‹ Histoire de la caricature antiqueChapitre 42 sur 94 · I.KS PYGMKES, U'.M'UKS INE FUESQUE ANTIQUE · texte numérisé non relu

I.KS PYGMKES, U'.M'UKS INE FUESQUE ANTIQUE

ornements des murailles. Peintures curieuses par les détails d'architecture ; ainsi on remarque souvent des tours crénelées dans le paysage qui sert de fond.

Les Pygmées ne s'asseyaient pas sans danger sur le dos des crocodiles. L'une des peinturesdu temple de Bacchus prouve que les nains n'avaient aucun caractère sacré. Un crocodile, caché dans les roseaux, se précipite tout à coup sur un des monstres chauves et n'en fait qu'une houchée, malgré les cris de deux Pygmées qui, sur le bord du fleuve, lèvent leurs bras vers le ciel en poussant des lamentations.

11 est bî5n d'étudier une maison de simple particulier à Pompéi, et d'y chercher les raisons de la persistance avec laquelle les peintres introduisaient des Pygmées partout.

Des nains combattant contre des grues se trouvent sur les parois du cubiculum, derrière la petite chambre, dans la Casa de' Capitelli colorati, déblayée à Pompéi en 1833. Cette paroi appartient à une chambre (exèdre) à droite du péristyle du milieu, et sur la paroi opposée se remarque la belle peinture de Vénus et Adonis. Le fond de cette admirable paroi est d'un bleu céleste (cœlon) avec lequel s'harmonisent l'ocre lucide (rouge) et lé chrysocolle (jaune). Quelques grecques blanches discrè-

tèment posées courent sur le bleu céleste du fond Une peinture, la Vente des Amours, rompt la monotonie du cœlon. Au-dessus du péristyle sont massés des trophées d'armures. Deux petits paysages complètent la décoration; mais Tharmonie agréable du cœlon et de l'ocre -lucide reste pour toujours dans les yeux de celui qui a vu ce charmant réduit, peut-être une chambre de femme.

Dans la même Casa de' Capilelli colorati se trouvait encore une pièce renfermant deux grands paysages historiques, dont l'un a pour sujet Hercule délivrant Prométhée, l'autre, Polyphème etGalatée.

Non loin de ces paysages, on remarque trois fresques de Pygmées combattant contre des grues. Sinmilier assemblage de tableaux divers : la Vente des Amours n' a pas de rapports avec les paysages mythologiques, et ces derniers sont sans trait d'union avec la peinture des croyances populaires relatives aux Pygmées.

Ici je hasarderai une hypothèse, sans forcer les érudits à la partager. Une maison était occupée par une famille composée d'hommes , de femmes et d'enfants. La femme voulut peut-être avoir sous ses yeux le galant tableau de la Vente des Amours; un autre membre de la famille se plaisait sans doute à contempler les actions des héros de la mythologie, et il est permis de croire que les nourrices amusaient

les enfants en leur montrant, peints sur la muraille sous des fresques de sujets héroïques, les Pygmées allant en uuerre contre les "rues.

N'y a-t-il pas quelque chose de grotesque dans ces nains casqués, le houclier au liras, eu grande tenue de guerre, tantôt vaincus, tantôt vainqueurs, toujours pleins de solennité et de rage contre des animaux peu dangereux?

Selon Yossius, dont le texte manque de clarté et a dérouté les commentateurs, les Pygmées étaient peints « sur des surfaces courbes qui les grossissaient'». Il faut entendre vraisemblablement par là que ces images peintes, mises en rapport avec des surfaces courhes de métal ou de verre, paraissaient plus grotesques encore : c'est ainsi que les curieux, dans les jardins, s'émerveillent devant des boules métalliques rondes, où la tète s'élargit pendant que la partie infi-rieure du corps, suivant l'ondulation sphérique, va se rétrécissant. Ces images de nains, réiléchies par des miroirs convexes , servaient probablement de jouets aux enfants.

Les historiens et les poètes nous apprennent que les scènes des Pygmées étaient le plus habituelle-

1. Arisloto dit qu'ils sont '< comme les figures peintes sur les murs d'auberges qui sont petites, mais qui apparaissent larges et j)rofondes ; ainsi sont les Pvgmcîes. *

ment peintes sur les murs des tavernes et des cabarets, comme en France sont accrochées dans les auberges les vulgaires imageries d'Épinal. Horace {Sat., II, vu) parle de ces « combats peints en rouge ou au charbon » sur les murailles des auberges*.

