'être brûlé :
La rose au printemps, en automne les fruits, les épis en été sa rassemblent autour de moi; il n'est pour moi qu'un horrible fléau, l'hiver. Car je redoute le froid, et je crains que moi, dieu de bois, je ne donne à des membres engourdis la tentation de se réchauffer.
Jusqu'ici les commentateurs n'avaient pas pris garde à cette figure comique, qui vaut pourtant la peine d'être étudiée. Si, au xvii' siècle, les érudits rassemblèrent en corps les diverses épigrammes concernant le dieu', le xviii' siècle chercha dans
i. Piiapfia, sive diversorum poetanim in Priapum lusus, illustrali conimentariis Gas])ari Schioppii. Franc. Patavii, Ger. Nicolans. 1661, in-S". — Pins tard un grammairien nn rlonna é.salement uiv
. lU HISTOIRE
ces publications plus d'obscénité que de science, et l'abbé Rive prétend qu'un ouvrage de d'Haucarville {Vénères et Priapi uti observantur in antiquis, Naples, 1771) attira des désagréments à son auteur. Ces sortes de recherches, quand elles sont traitées dans un but scientifique, purifient toute orijrine spinthrienne.
Dans toutes mes lectures relatives à Priape,je n'ai rencontré qu'un érudit modeste, qui n'a pas laissé de réputation, et qui, selon moi, a trouvé le sens véritable delà personnalité du dieu; mais l'homme, que j'ai connu, était besoigneux, employé par les libraires pour tout faire : comme les écrivassiers du xviif siècle, il compilait, traduisait à la fois pour les romans à qi^tre sous et pour la mai^■on Didot, ne demandait à sa plume ni fortune ni gloire, vivait philosophiquement, se contentant de liberté et d'un maigre gage. Il s'appelait Barré; personne ne connaît son nom, ses travaux ne font pas autorité. On doit cependant à cet humble écrivain la réelle signilication de Priape, qu'il a peint dans une page pleine de mouvement :
Le nombre des statues et des ligures de Priape que produisent les fouilles est très-considérable; et l'on peut juger
éililion : Erotopœgnion, slve Priapeia veterum et recentiorum (edente Noël). Lutctiaî Pari^ionim, C. F. Patris, 1798, petit in-S» avec Ik'ures.
facilement de la quantité d'Hermès de cette espèce, soit de pierre, soit de bois, que l'on devait rencontrer dans les campagnes d'Italie, par la seule inspection du recueil des Priapées. Quelle prodigieuse variété d'inscriptions, toutes destinées à être gravées sur le socle de la statue du dieu des jardins, et la plupart placées dans sa bouche même! Quelle abondance, quelle verve d'injures et d'imprécations contre l'audacieux qui bravera ses défenses! Quelquefois il prie, souvent il menace. Ici il s'enorgueillit de ses armes : Pallas, Phœbus, Alcide et l'Amour ont bien les leurs ! là, de sa Lampsaque qui certes vaut bien Dodone, et Samos, et Mycène. Plus loin il se vante de n'être point un dieu rigide ; oh ! non, on peut l'approcher sans être pur, nigrâ formels oblitus favilln ! Puis il étale ses bonnes fortunes, et celles qu'il a eues, et celles qu'il a manquées. Le bavard! Amants du village, ne vous y fiez pas; ce tronc de bois vermoulu voit et dira tout. Dans ses révélations facétieuses il pousse la plaisanterie jusqu'au calembour! pédant, il disserte étymologie ; érudit, il entrelarde de grec ses distiques latins. Ici il se plaint; le jardin est si pauvre! Les voleurs, ne trouvant plus rien à prendre, empoi'teront le Priape lui-même. Puis il reçoit les doux vœux de Tibulle : le voilà tout pastoral et plein d'innocence, toutes fleurs confites dans du miel ! El de nouveau voici qu'il s'emporte. Il devient furieux, il menace; son arme est la massue d'Hercule, il va frapper tout à l'heure... à l'aide du bras du fermier. — Il est colère, il est lascif, gourmand, vantard et poltron. Quoi de plus? Il est même un peu fripon, ce zélé protecteur des jardins : il permet d'y voler quand on lui paye tribut, ou du moins il conseille d'aller prendre chez le voisin : « Il est riche, celuilà, voici le chemin, tournez à gauche, au bout de l'allée. »
Le drôle de corps! L'excellent type à placer à côté de Falstaff, de Polichinelle et de Sancho ! Aucun critique
n'avait signalé cette création du génie latin, el Ton croit comprendre Plante ' !
