LEGENDE DE SOCRATE
Ce fat un caractère singulier que celai da philosophe sur le compte duquel historiens, moralistes, archéologues ne se lassent pas de revenir, partagés entre les portraits idéalisés et positifs de Platon et de Xénophon.
Citoyen courageux sur les champs de bataille, Socrate dans la vie privée reste pour nous un être bizarre, s'intitulant « accoucheur d'idées », en qualité de fds d'une sa^e-femme, inventant une dialectique particulière pour pousser ses adversaires à l'absurde, s'entretenant avec les gens des basses classes, malgré tout se souciant peu de plaire à la multitude, bonhomme et railleur, cornbatlant tour à tour sophistes, métaphysiciens, démagogues, marchands de paroles, poëtes*et comédiens.
Que d'ennemis Socrate dut grouper contre lui, rien que par cette ironie si particulière, qu'il a fallu
lui donner son nom (ironie socratique) pour la distinguer, de l'ironie vulgaire !
— Tout ce que je sais, disait le philosophe, c'est que je ne sais Heu.
C'était accabler de mépris les sophistes, leurs bavardages et leurs spéculations oiseuses.
Toute la philosophie, Socrate la réduisait à l'inscription du temple de Delphes : Connais-toi toimême.
On peut se faire une idée du caractère de ce sage par l'anecdote souvent citée du peuple sortant en foule du théâtre. Socrate s'efforçait d'y vouloir entrer, et comme un de ses disciples lui fit observer l'impossibilité d'aller contre le courant : — Cest, dit-il, ce que j'ai soin de faire dans toutes mes démarches, de 7'ésistcr à la fuulc.
Ce fut donc un caractère tout d'une pièce, qui ne ployait pas, faisait rougir les citoyens indifférents, et par conséquent devait avoir pour adversaires les peureux, les mous et les lâches. Aussi, quelques-uns de ses disciples eux-mêmes l'onl-ils renié, taxant le maître d'inconstance, d'avarice, de vanité.
Les esprits faibles se liguent pour chercher une fissure à l'esprit fort. Les vices s'entendent pour attaquer la vertu. Le niaçbre de tout grand homme ne nous apparaît qu'avec des traces de coups de pierres.
Socrate, surnommé de son temps Yhomme le plus sage de la Grèce, devait être condamné à boire la ciguë.
Ce sont de dangereux ennemis que les sophistes. Cantonnés dans la citadelle du faux, ils savent de quelle puissance dispose le vrai ; aussi emploientils tous les moyens pour accabler leur dangereux adversaire. Ils se retranchent derrièi'e des divinités auxquelles ils ne croient pas, témoignent de vives ferveurs, jurent que leur ennemi a insulté les dieux et le font condamnera mort. Cela s'est vu à plus d'une époque.
Méprisant ces calomniateurs, Socrate ameuta d'autres adversaires moins dangereux, mais plus turbulents, les poètes et les comédiens, dont la vanité excessive ne pardonne pas.
Il existait en Grèce, avant l'arrivée des comédiens d'Atella, des représentations obcènes dans lesquelles les effets comiques étaient obtenus par des moyens grossiers. Coups de bâtons, masques grimaçants, énormes phallus se détachant en rouge sur le vêtement des acteurs, suffisaient pour mettre le peuple en belle humeur.
Deux esprits éminents à divers titres s'émurent de ces représentations : Socrate et Aristophane. L'un, moraliste, blâmant le dévergondage et la licence des comiques; l'autre, poëte, qui se sentait
compromis par les censures attachées aux théâtres de bas étage.
Aristophane se défend vivement, dans les Niiées^, d'être assimilé aux poètes qui travaillaient avec l'unique but de divertir le peuple :
Cette comédie paraît sur la scène... Remarquez sa modestie et sa décence : elle est la première qui ne vienne pas armée d'un instrument de cuir, rouge par le bout, et de grande dimension, pour faire rire les enfants-; elle ne s'amuse ni à railler les chauves, ni à danser la cordace (c'était une danse impudique et comique); elle n'introduit point de vieillard qui, en prononçant ses vers, frappe de son b.àton tous ceux qu'il rencontre, pour faire passer la grossièreté de ses plaisanteries.
