‹ Histoire de la caricature antiqueChapitre 44 sur 94 · VASES ANTIQUES. — PARODIE DRAMATIQIE · texte numérisé non relu

VASES ANTIQUES. — PARODIE DRAMATIQIE

Un des vases les plus curieux de l'antiquité, faisant partie actuellement de la collection "Williams lïope, à Londres, a été ainsi décrit par M. Lenormant :

Parodie de l'arrivée d'Apollon à Delphes. Un charlatan vient d'élever des tréteaux sur lesquels on voit un sac, un arc et un bonnet scylhique; une espèce de dais s'élève audessus. Le charlatan qniii^ave]' Apollon Huperhoréen arrivé à Delphes, ...I0IA2;, le Pyt/iien, est vêtu d'une tunique courte et d'anaxyrides; un énorme phallus postiche pend entre ses jambes. Le charlatan est placé sur les marches de l'escalier qui mène à ses tréteaux, et reçoit le vieux Chiron, XIPîlN, qui est devenu aveugle. Des deux mains le Pi/tliien prend la tète du personnage qui figure le Cenlaure. Deux acteurs, placés l'un en arrière de l'autre pour former le Centaure, s'avancent vers le théâtre. Ils sont vêtus d'anaxyrides et de tuniques courtes, et pourvus chacun d'un long phallus en cuir; le Centaure s'appuie sur un bâton tortueux. Au dessus de cette scène on voit des monlagnes et les Nymphes NV..AI {Nvjifxt) du Parnasse, sans doute Latone et Diane,

ou bieu deux Muses, assises et vêtues de tuniques et de péplums. Tous ces personnages portent des masques; ceux des acteurs qui ligurent le Centaure ont la barbe et les cheveux blancs. Ij'ÉpojAe seul, non masqué, enveloppé dans le Iribon et couronné de lauriers, assiste à cette parodie dans l'attitude de la contemplation et du recueillement.

Quoique d'autres érudits, Panofka et le pi^ofesseur Chr. Walz aient fait des recherches sur celte parodie, tien n'est venu l'éclaircir.

Noms à rétablir, symboles à pénétrer entraînent souvent l'archéologue dans des voies détournées où le curieux craint de s'aventurer.

Le sens profond caché sous les figures grimaçantes de la comédie, ajoute M. Leuormant, explique la présence du personnage dans lequel nous avons reconnu un initié en état (Vépoptisme (l'italique est de M. Lenormant). Ce n'est pas seulement, comme M. Gebhardt l'a pensé, la personnification du public, c'est un spectateur d'une nature particulière, qui assiste à une scène éminemment religieuse (l'italique est de moi), et qu'on a amené par une suite d'instructions à comprendre le drame qui se joue sous ses yeux *.

Esl-ce nue scène éyiiinemment religieuse cjue ces deux grotesques, poussant en haut d'un escalier sur un échafaud le vieux Chiron, à supposer qu'il s'agisse du Centaure aveugle, aveuglement dont .M. Lenormant avoue que les anciens ne parlent pas?

1. Elite des monuments céramogiaphiques, ynryiyi. J. Leuormant et de Witte, 4 vol. iii-i». Leleux, Paris.

Une telle interprétation donnée à une action qui me paraît renfermer plus de burlesque que de grave, m'étonne, et je crains que la pensée du savant auteur du recueil des Monuments céramographiqiies n'ait été plus loin que le dessin. M. Lenormant, à clieval sur le Centaure, galope dans les plaines de l'imagination, a Dans la comédie dont notre peinture est tirée, on montrait le vieux Centaure accablé par l'âge, devenu aveugle et rendu, en présence des nymphes du Parnasse, à la lumière, à la santé et à la jeunesse par un dieu plus puissant et plus habile qu'il ne l'avait jamais été. » Ainsi parle M. Lenormant qui ajoute: « C était une manière certainement ingénieuse de représenter le renouvellement de V ancien culte par le nouveau, ce qui n' excluait pas une allusion plus générale et plus positivement religieuse à la rénovation de la naturepar la substitution du dieu solaire, jeune et triomphant, au dieu d'un autre âge, s'écroulant sous le poids de la vieillesse. »

Je donne tout entières les conjectures de M. Lenormant, non pour les combattre malicieusement, mais pour essayer de rendre au dessin du vase sa signification.

