UN POTIER
Fnigmont de la lampe de Poiizzolcs.
le l'ouvrier ses instruments de travail, entre lesquels
remar(|ue l'ébauchoir.
\a coiffure du potier a été expliquée ainsi par "^- \normant : « On croirait \oir sur sa tète une cornev bélier, si on ne reconnaissait là la manière de tressW les cheveux en corne qui se retrouve souvent dans\s statues des dieux égyptiens.
« La forme plastique et grotesque, ajoute l'érudit à propos de la figure du potier, cache en réalité le dogme le plus antique de la religion égyptienne. »
M. Renan, parlant des symbolisations des monuments de l'Egypte, disait :
Jamais l'honime en possession d'une idée claire ne s'est amusé à la revèlir de symboles; c'est le plus souvent à la suite de longues réflexions, et par l'impossibilité oi!i est l'esprit humain de se résigner à l'absurde, qu'on cherche des idées sous ces vieilles images mystiques dont le sens est perdu.
Ceci peut s'appliquer à la lampe de Pouzzoles.
Malgré mon respect pour l'érudition de M. Lenoi^mant, je chercherai un autre sens à la représentation de cette comique figure.
Le potier jouait un certain rôle dans l'antiquité. De ses soins dépendait la réussite des admii^ables céraiTiiques que nous ont laissées les anciens : les peintres et les sculpteurs devaient entretenir des relations amicales avec l'ouvrier dont l'habileté répondait de la cuisson des vases, ainsi que de la conservation des peintures.
Il faut avoir assisté aux tentatives des industriels modernes pour se rendre compte des difficultés du métier. La cuisson peut altérer la forme du vase ou sa coloration, et faire d'une belle pièce une chose de rebul.
Nous savons, parles monuments étrusques, que souvent furent représentés des potiers employés à la fabrication des vases; mais, jusqu'à présont, la lampe seule de Pouzzoles nous montre une si étrange ligure. Ne se peut-il qu'un modeleur ayant sculpté des fjgures de dieux sur la partie supérieure de la lampe, laissa carrière à son imagination plaisante eu caricaturant rou\rier qui travaillait habituellement pour lui? Gomment expliquer, sinon par le caprice, ralliauce de la grotesque figure de potier et des dieux qui ornent le haut de la lampe ?
Pour sonder les mystères du passé, je regarde l'antique à travers les lunettes du moderne. J'entre dans ces questions sans autre système que de ramener au simple ce qui me paraît simple, et de ne pas expliquer ce que l'état actuel de la science rend inexplicable. Lrs artistes de Tantiquilé, je les vois sous l'aspectfamilier, travaillant quelquefois d'après des symboles consacrés dont le sens nous échappe, et le plus souvent se laissant aller à leur imagination.
<( Le lecteur habile, dit Montfaucon, jugera de la solidité de cette conjecture. »
LEGENDE DES PYGMEE;
Une véritable Histoire de la caricature ne devrait être tentée qu'en signalant, en regaiddu dessin des monuments, tout ce qui touche à la satire. Le fou, au moyen âge, est une vivante caricature dont les chroniqueurs n'ont pas dédaigné de recueillir les traits plaisants. Avec la Mort des danses macabres, le fou est chargé de rappeler aux empereurs et aux rois qu'ils sont de simples mortels, et qu'en qualité de mortels la satire a droit sur eux. Le peuple était donc représenté dans les palais par un être disgracié de la nature, nain quelquefois, bossu toujours, dont la langue « bien pendue » s'attaquait aux actes des grands comme à leurs habits, à leurs vices comme à leurs passions. Ce fou, laid et mal venu, ayant le privilège de tout dire et de tout faire, nourrissait au fond du cœur une haine contre les courtisans de belle prestance. Son costume bigarré l'irritait contre la soie et le velours des princes : sa
dure fonction de toujours rire faisait que, méprisant les grands, il lançait à la tête de son maître des hardiesses qu'on appellerait révolutionnaires aujourd'hui ; mais, comme le moyen âge ne prévoyait pas 1789, ces fous ne paraissaient pas dangereux, et les bâillonner eût semblé une énormité.
Les fous existèrent dans l'antiquité, avec les mêmes apanages , les mêmes hardiesses , les mêmes bosses. Et l'antiquité, les trouvant plaisants, en a laissé sur les murs de Pompéi, d'Herculanum, de nombreux témoignages peints.
Les Romains aimaient à écouter les facéties des nains : ceux d'Alexandrie étaient réputés les plus spirituels, et les Égyptiens en faisaient le commerce. Auguste, quoiqu'il eiit les monstruosités en horreur, montrait à ses hôtes un jeune nain à la voix énorme, nommé Lucius, qui ne pesait que dix-sept livres, et il permit à Julia de se faire suivre d'un nain nommé Canopa. Tibère entretenait un nain parmi ses bouffons, comme plus tard Philippe IV fournit à Velasquez l'occasion de peindre l'étrange et admirable tableau des nains de la cour. Alexandre Sévère donna au peuple le spectacle de nams, de naines, de morions, de muets mêlés aux pantomimes ; et saint Jean Chrysostome dit que de son temps la coutume était de se divertir à la vue de ces monstruosités de la nature.
