HERCULE
Un érudit très-méritant, M. Georges Perrot, fait remarquer judicieusement que « la caricature est à l'air noble ce que la comédie est à la tragédie » ; suivant lui, les Grecs, qui excellèrent dans ces deux formes dramatiques, devaient s'égayer, avec l'ébauclioir ou le pinceau, des vices et des défauts physiques des hommes.
Ce n'est point de ce côté, dit-il, que s'est tournée, dans le cours du siècle dernier, l'attention des premiers arcliéolognes qui aient essayé de faire connaître aux modernes l'histoire de l'art antique; de là le préjugé, encore répandu dans beaucoup d'esprits cultivés, que le véritable art grec, celui des siècles classiques, aurait eu une répugnance marquée pour toutes les scènes bouffonnes et grotesques, pour toutes les formes qui n'auraient pas présenté un caractère marqué de noblesse cl de beauté... Voilà connue on a été conduit à se faire de l'art grec une idée incomplète ; on lui a assigné des limites qu'il n'avait point connues; on se l'est figuré moins humain et moins richement varié que ne l'a été la poésie grecque, comme si la poésie et la plastique n'avaient pas été les manifestations différentes d'une même ùme, d'un même génie.
Pour joindre la preuve à sa démonstration, l'archéologue a tiré du musée du Louvre la reproduction d'un vase trouvé en Gyrénaïquc, le Triomphe d'Hercule, à figures sur fond noir.
La peinture de cette œnochoé représente Hercule conduit par la Victoire sur un char triomphal attelé de centaures au-devant desquels danse un satyre. La figure des centaures, celle du satyre se retrouvent sur un certain nombre d'autres vases, et la redite de ces phénomènes servirait au besoin à rattacher les peintures à un même atelier de décorateur, si la question de provenance, d'art et de milieu était à élucider; mais l'intérêt est dans la représentation de cet Hercule grotesque et surtout de cette Yictoire camuse, la tête entbncée dans les épaules, qui fait penser aux allures de mademoiselle Thérésa '.
Il y a là une intention non équivoque de charge à outrance et de plonger dans le bourbier d'un laid sans idéal de nobles ligures mythologiques.
Les travaux d'Hercule, ses exploits, avaient été
1. Suivant M. G. Perrot, le peintre a voulu donner à sa Victoire certains traits caractéristir|ues qui appartiennent en propre au type physique de pnpulations tout africaines. « Il y a là une allusion plaisanlc à ces négresses que, dans l'antiquité comme de nos jours, les trafiquants amenaient en foule sur les marchés des villes de la côte. Chaque maison aisée, à Cyrène ou à ApoUonie, avait de ces esclaves noires... "
célébrés sur tous les tons par les poëtes de l'antiquité et particulièrement par Pindare ; de nombreux vases traduisirent les vers des poëtes et représentèrent,d'une façon noble et majestueuse, Hercule dépouillé des faiblesses de l'humanité par le feu de rCEta et conduit par sa protectrice Athéné, vers l'Olympe pour y recevoir la récompense de sa vaillance.
L'archéologue Ottfried Millier fait remarquer que la plupart des scènes comiques ou satiriques peintes sur les vases de la Sicile et de la Grande-Grèce ont été inspirées par les comédies d'Epicharme. Quoiqu'il ne reste que de bien courts fragments de ce poëte, il m'a été facile de reconstituer la figure d'Hercule, cràce au mémoire de M. Perrot et surtout à la thèse bien présentée d'un poëte ^
Hercule avec ses instincts grossiers me paraît avoi r été buriné plus profondément par les comiques que par les poëtes nobles; au nombre des travaux d'Hercule la voracité reste accusée comme celle de Falstaff, et Pindare lui-même prête au sourire dans certains de ses fragments.
Deux bœufs cuisaient sur un morceau de cliarbon, Hercule les dévora tout ardents : alors j'entendis le bruit des chairs déchirées et le profond gémissement des os brisés;
1. Eiiimaniiol des Essarts, rf» Tijpe d'Hercule dans la littérature grecque. Paris, Tliorin, 1871, gr. in-8°.
j'avais heureusemeut beaucoup de temps pourjouir de cette vue *...
Une telle conclusion .chez un moderne : a J'avais heureusement hesiucoup de iem^s pour jouir de cette vue », serait regardée comme un signe d'ironie bien prononcé.
Le poëte Épicharrae y met moins d'ambiguïté et se laisse aller à sa verve comique :
D'abord, fait-il dire à l'uu de ses personnages, rien qu'à voir manger Hercule, ce serait à en mourir. Son gosier frémit intérieurement, ses mâchoires se choquent avec fracas, ses dents molaires craquent et les canines grincent : il siffle par les narines et secoue les oreilles-.
On n'a pas retrouvé malheureusement trace de cette gloutonnerie dans les peintures des vases grecs; mais les poètes comiques ont des traits qui entrent dans la peau du personnage et le marquent plus profondément encore que par le pinceau.
EubuloSjle poëte dramatique comique, fait avertir Hercule par un personnage d'un de ses drames :
— Quoi! malheureux, tu restes à la porte?.... Mais depuis longtemps les hommes bien nés [bien élevés plutôt] ont déchiré les membres des oies, ont fendu les chairs vénérables des cochons, les ont broyés par le milieu du ventre et ont en même temps vidé les abatis...
1. Fragment de Pindare, conservé par Philostrale (Images, H, xxni^ déjà cité.