Les artistes n'ont guère souci que de la forme. Ils sont rares les peintres et les sculpteurs qui veulent frapper l'esprit du public par un symbole caché. Pour

la majorité des artistes, le mystère gît dans la représentation de l'homme ou de l'animal, de l'arbre ou de la fleur; ce sont les écrivains, dont l'imagination sans cesse travaille, qui se sont avisés de la supposer infinie dans l'exécution des œuvres plastiques. On a des exemples de ces excès d'imagination dans les lettres de l'enthousiaste Diderot qui, par ses projets de grandes machines, dut plus d'une fois troubler la cervelle des sculpteurs de son époque

L'artiste qui, la palette ou l'ébauchoir en main, se dirait avant de se mettre au travail : « De chaque coup de mon pinceau surgira la révélation de l'état des esprits de mes contemporains, » courrait risque de rester la tête enfouie dans ses mains, ne sachant par quel bout entamer le symbole.

Il en était évidemment des statuaires de l'antiquité comme des modernes : celui-ci taillait sa statue, celui-là modelait des vases, sans avoir la prétention de réformer la société ni de s'occuper du « renouvellement de l'ancien culte par le nouveau. »

— Cependant, dira-t-on, le dessin de ce vase est satirique; et vous avez présenté le caricaturiste comme une conscience vibrante, émue par le mal, le vice ou la tyrannie.

A ceci je réponds que le peintre de parodies a le cerveau plus littérairement organisé que celui des

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artistes qui n'ont souci que du beau; il s'occupe des choses de son temps, s'en indigne, et son indignation fait la force de son crayon ; mais c'est le fait qui le frappe, l'actualité, l'événement du jour. En un mot, le caricaturiste n'a pas, ne peut et ne doit pas avoir un cerveau synthétique; il dépense vite ses colères, les laisse rarement s'amasser en tas (à moins d'être comprimé par un système de politique restrictive); chaque jour il ajoute une feuille à son œuvre, obéissant au sentiment qui le pousse, sans trop raisonner. Qu'arrive-t-il plus lard? Un homme feuillette ces suites improvisées et juge, mieux que le peintre n'nurait pu le faire lui-même, de sa conscience, de ses révoltes intérieures, de son sentiment national, de sa moralité. Hoiiarth montre son horreur du vice et de la débauche, et Goya sa haine des Français envahisseurs, comme Daumier prouve, par sa perpétuelle ironie contre labourgeoisie ventrue, les aspirations qu'il conserve profondément en lui de la grandeur et de la beauté. Et cependant, que j'aille demaader à Daumier le sens caché du Ventre législatif, une de ses plus admirables compositions, il me dira : « La Chambre des députés était ainsi. — Mais quel était votre but? — Rendre une assemblée politique telle que jel'ai vue. — Vous n'aviez pas une idée, une intention satirique? — J'ai vu des hommes qui discutaient, d'autres qui écoutaient, celui-ci qui dor-

mait, un autre avec sa pédante figure doctrinaire, celui-là avec son abat-jour, et je les ai dessinés le plus réellement qu'il m'a été possible. »

Jamais un homme embarbouillé de nuageuse philosophie ne comprendra cette naïve spontanéité du crayon qui obéit autant à la main qu'à l'esprit. Aussi est-il curieux de voir un humoriste allemand à demi philosophe, Lichtemberg, aux prises avec Ilogarth. Chaque planche du caricaturiste anglais devient un microcosme etdemande un volume de commentaires; dans une allumette comme dans un manche à balai l'Allemand découvre un symbole.

J'insiste là-dessus pour expliquer combien il m'en coûte de ne pas me ranger à l'avis de M. Lonormant dans la description du vase antique dont le dessin suffit par son grotesque.

Panofka lui-même, dans son curieux mémoire des Parodies et Caricatures antiques, tombe parfois dans le défaut commun à quelques archéologues qui semblent craindre le fait et exécutent autour de ce fait mille variations capricieuses dans lesquelles disparaît l'idée de l'artiste.