Quoiqu'il s'en défende, Aristophane tombe dans les excès des petits théâtres de son temps.
Socrate, jugeant le poëte complice des grossières lubricités du théâtre populaire, l'enveloppait, malgré ses qualités éminemment lyriques, dans les mêmes accusations d'obscénité corruptrice. D'où sans doute la parodie que fit Aristophane de Socrate.
Ce fut cet esprit de réformateur qui déchaîna tant d'ennemis contre le philosophe ; avec Aiisto-
1. Comédies d'Arklophane, trad. par Artaud. Voir nolice sur les Nuées. Lofèvre, 1841, 1 vol. in-18.
2. « Phallum deschbil, qui erat curiaceus pénis, » dit en noie M. Artaud.
phane tous les poètes comiques criblèrent Socrale de railleries. Ce bonhomme qui ne parlait que par apologues, ce paysan du Danube qui, par la familiarité de ses comparaisons, plaisait tant aux cordonniers et aux harengères, ne put se couvrir de sa popularité pour échapper aux sarcasmes du théâtre.
J'explique par le respect des uns, les railleries des autres cousues aux projets de réforme de Socrate, les masques symboliques et satiriques que l'antiquité nous a laissés du philosophe.
Ainsi que pour tous les grands esprits, la face de Socrate donnaitprise à la curiosité publique, même à la charge, témoin le portrait du philosophe que fait Alcibiade dans le Biuujuet de Platon :
Je dis d'abord que Socrate ressemble tout à fait à ces Silènes qu'où voit exposés dans les ateliers des statuaires... Je dis ensuite que Socrale ressemble particulièrement au satyre Marsyas. Quant à l'extérieur, Socrate, tu ne disconviendras pas de la ressemblance.
On a vu au chapitre ix de nombreuses pierres gravées dont le sens est indécis. Ce sont des juxtapositions de profils d'animaux, de jeunes gens, d'oiseaux, de tètes de femmes auxquels se rattache parfois une sorte de masque de Socrate, le nez relevé, les lèvr^'S épaisses, des yeux à fleur de tète, le cou gros et court, indices d'après lesquels le physionomiste Zopyre
lisait dans les traits du philosophe les « dispositions les plus vicieuses. >
Ces pierres gravées attendent un commentateur, quoique déjà depuis près d'un siècle le comte de Caylus ait appelé l'attention des érudits vers de tels symboles. Préoccupé d'une cornaline représentant une Minerve à l'épaule de laquelle sont accolés une fiiiure de jeune homme et un masque socratique, l'archéolooue disait :
Dans ces composilions fantastiques, on trouve toujours une tète qui ressemble à Socrate, souvent adossée contre une autre, jeune et agréable, qu'on ne balance pas à donner à Alcibi;ule. Cette dénomination peut être aussi bonne qu'une autre, surtout quand on ne peut en trouver une meilleure; mais il sera toujours singulier qu'une critique ou, si l'on veut, une plaisanterie si répétée à Atbènes ne soit indiquée par aucun auteur, et que les lloniains, quiont si souventcopié ces sortes d'ouvrages grecs, soient par conséquent entrés dans la plaisanterie, et qu'ils l'aient en quelque façon adoptée, sans avoir rien dit qui puisse nous la faire concevoir.
Le masque de Socrate accolé à celui de Minerve ne serait-il pas un hommage rendu par l'artiste à la sagesse du philosophe?
L'atTiilié qu'il portait cà son disciple Alcibiade expliquei^ait la faveur, qui a été accordée par les graveurs à l'élève, d'être rapproché de son maître dans un même monument.
DE LA C.ARFCATURE ANTIQUE f!".l
Une autre gemme dans laquelle le masque socratique est adjoint à un assemblage d'animaux, de palmes et de cornes d'abondance, est moins saisissable. (Voir le dessin page 83.)