Falstaff, Polichinelle, Sancho sont cousins de Priape, il est vi^ai ; mais c'est dans l'Orient qu'il faudrait cheixhei^ le sosie du dieu antique; j'ai nomme plus haut Karakeuz, le bouffon de Constantinople et d'Alger, dont malheureusement les voyageurs ont négligé d'étudier le caractère. Un jour viendra sans doute où, dessiné par un crayon prudent, Karakeuz pourra montrer les singuUers détours que suit le comique, les germes que laisse chez un peuple l'esprit de conquête, et les analogies d'idées et d'attributs qui se dissimulent sous les habits et le langage d'un pays étranger.
On ne saurait avoir la prétention, dans un chapitre si restreint, de donner un historique complet des idées antiques relatives au phallus, d'autant plus qu'elles sont de différente nature, à la fois religieuses, licencieuses et satiriques.
Hérodote et saint Augustin font mention de scènes du culte théophallique, qui ne laissent aucun doute sur la gravité des mystères que célébraient les prêtres. Il est resté trace des phallica, sortes de chansons qui se chantaient dans les bacchanales. Voilà pour le culte.
Le culte conduisit à l'obscénité.
1. L. Dané, Herculanum et Pompéi. D\dot, 8 vol. ia-8% 1837-10.
On lit dans les ouvrages d'Arnobe, de Clément d'Alexandrie et de Pline, que les artistes sculptaient ou peignaient des Vénus, des satyres et des scènes amoureuses pour répondre aux goûts des gens riches et de mœurs désordonnées. Dans la plupart de ces tableaux Priape étalait ses nudités sans vergogne, comme aussi la tantaisie fit que le dieu Phallus fut adoré jusqu'à table par les buveurs.
On a trouvé des vases obscènes appelés drillopotœ. Quand ces vases étaient en verre, ils étaient (Mis phaUovitrohoU ou phalloverctroboli (verres à boire ayant forme de phallus). Juvénal dit : «Vitreo bibit ille Priapo, » et il ajoute : « Vilrei pênes qiias appellanl driUopotas. » Ces vases représentaient des nains grotesques, avec un phallus énorme dépassant la chiamyde, et par lequel on buvait.
Dans le Traité des Amours, attribué à Lucien, on a la preuve que quelques-unes de ces représentations offraient un caractère comique :
Nous résolûmes de relâcher au' port de Cnide, pour y voir le temple et la fameuse statue de Vénus, ouvrage dû à l'élégant ciseau de Praxitèle. Nous fûmes doucement poussés vers la terre par un calme délicieux que fit naître, je crois, la déesse qui protégeait notre navire. Je laisse à mes compagnons le soin des préparatifs ordinaires, et, prenant de chaque main notre couple amoureux, je fais le tour de Cnide, en r.'ant de tout mon cœur des figures lascives de terre cuite, qu'il est naturel de rencontrer dans la ville de Vénus.
C'est pourquoi, s'il est permis de regarder quelques-uns de ces monuments phalliques comme des amulettes, qu'on suspendait dans les temples et dans les maisons pour préserver les habitants des sorts ou pour mener à bonne fin le travail de la génération, certains autres semblent avoir été peints et sculptés dans l'unique but de pousser aux idées plaisantes. Les Allemands sont de cet avis, qui ont donné le nom de Caricatur Merkurs à un Mercure à cheval sur un phallus à tête de bouc, ornementé de sept sonnettes.
Mercure, le dieu impudique deTOlympe, a trouvé le véritable coursier pour se présenter auprès des belles de la part de son maître, et il ne se déguise guère pour accomplir sa mission, le phallus à tête de bouc, animal impudique, étant d'un symbolisme clair.