Ouanl à ce qui a trait à la mythologie héroïque, Suétone parle, dans la Vie de Tibère, d'une peinture souverainement impudique de Parrhasius, dans laquelle Atalante (ore morigeratur) s'abandonne entièrement à Mi-léagi-e. L'empereur Tibère avait reçu celte peinture par legs, à la condition que,

s'il se scandalisait du sujet, il devait recevoii- en échange cent mille sesterces; or, non-seulement Tibère préféra la peinture, mais encore il la fit placer dans sa chambre à coucher. On n'a regardé jusqu'ici cette peinture que comme une extravagante volupté, sans réfléchir combien on offensait parla le génie de Parrhasius. Car, s'il ne se fût agi que de représenter cette action obscène, pourquoi Parrhasius n'aurait-il pas préféré choisir Vénus et Adonis, Persée et Andromède, Alphée et Aréihuse, sans parler d'autres? Celte peinlure a donc dû être inspirée par une autre idée spirituelle qui excuse en quelque sorte la scène obscène, de manière qu'elle ne se présente plus à nous seulement comme un tableau purement impudique, mais encore comme une piquante caricature. Nous en serons aussitôt convaincu si nous nous rappelons le caractère de virginité que la mythologie grecque attribue à Atalante de préférence à toutes les autres héroïnes, de même qu'à Artémise, dans le cercle des déesses. C'est pourquoi les peintres confondent souvent leurs figures, et nous voyons quelquefois jointesau nom d'Atalanle, les épilhètes de non bercée, non serrée, d'indomptée, épithèles qui toutes indiquent le même caractère de virginité. 11 en résulte évidemment qu'Atalante a une peur effroyable d'enfanter, et ce sentiment explique l'action dans laquelle Parrhasius la peignit. Voilà pourquoi je vois une satire de la virginité dans cette peinture de Parrhasius, sur laquelle Méléagre, en face d'Atalante qui est assise et qui a les seins nus, donne la chasse à ces deux pommes d'une manière digne de son nom.

>''est-ce pas là une imagination de savant qui, plongé dans les études spéciales de la parodie et de la caricature, ne voit partout que caricatures et parodies? Il est toujours délicat de contredire des hommes considérables; mais dans un travail si

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ardu, l'idéal doit céder le pas au fait. Quel est le caractère spécial de la caricature? D'attirer l'œil par des formes extravagantes, ou d'être accusée par une légende satirique, quand le crayon est au service d'un esprit plus littéraire que graphique. Si on se fie aux imaginations paradoxales, il en est qui se chargeront de démontrer que l'Apollon du Belvédère est une caricature. Mais j'ai hâte d'abandonner une discussion stérile pour dire qu'à part ces menus détails, Panofka est certainement de tous les savants celui qui a frayé le premier la route de ces éludes sur le comique dans l'antiquité, dont il a dit excellemment :

En voyant la jjrillante ricliesse d'esprit et de gaieté, étalée avec profusion dans les comédies des Grecs, ce qui nous étonne à bon droit, c'est que le reflet de ceUe gaieté spirituelle dans l'art plastique paraisse si peu al)ondant. Notre étonnemenl est d'autant plus naturel, que l'art plastique, par les moyens dont il disposait, pouvait sur ce terrain recueillir de la gloire et des lauriers beaucoup plus facilement que la poésie. C'est pourquoi un recueil de toutes les })arodies et caricatures d'œuvres classiques, parvenues à notre connaissance comme les plus parfaites, pourrait non-seulement contribuer puissamment à nous donner une idée plus exacte du développement du génie hellénique, mais encore répandre quelques lumières inattendues sur la littérature et sur l'art même, en montrant en même temps d'' nouveaux faits sous un nouveau |toint de vue.