Ce dauphin portant au bout de sa queue une palme, ce coq derrière lequel se dresse une corne d'abondance, forment un mélange d'emblèmes de guerre et de paix qui se compliquent du masque de Socrate placé en évidence par le graveur. Fautil y voir les idées du philosophe sur les avantages de la paix après la guerre? La tète de bélier rattachée au masque socratique, le lapin que l'artiste a groupés assez maladroitement, indiqueraient-ils les bienfaits de l'agriculture, un rappel à la vie des champs?
Je donne ces indications comme celles qui se présentent naturellement à l'esprit. Les pierres gravées avec une intention de satire s'expliquent plus facilement.
D'après des masques de théâtre sans doute, furent travaillées finement des cornalines et autres gemmes représentant, d'après certains archéologues, Socrate et sa femme Xanthippe accolés Tun à l'autre.
Ces masques évoquent le souvenir des pièces satiriques jouées par les biolorjues, acteurs qui parodiaient leurs contemporains célèbres.
Le double masque était porté par un même comédien, représentant à la fois l'homme et la femme, Socrate et Xanlhippe, le philosophe songeur et la mégère glapissante. Pour jouer ce double rôle, il suffisait à l'acteur, sans doute costumé avec des habits mi-partis masculins, mi-partis féminins, de se retourner et d'offrir tour à tour au public ses deux faces.
Avec un comédien habile à varier sa voix, l'effet comique était certain; et nous savons par Lucien que les comédiens de l'antiquité étaient merveilleusement habiles à remplir divers rôles dans la même pièce'.
L'acariâtre Xanthippe a assumé sur sa tête l'éternelle légende des mauvaises femmes en opposition avec un mari doux et tolérant.
On s'imagine quelle dualité comique apportait dans l'esprit des spectateurs la vue successive des deux masques.
Peut-être le comédien jouait-il la fameuse scène où Xanthippe vomit contre Socrate toutes sortes d'injures, et finit par lui jeter un pot d'eau sur la tête.
t. L'autour des Dialogues dss morts rapporte qu'un étranger ayant vu, après une représentation, un acteur se dépouiller de cinq habits différents, s'écria: « 0 sublime imitateur, tu trompes nos sens. Dans un seul corps tu as mis plusieurs âmes! »
— Il fallait bien, dit le philosophe, qiuil plût après un si grand tonnerre.
s 0 C p. A T E ET X A N T H I P r E , Masques d'upics unn cornaline.
On a nié, il est vrai, l'anecdote du pot d'eau et la réponse du sage résigné. Cependant Antislhène, disciple de Socrate, ayant reproché au philosophe le peu de soin qu'il avait pris d'adoucir le caractère de sa femme :
— J'ai, dit Socrate, choisi Xanthippe pour me donner des habitudes de modération et d'indulgence, convaincu qu'en vivant bien avec elle je
2Ô4 HISTOIKE DE LA CARICATURE ANTinUE
m'habituerais à supporter tous les autres hommes et à vivre dans leur société.
Xanthippe fut donc le véritable « démon de Socrate ».
Les poètes et les comédiens, pour se venger des réformes dramatiques proposées par le philosophe, se donnèrent à cœur joie la représentation géminée d'un dial)le à quatre en jupons et d'un sage ruminant des apologues dont la plupart durent prendre leur naissance dans le caractère emporté d'une femelle insupportable'.
1. On trouveia d'autres jilanclips et d'autres détails à ce sujet dans l'ouvrage de Ficoroni : Disseiiatio de lari'is scenicis et figuris comicis anlkiuorum Ilomanorum. Roma, 1750, \n-i°. Voir également Goilœus: Dachjliothecd, seii annuloruin sigillariiim quorum apud priscos tain grœcos quom romanes usus, promptuarium, cum expUcat. Jac. Groiwiii. Lugd. Ratavor., 1695, 2 vol. in-l". Une imitation dp ce dernier ouvrage a été publit-e sous le titre de Cabinet de pierres antiques gravées, ou Collection choisie de'2[G l)agues et de 682 pierres, tirées du cabinet de Gorlée et autres. Paris, Lamy, 1778, 2 vol. in-4".