TIIKATRE COMIQUE CHEZ LES GRECS ET LES ROMAINS
Grâce aux peintures populaires de scènes ihéâ- Irales, ou peut se faire aujourd'hui une idée du grotesque dans l'antiquité. C'est sur les vases consacrés à la reproduction des pièces atellanes, que les anciens ont inscrit décors, masques, costumes, attitude des comédiens, choses aussi vite disparues qu'applaudies.
Ces Atellanes {Atellanœ fahulœ) dont il ne reste que les titres, sont rendues visibles par la peinture, quand tant de fragments empruntés aux poètes et aux historiens ne pouvaient jusqu'ici que,donncr une idée insuffisante de la fable.
Les peintres et les graveurs en pierres précieuses, à qui sans doute l'invention comique faisait défaut, semblent s'être entendus pour enlever le côté éphémère aux choses de Ihéàtre, scènes bouffonnes, acteurs grotesques. Il est peu de musées où le bronze.
la lerre cuite, la fresque, les pierres gravées n'offrent des spécimens de représentations dramatiques, (l'ajust/Tnents d'acteurs, de masques de mimes.
Malheureusement ce sujet intéressant ne peut être exposé dans tous ses détails, la plupart des acteurs comiques empruntant la principale pièce de leur costume aux attributs du dieu Priape.
Des danses grossières forment le début du théâtre grec antique, pantomimes sommaires, quelquefois mêlées de chants. Déjà sont classées diverses natures de danseurs : les étholognes, célèbres par leurs imitations de scènes populaires, les biolocjues, qui parodiaient les personnages illustres de leur temps, les phallophores (ou phallagoges) et les ithyphalles.
Dans la sauvagerie primitive du lin-aire antique, les phallophores, la figure barbouillée de suie ou recouverte d'une sorte de masque enécorce d'arbres, portaient un phallus au bout d'une longue pique. Ils chantaient en l'honneur de Bacchus des chœurs dits pJuiUica (çpaXÀc/â), et, par mille gestes que nous appellerions obcènes, cherchaient à exciter les risées du peuple.
Suivant de l'Aulnaye, « les ithyphalles, ainsi nommés de lO-'j? (droit) et de 'fvX/.o;, portaient le phallus droit à la manière de Priape... Les ithyphalles jouaient des rôles d'hommes ivres etaccom-
an
PERSONNAOE DE THtATRE, D'aPRK.4 IKli COKNALIICE.
pagnaient leur sallalion de chansons libres... Ces mimes étaicnf. fort dévols à Priape ^ »
Il ne faut pas trop se gendarmer contre ce cynique blason des phallophores; l'époque n'est pas éloignée où Callot en faisait un motif de comique dans sa série de danseurs du balli di sfessania.
Phallophores et ithyphalles peuvent disparaître, la pièce principale de leur costume traditionnel restera ajustée aux habits des acteurs; et si elle excite l'indignation desphilosophes et des moralistes, c'est que la Grèce, parvenue au plus haut degré de la civilisation, voudrait rejeter ces marques qui, n'abandonnant jamais le théâtre comique, font aujourd'hui le chagrin des archéologues partisans de l'exactitude, et pourtant obligés, par pudeur, de les rayer de leurs dessins.
Origines du théâtre antique, archaïsme, vocabulaire et alphabet empruntés par les Romains aux Grecs, seraient choses délicates en chronologie, si le mot décadence ne couvrait de ses larges ailes trois ou quatre siècles sur lesquels il est prudent de ne rien préciser d'absolu.
Toutefois, les éruditssont d'accord que certaines peintures comiques furent exécutées en Grèce :
I. De la sallalion lliéâtrale. Recherclies sur l'origine de la pantomime chez les anciens. Paris, 1790, in-8°.
Les peintures des vases à figures noires et à figures rouges du v° au iir siècle environ avant noire ère onl, en général, été exécutées sous l'influence delà poésie épique : celles des temps postérieurs ont un tout autre caractère; ces dernières coniposilions ont été inspirées par les poètes tragiques. Il est impossible de méconnaître cette influence.