Dans le Traité du sublime, Lon^'m raconte qu'on enfermait des enfants dans des coffres pour les empêcher de croître. Il en fut longtemps ainsi en Chine; même la fabrication des nains s'y faisait encore récemment, et j'eus le plaisir de causer avec un de ces monstres artificiellement obtenus, qui dirigeait, il y a quelques années, une troupe de clowns chinois en représentation au théâtre de la Porte-Saint- Martin.
Les peintures antiques, d'après les nains, prêtent à de nombreux commentaires, non parce que les renseignements manquent, ils abondent au contraire; mais les nains se rattachent autant aux croyances populaires qu'à la satire. J'essayerai de démêler de mon mieux un écheveau de notes compliquées, et si les lecteurs n'y voient pas trop les nœuds, l'auteur sera payé de sa peine.
Le premier, Homère en a parlé :
I-orsque, à la voix de leurs chefs, ils se sont rangés en bataille, les Troyens s'avancent et jettent une haute clameur, mêlée de cris aigus commo ceux des oiseaux sauvages. Tel s'élève jusqu'au ciel le cri rauque des grues (jui, fuyant les frimas et les grandes pluies de l'hiver, volent sur le rapide Océan pour porter aux Pygmées le carnage et la mort. Habitantes de l'air, elles livrent à des humains de cruels combats.
Homère croyait à l'existence de Pygmées. ainsi
162 HISTOIKE
que beaucoup d'autres grands esprits de rantiquilé; celte croyance se répandit tellement chez les Romains, qu'il était peu de maisons particulières et même de temples qui ne fussent décorés de peintures de nains combattant contre les grues.
Les grues n'ont jamais passé pour de vaillants oiseaux. Leurs adversaires étaient donc de pauvres et faibles petits myrmidons auxquels il fiillait tout un attirail de défense : boucliers, cuirasses, casques et lances pour combattre d'innocents animaux. Quelle joie pour un Pygmée que d'emporter triomphalement le corps d'une lourde grue! Hercule combattant contre les oiseaux slympbalides n'était pas plus glorieux.
Pline fit de nombreuses recherches pour découvrir l'origine des Pygmées; il en trouve en Thrace, en Asie, aux Indes. Suivant lui, c'étaient des nains laboureurs aux environs du Nil,, qui avaient déclaré une guerre à outrance aux grues mangeant leurs semailles, et, par là, amenant la famine'.
1. Dans sa Dissertation sur les Pijfjmées ftoine V des Jlémoiresde r Académie (les belles-lettres), Tabbc Banior dit : « Ce qu'il y a de particulier dans cette fable, c'est que les historiens lmi parlent comme les ])oëtes, sans adoucissement, sans restriction ; et eux, qui soulagent si souvent les mytliologues, quand il s'agit de ramener quelque ancienne fiction à un sens raisoimable, ne servent ici qu'à augmenter leur einbarras. lin eft'et, Ctésias, Nonnosus, Pline, Solin, l'omponius-Méla, Basilis dans Athénée, Onésicrile, Aristée, Isogonus de Nicée et Ég(''sias dans Aulu-Gelle, même Icij Pères de l'Église, saint Augustin, saint Jérôme, tous sont d'accord sur Tcxis-
Pline recueillit toutes les croyances populaires des naturalistes de la Grèce et les donna sérieusement: « Cela est certain, » dit-il (non exspueré). Parlant avec une foi robuste des hommes à têtes de chien, de la nation des Astomes (sans bouche), des Thibiens qu'on reconnaît « parce qu'ils ont dans un œil une pupille double et dans l'autre vme effigie de cheval, » Pline ne pouvait manquer de s'intéresser à ces fantastiques Pygmées :
Au delà, dit-il, à l'extrémité des montagnes [de l'Inde], on parle des Trispithamos et des Pygmées, qui n'ont pas plus de trois spithames de haut [c'est-à-dire vingt-sept pouces]. Ils ont un ciel salubre, un printemps perpétuel, défendus qu'ils sont par les montagnes contre l'Aquilon. Homère rapporte de son côté que les grues leur font la guerre. On dit que, portés sur le dos de béliers ou de chèvres et armés de flèches, les Pygmées descendent tous ensemble au printemps sur le bord de la mer, et mangent les œufs et les petits de ces oiseaux; que cette expédition dure trois mois ; qu'autrement ils ne pourraient pas résister à la multitude croissante des grues; que leurs cabanes sont construites avec de la boue, des plumes et des coquilles d'œufs. Aristote (H/sf. ann. viii, 1"2) dit que les Pygmées vivent dans des cavernes ; il donne pour le reste les mêmes détails que les autres.