Ces êtres fantastiques étaient un olijet de risée pour le peuple, et leur nom lui-même n'est qu'une sorte de jeu de inots. Ur/un veut dire à la foiscoîtdée et pugilat. Les nains hauts d'une coudée sont représentés sans cesse se battant, quelquefois même entre eux.

Sauf Strabon, qui, à différentes reprises, nie l'existence des Pygmées (« ce peuple, dit-il, n'a jamais été vu par quelque homme digne de foi »), les voyageurs de l'antiquité rapportent nombre de fables à leur propos.

Les nains s'emparent des œufs de grues, et bâtissent leurs maison avec des coquilles d'œufs.

Un poëte satirique, Palladas, qui s'inspira souvent (les épigrammes anciennes et les habilla au goût de son temps, comparant le lâche Gakis aux Pvgmées, disait :

Reciute-t-on une armée pour conibaltre des escarbots, des cousins ou des mouches, la cavalerie dos puces ou des

1. M. Héron de Villefosse cite un verre antique du nuiséc du Louvre, représentant une peinture de Pygmées combattant contre des grues. Voir dessin et texte, Revue archéologique, 1874.

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grenouilles? Tremble, Caïus, crains (fu'oii ne t'enrôle comme , étant un soldai digne de tels ennemis; mais si on lève une armée d'élite, de gens de cœur, reste tranquille, sois sans inquiétude. Les Romains ne font pas la guerre aux grues et n'arment pas les Pygmées.

Et le poëte Julien, dans une autre épigramme sur un peureux :

Par prudence, demeure à la ville, de peur que tu ne sois attaqué à coups de bec par quelque grue avide du sang des Pygmées.

J'ai déjà signalé de certaines analogies entre le comique ancien et le comique luodorne : ce sont des nez d'un développement considérable ou des tailles d'une extrême petitesse, deux détails dont se sont emparés de tout temps les esprits facétieux.

Ce qu'étaient réellement les Pygmées, on le verra plus loin ; il est certain que ce peuple naissait de taille chétive, et que cette exiguïté servit de thème de raillerie aux anciens, les petits hommes grossissant d'habitude leur importance à raison de leur courte taille.

Il suffit de lire quelques épigrammes d'un poëte grec en querelle avec les lettres de son temps. Liicilius a laissé une vingtaine d'épigrammes sur les petits hommes ses contcmpoi^ains, et je prends au hasard trois de ces fantaisies dans VAnthologie :

Sur une lige de blé, ayant fiché une pointe et s'étanl attaché au cou un cheveu, le petit Siratonice s'est pendu.

Qu'arriva-l-il? 11 n'est pas tombé à terre entraîné par son poids; mais au-dessus de sa potence, bien qu'il n'y ait pas de vent, son corps s'enlève et voltige.

Epigraiïime qui fait penser à Tom Pouce.

In léger coup de vent emporte dans les airs Chérimon, moins lourd qu'un fétu de paille, et il y serait encore le jouet des zépbyrs si une toile d'araignée ne l'eût arrêté et pris Là, étendu sur le dos, il fut ballollé cinq jours et cinq nuits, et ce n'est qu'au sixième jour qu'il parvint à descendre le long d'un fil de celte toile.

Un autre capince du même poêle semble un croquis à Feau-forte : « Minesirate, à cheval sur une fourmi comme sur un éléphant, est tombé soudainement à la renverse, et est resté étendu sur le dos. Une ruade de la fourmi lui a donné le coup de la mort..., » etc.

Fantaisies humoristiques proches parentes de celles que nous a transmises Eustathe sur les Pygmées.

Ils montent à cheval sur des perdrix, et partent en courses insensées à travers les airs, à la poursuite des grues qui ravagent leurs récoltes ' .

t. « On iloit considérer comme une fable ce ijue dit Basilis, au rapport d'Athénée, que les Pygmées faisaient tirer leurs chariots par des perdrix. Onésicrite, plus sensé, assure au contraire, selon Slrabon, que ces pmiples donnaient également la chasse aux perdrix et aux grues, qui venaient consommer leurs grains, en quoi il n'y arien d'incroyable. » (Abbé Banier, déjà cité.)