Ce qui vient à l'appui de cette observation, c'est toute une classe de peintures qui ont poiu* sujet des scènes de théâtre, la plupart du temps des parodies et (\.es scènes comiques et burlesques. Les masques grotesques des personnages et leur accoutrement ne laissent subsister aucun doute sur l'intention qui a présidé à ces sortes de compositions, auxquelles se ratlacbent aussi des scènes où l'on voit <les tours de force et d'adresse, des jongleries.
L'n vase à sujet comique porte l'inscription Santia (^c'està-dire Xanthias) en caractères osques, tracée auprès d'un esclave.
Tous les vases à sujets comiques ont été trouvés dans les tombeaux de l'Apulie et de la Lucanie, quelques-uns dans la Campanie, et d'autres à Leontiiii, en Sicile. On se rappellera à cette occasiou les farces ou pièces burlesques nommées t|})ôaxîî à Tarente, et les Atellanes des Osques '.
On n'a trouvé jusqu'ici sur ces vases aucune li^aduction par le pinceau du théâtre d'Aristophane, fait hizaiTe si on se reporte aux nombreux détails comiques dont abonde l'œuvre du poëte. Qui ne se rappelle Évelpide voyageant avec Pisthétérus dans le pays des Oiseaux qui donne son nom à la pièce.
I. De Witto, Musée Napoléon IIL collecUon Campana, les vases peints. (Gazelle des Beaux-Arts, 1er août 1865.)
Un roitelet perché sur un arbre, non loin du rocher où demeure la huppe, chante :
— Qui va là? qui appelle mon maître?
— 0 Apollon préservateur! s'écrie Évelpide. Quel large bec !
Quand arrive la huppe :
— Par Hercule! dit Évelpide, quel est cet animal? Quel plumage! quelle triple aigrette!
Pisthétérus s'adressant à la même huppe :
— Ton bec nous paraît risible.
Évidemment les masques d'oiseaux étaient exagérés et poussés ou grotesque. Qu'on pense à l'effet que devait produire le comédien à tête de huppe, parodiant avec son bec « risible » les vers suivants de V Hélène d'Euripide : a 0 ma compagne fidèle, cesse de sommeiller; fais entendre ces hymnes sacrés que soupire ta bouche divine, en déplorant le triste sort d'Itys, notre fils, par tes gazouillements harmonieux et variés, etc. »
Selon le scholiaste Procné, le rossignol, dans la comédie des Oiseaux, réunissait la parure d'une courtisane et le plumage d'un oiseau.
On a également quelques indications sur le costume d'un des musiciens de cette même comédie.
Le chœur. — Faisons entendre les cliants pythiens, et que Chéris accompagne nos liymnes.
Pisthétériis. — Cessez de siffler ! Par Hercule, qu'est-ce que cela ? J'ai déjà vu bien des prodiges ; mais je n'avais point encore vu de corbeau avec une muselière.
Suivant le commentateur, a. les joueurs de flûte se bridaient la bouche avec une courroie. L'acteur (|ui représente ici le musicien avait le masque d'un corbeau ^ »)
Voilà pourtant des détails comiques qui auraient dû séduire les peintres de vases.
Dans la comédie de la Paix, Aristophane, parodiant le Bellérophon d'Euripide, fait monter son héros sur un escarbot, et M. Edouard Fournier dit avec raison : « Le théâtre comique et la caricature ne font qu'un seul et même art chez les anciens, »
Aristophane fait jouer ses principales comédies dès l'an 427 avant Jésus-Christ. C'est l'époque à laquelle les archéologues reportent l'origine des vases à figures burlesques. Et il serait difficile d'expliquer le manque d'illustrations par les peintres des célèbres comédies du grand satirique, si on n'admettait que ces peintures s'adressaient à des scènes d'un ordre beaucoup plus bas et plus populaire, ce que j'essaye de démontrer par la reproduction de certains monuments.
Un vase à figures comiques donne le nom d'un
1. Comédies d'Aristophane, trad.par M. Artaud. 1 vol. iii-18, Lefevre, 1841.
des artistes qui consacraient leurs pinceaux à la représentation des scènes dramatiques.