Pline cite divei\ses villes, de l'autre côté de la Thrace, « oit l'on rapporte qu'était jadis la nation des Pygmées ; les barbares les appellent Cattuzes, et
tence des Pygmées, sur leur petite taille et sur leurs combats avec les arues. »
croient qu'ils ont été mis en fuite par les grues. »
Ailleurs il dit encore : « La nation des Pygmées a une trêve par le départ des grues, qui, comme nous l'avons dit, leur font la guerre. »
Ces légendes firent du chemin jusqu'à ce que le commentateur Biaise de Yigenère entreprît de les ruiner. « Tout cela estant primitiuement party de la forge (comme le tesmoigne Aulu-Gelle au qua- Iriesme chapitre du nevfiesme des Nuits Altiqiies) de je ne sçay quel Aristeas Proconesien, Isigonus, Gtesias, Onosicritus, Polyslephanus, et autres tels resueurs fantastiques, reuendeurs de comptes de la Cigoigne '. »
Les « comptes de la Cigoigne » ne sont pas à dédaigner. N'ont-ils pas valu à la France du xvif siècle un de ses plus beaux livres, les Contes de la mère rOie? Qu'il s'agisse de cigognes ou de grues, ces croyances antiques sont le premier chaînon des traditions populaires qui commencent aux Pygmées décrits par Homère, pour aboutir, comme on le verra plus tard, au chef-d'œuvre de Swift.
Les Pygmées étaient donc, d'après Pline, de pauvres nains protégeant les semailles contre les grues. Et ici, qu'on me permette d'indiquer brièvement les analogies des traditions populaires du monde
1. Biaise de VigenÎTe, les Images ou Tableaiu de plalte peinture des deux Pliiloslrate. 1G14, in-folio.
ancien et du monde moderne. Les peuples agriculteurs ou mineurs, les hommes qui attaquent la terre en dessus ou en dessous, ont tous des croyances analogues. Les Kobold de l'Allemagne, les nains des frères Grimm, les Berggeist, les Bergmànnlein ou petits hommes des montagnes de la Silésie, les Sothai/s du pays \vallon sont les propres parents des Pygmées antiques. Peu de légendes germaniques où les Kobold ne jouent un rôle ; peu de maisons de Pompéi et d'IIerculanum où ne soient retracés les exploits des Pygmées. Aussi Tichsbein commet-il une erreur dans la note suivante, tirée de son Recueil des vases antiques: «Les anciens, dit-il, donnaient souvent des formes singulières aux vases qui leur servaient à boire. Un, entre autres, offre à la fois la tête d'un bélier et celle d'un sanglier. Sur le bord de ce vase, qui forme le col des deux tètes, se trouve le seul monument de l'antiquité qui nous offre en peinture le combat des Pygmées contre les grues. » (Voir pages 168 et iOO.) Ce monument est loin d'être le seul relatif aux Pygmées : il est même difficile de faire un choix parmi les peintures, sculptures, verreries qui se rattachent aux combats des grues et des Pygmées; rependant une fresque de Pompéi servira de preuve aux récits de Pline, comme les deux premiers dessins servent de commentaire au poëme d'Homère.
VASE ANTIQUE nEPRESENTANT IN COMBAT DE PVGÎIÉES.
Les Pygmées d'Egypte, suivant la représentation des peintres de l'antiquité, étaient de petits vieillards chauves qui faisaient le commerce et transportaient en bateau des jarres pleines de la liqueur si recherchée du lotus.
Une fresque trouvée dans une maison dePompéi, près d'une porte de la ville, semble indiquer le lieu de naissance des Pygmées (voir ci-contre). L'Egypte apparaît dans ces feuilles de lotus, dans ces crocodiles, dans ces hippopotames '.
11 n'est guère de musée d'Italie qui n'offre de pareilles im.ages. Au musée du Gapitole à Rome, on voit des fresques représentant de ces êtres rabougris, ramant sur le Nil, à côté des barques, des hippopotames et des crocodiles se jouant au milieu des lotus. Sur les toits des maisons qui bordent le fleuve sont perchées des cigognes et des grues contemplatives.
Dans le temple deBacchusàPompéi, se trouvaient de petits tableaux de Pygmées, encastrés dans les
I. Rochefort (trad. de Y Iliade), de Paw {Rech. sur les Egijptiens) émettent celte théoi'ic ((iic, dans le langage allégorique des Égyptiens, le combat des Pygmées contre les grues désignait le décroissement du Nil au temps où ces oiseaux quittent les climats du Nord pour passer au Midi, c'est-à-dire vers le mois de novembre, aux approches de l'hiver. II est dangereux, dans les recherches sur l'antiquité, de quitter la terre ferme du fait. Les matériaux ne sont pas encore assez nombreux pour oa tirer des déductions symboliques que la plus mince trouvaille de demain peut diUruire.