En effet, Panofka, étudiant certains vases, arrive

à l'interpréladon d'une image littéraire dont l'explication voulait un ingénieux esprit. « L'idée de comparer le guerrier tombé sur le champ de bataille au buveur tombé au milieu des bouteilles a fait naître, dit Panofka, une nombreuse série de caricatures intéressantes; » et le savant allemand cite divers vases sur lesquels cette même comparaison a été fixée par les artistes grecs. Ainsi on trouve chez M. Basseggio, à Rome, un vase à figures rouges sur une des faces duquel se voit le corps de Patrocle étendu à terre, et sur une autre face un ivrogne que Ton emporte par la tète et les pieds comme un cadave. Cette même peinture est reproduite encore sur un des vases du musée de Berlin. M. Joly de Bammeville possède une amphore représentant Achille qu'Ajax emporte sur son épaule après la bataille, et sur la panse opposée un Silène ivre mort emmené par deux satyres.

Ici la caricature est aussi clairement exprimée que le rire sur le masque comique et les pleurs sur le masque tragique. On peut dire, à la vue de ces vases à faces si contraires, que les anciens ont voulu montrer, comme de nos jours les romantiques, que le grotesque côtoyait le même chemin que le dramatique, et qu'il n'y a si grande douleur qui ne soit traversée par quelque incident comique.

Panofka est le seul, je crois, qui ait abordé fran-

chement la question d'eslhétiqiie à propos de ces vases; ses observations, qui ne s'arrêtent pas seulement à l'idée, mais à la forme, doivent être rapportées intégralement.

11 y a, (lit-il, une série de peintures sur vases méconnues ou inconnues encore, qui offre un champ fertile pour les recherches que nous faisons. Ce fait que nous observons encore aujourd'hui, savoir que les dessinateurs de caricatures méritent pins d'éloges pour l'esprit d'invention que pour le soin d'exécution, se présente déjà à nous au plus haut degré dans nombre d'œuvres des artistes grecs, de sorte que ce genre d'art se manifeste préférablenient en figures noires souvent dessinées avec la plus grande négligence. Bien que, en certains cas, la crudité du genre puisse porter à renvoyer ces peintures sur vases à l'enfance de l'art', cependant, d'un autre côté, il vaut mieux les regarder plutôt comme sorties d'une négligence préméditée du dessin, et les rapprocher, selon leur qualité, plus ou moins du temps de la décadence de la peinture sur vases.

Je reconnais avec le savant archéologue allemand que chez les dessinateurs satiriques l'idée est habituellement plus forte que l'exécution, quoique

t. Il est bon d'avoir l'esprit en garde contre l'idée de parodie. La naïveté de dessin, les ligues barbares de certaines figures de vases primitifs ont quelquefois troublé les érudits ; et, connue le faisait justement remarquer M. de Witle : « Quoi qu'en aient dit Welker et Otto Jahn, la coupe d'Arcésilas, du Cabinet des Médailles, n'est pas un monument de l'art satirique. L'exagération de roideur dans le dessin, l'expression dans les traits des figures tout cela lient à une atTectalion d'arcliaïsme et à rien autre chose. » [Gazelte dea Beaux-Arts, 1<^'' novembre 1863.)

Breugliel, Hoparlh, Goya et Daumier soient des artistes dont la main n'a pas été garrottée par la recherche du comique; mais au-dessous de ces grands artistes a gravité une foule d'esprits satiriques dont la force, vivace par l'esprit, est nulle dans l'exécution, ce qui n'a pas empêché leur œuvre de subsister; car toute manifestation du crayon, de la plume ou du burin, aux époques de troubles, tient sa place dans l'histoire, et tel canard sanglant contre Louis XYI, qui se vendait six blancs dans les rues de Paris en 93, devint plus tard une pièce historique du plus grand intérêt.

Panofka semble croire à une négligence préméditée àts> artistes grecs voués à la caricature. Une négligence 'préméditée serait de l'archaïsme. Que les peintres grecs aient été maladroits dans le rendu de leurs pensées satiriques, que la raillerie peinte fût laissée à des hommes dont l'élude n'avait pas assoupli le pinceau, cela est possible, quoique la scène du centaure Chiron, reproduite plus haut, témoigne du contraire. Ce sont là des questions importantes que de nombreux spécimens, des dessins exacts, des voyages et des observations éclairciront un jour.

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