Astéas est le nom du peintre, qui a signé son œuvre en caractères voyants sur le fronton du théâtre où se passe la scène : assteas ErPAA<t>E (pour A^Teâç iypif/), c'est-à-dire Asteas pingebat).
Quatre personnages sont en scène : Charinusy Gymiiasos, Diasiros et Cauchas.
Charinus, vieux campagnard scylhe dont les Grecs et les Romains se moquaient volontiers, étendu sur un lit, le bâton à la main, fatigué peutêtre d'une longue course, se laisse aller à ses rêveries, lorsque deux valets le tirent, l'un par les jambes, l'autre par les pieds, tandis qu'un troisième éclate de rire et semble applaudir à ces tracasseries.
Millingen, qui le premier a fait connaître le vase peint par Astéas, voit dans le vieillard tiré par ces farceurs un symbole de Vécarlèlement du brigand Procusle iKir Thésée.
Ma pensée est bien loin de ces souvenirs en regardant le dessin; elle s'entête, je dois, l'avouer, dans un terre à terre moins mythologique.
Dans cette représentation se déroule une scène de comédie presque régulière. Suivant Ottfried Millier, la plupart des scènes grotesques peinles sur les vases de la Sicile et de l'Italie méridionale sont
empruntées aux comédies d'Epicharme. Piaule déjà apparaît derrière ces masques. Ces vieillards Scythes, sarmates ou daces, l'antiquité les a vus à l'état de Cassandres grondeurs, ai^^res, toujours furieux, toujours le pecliun à la main (voir plus loin), et toujours, comme dans le théâtre de Molière, victimes des mauvais tours des Scapins de répoque.
AIA2IP02, le mot écrit au-dessus d'un des personnages qui taquinent le vieillard, est écrit probablement pour û;:o,-, de QLOLc-jpzh, quiveutdirc Itonnir, bafouer.
KArxAS est un dérivé de zav^i^^"", ^^ moquer, rire aux éclats.
Pour que le public ne se méprît pas sur les actes de ces personnages, Astéas a écrit leurs noms audessus d'eux.
Le sens grec est clair.
La mimique des bouffons, leurs masques et leurs costumes ne le sont pas moins; les quatre acteurs portent tous des anaxyrkles, sortes de pantalons particuliers aux peuples que les Grecs et les Romains bafouaient, les traitant de barbares.
Pourquoi jeter Procuste et Thésée dans les jambes de ces grotesques? La reproduction des jeux de scène du théâtre comique ne suffisait-elle pas aux peintres de cette époque? Astéas a vu celte re-
DE LA CARICATURE ANTIQUE iO'J
présentation; elle l'égayé, il la traduit par le pinceau.
La même peinture contient d'autres détails intéressants : les deux masques de femmes, la couronne suspendue au fond de la scène, la petite porte à demi ouverte qui semble appartenir à un théâtre de marioiyiettes, la façon sommaire et naïve avec laquelle sont traités décors et accessoires ^ Grâce au pinceau d'Astéas, on assiste à la farce pour ainsi dire.
J'ai combattu l'opinion d'un savant archéologue; ses observations sur l'époque où fut exécutée cette peinture doivent être citées.
La forme et l'orttiograplie des diverses inscriptions, dit Millingen, ne sont pas trop conformes à l'usage de la langue grecquo, au moins telle que nous la connaissons : on ne doit pas cependant l'attribuer à l'ignorance du peintre, mais h la corruption générale introduite dans cette langue par le mélange avec l'osque et le latin, qui commençait à prédominer en Italie vers la fin de la seconde guerre punique, époque après laquelle on doit placer l'origine de cet intéressant document^.
Chose singulière que ces farces improvisées dont le souvenir dui^e plus que tant d'œuvres d'un ordre supérieur. De Ménandre il ne reste que des frag-
1. Suivant Millingon, les feuilles et branches de lierre placées au-dessus de la scène, indiquent que le thcàlre était consacré à Bacchus, dont ils sont les altriiiuts.