Les sonnettes reparaissent fréquemment, attachées au ventre de ces bizarres coursiers, qui affectaient miUe formes dévergondées. El l'explication n'en est pas facile '.
« Le bruit du bronze, dit Théocrite, détruit les impuretés. » Mais cette tintinnabulation attachée
i. La publication du chapitre sur Priape dans la Revoie de Paris a amené nombre de commentaires et de faits curieux qui ne peuvent trouver place dans le livre actuel; j'indiquerai toutefois l'intéressante communication de M. Philippe Burly, qui me fit passer un croquis d'une pierre sculptée détachée des arènes d^ Nîmes.
aux flancs d'hippogriffes lubriques ne me semble pas expliquée entièrement par le poëte.
Ces grotesques licencieux, ciselés le plus souvent pour servir de lampes, offrent une variété considérable, malheureusement perdue dans de nombreux livres. La question mérite d'être étudiée sérieusement et savamment.
Quel symbole curieux que celui de ce phallus à tête de chien, qui se révolte contre son maître à cheval sur son do?, ouvre une large gueule et semble vouloir le dévorer ! Est-ce une image de la débauche qui tôt ou tard s'empare de son esclave? Estce, d'après le même bronze, l'image de l'homme échappant à ses passions, qui prend son glaive pour trancher la tête de ce phallus furieux ' ?
On trouva à llerculanum une mosaïque fort curieuse, dont le sujet montre que les Romains se moquaient volontiers de Priape et du culte que lui rendaient hommes et femmes.
Un Priape-IIermès, représenté par un coq avec
Un phallus ailé, accolé à deux compagnons de la mcme famille, est guide par une femme qui le tienl en liriile. (^e pliallus à pieds de cerf porte une sonrielte au cou. Un ('Tudit voit, dans la représentation de ce monument et la place qu'il occupait dans les arènes, l'endroit où s'asseyaient les courtisanes.
1. Un dessinateur remarquable, M. Muret, du Cabinet des Médailles, avait recueilli, d'après les monuments antiques, tout ce qui a rapport au phallus. Il faut espérer qu'on publiera un jour ces dessins.
les ailribuls exorbitants du dieu, semble écouter trois oiseaux, une poule, une oie et un canard, qui gravement viennent l'implorer.
Cette mosaïque a donné lieu à deux hypothèses diverses ; la première est que l'artiste a voulu prouver que tout dans la nature rend hommage au principe générateur, les hommes, les animaux, les
Mdsai.ine U'oiivée à Ik'i'ciilaïuiai.
plantes; la seconde incline au satirique. Selon les commentateurs, l'artisle aurait fait allusion à ce qu'il y a de bestial dans les plaisirs dos sens, quand on les sépare des penchants du cœur.
11 y a dans ces représentations matière à méditer pour les esi)rits sérieux.
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Platon, dans le Timée, traite de haut la question <Ie la virilité, et Montaigne, le commcnlant, revient sur celte « virilité tyrannique qui, comme un animal furieux, entreprend par la violence de son appétit sousmettre tout à soy. »
Plus les nations se civiliseront, plus elles tirer on le voile sur l'appareil, génital dont Aristophane luimôme feint de rougir. Au début des sociétés l'idée n'est pas la môme qui nous fait baisser les yeux, i.'ïnde, rÉgyplc, la (ïliine, le Japon, le moyen âge font des signes de la génération des motifs de fantaisies, de caprices, d'étrangetés, de satires.
Bien plus que la femme, l'homme est représenté parce détail chétifque certains artistes ont développé considérablement pour faire comprendre que là est tout l'homme : actions héroïques, bassesses, vertus <'t vices.
Voilà pourquoi le symbole fut figuré par les peuples enfants avec tant de variétés; d'où l'origine du dieu Priape. VA on peut dire qu'une nation moderne est rétive à la civilisation et singulièrement arriérée, (pii rit de ces attributs et les montre auxenfants des deux sexes, à Alger ou à Constantinople, sans craindre de leur faire monter la rougeur au visage.