Je n"ai malheureusement pas retrouvé de peintures de ces ûctions. Trop souvent les peintres d'Herculanum se sont complu à des grossièretés qu'il est difficile au crayon de rendre. Ces petits hommes contrefaits, qui passaient de longues journées sur le Ml, commettaient dans leurs barques de basses obscénités qui ne sont pas relevées par la beauté des formes. Cependant la peinture a montré quelquefois les Pygmées adorant les dieux et occupés à célébrer des fêtes religieuses dans les temples.

Il est fâcheux qu'une fresque d'Herculanum se détacha lors de la trouvaille, car on perdit ainsi les détails d'un repas de Pygmées, et, dans le fond, la représentation d'un sacrifice à l'autel.

Les ruines d'Herculanum fournissent de nombreux motifs relatifs à la vie agricole de ce peuple de myrmidons.

Les appartements étaient souvent ornés de frises dans lesquelles il ne faut pas chercher d'intentions satiriques. Ce sont le plus habituellement des Pygmées occupés à des travaux de campagne, qu"un pinceau plaisant a prodigués autour des murailles, sans autre idée que celle d'égayer un instant la vue.

La fable des Pygmées était devenue populaire par les récits des voyageurs et des naturalistes, c Ce sont des hommes de petite stature dont les chevaux sont petits aussi, et qui habitent dans des cavernes, » di-

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sait Aristote. Les poètes et les conteurs s'emparèrent de ces récits et les colorèrent suivant leur imagination. Athénée parle d'un ancien auteur qui, dans un poëme sur la génération des oiseaux, cherchant quels rapports existaient entre les Pygmées et les grues, disait de cet oiseau que «c'était une femme illustre chez les Pygmées, à laquelle ces peuples déférèrent des honneurs divins; enflée d'orgueil, elle méprisâtes dieux, et particulièrement Diane et Junon. Celle-ci, irritée, la changea en un vilain oiseau, et voulut que ce fût le plus cruel ennemi des Pygmées. »

Les peintres traduisirent plus tard en caprices décoratifs les croyances des naturalistes, des poètes et des conteurs, d'où l'explication des nombreuses peintures et sculptures de Pompéi et d'Herculanum.

Les naturalistes de nos jours, Buffon et Cuvier en tête S ont voulu avoir raison de Pygmées , auxquels l'anomalie de leur organisation a donné droit d'entrée dans la tératologie, une science qu'on ne consulte pas assez pour la connaissance de l'art figuré de l'antiquité et du moyen Age.

« L'art antique est inséparable de la tératologie, » dit avec raison M. Berger de Xivrey '. Seuls, les na-

1. « Le roi ouïe vainqueur gigantesque, les vaincus ou les sujets, trois ou quatre fois plus petits, auront donné naissance à la fable des Pygmées. » (Cuvier, Discours sur les révolutions du globe.)

luralistes peuvent expliquer ces monstres sur lesquels Pline revient avec tant de complaisance : les Acéphales, les Macrocranes, les Hémantocèles, les Tétrapodes, les Monocoles, les Cynocéphales, les Monotocèles et autres peuplades à noms plus barbares que le corps.

M. Sainte-Beuve, aussi curieux de l'antique que du moderne, souhaitait une sorte à'aquarium où l'érudit pourrait voir naître les fables populaires, leur sortie de la coquille et le chemin détourné qu'elles suivent.

J'essayerai de répondre à ce désir en tra<;ant la marche de cette lé^iende.

Hercule, après sa victoire contre Antée, se réveillant assailli tout à coup par une foule de nains courant sur son corps, qui cherchent à lui enlever sa massue, a fourni vraisemblablement plus tard à Swift le chapitre des Lilliputiens armés contre Gulliver; l'humoriste anglais s'est servi du thème du sophiste grec, Philostrate Lemnien -.

Ainsi le chef-d'œuvre anglais pourrait découler des Pygmées peints, dont j'ai donné plus d'un exemple, et dont il existait diverses représentations dans le musée Campana.

1. Traditions téraloloqiques, ou Récils de l'antiquilé et du moyen âge en Occident sur quelques points de la fable, du merveilleux et de l'histoire naturelle. Paris, 1836, in-S".

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