‹ Histoire de la caricature antiqueChapitre 55 sur 94 · ENVERS DU CHAPITRK PRÉCÉDENT · texte numérisé non relu

ENVERS DU CHAPITRK PRÉCÉDENT

(I Le mot masque socratique est un terme abusif qu'il faut remplacer par masque silénique, ou plus simplement par masque bachique. Socrate n'a rien à voir là-dedans, » m'écrit un savant archéologue qu'on m3 permettra de ne pas nommer.

On pense quelle confusion s'empara de rnoi, pris la main dans le sac de l'erreur.

Plein de confiance dans la personnalité de Socrate, que je jugeais suffisamment établie d'après les monuments rassemblés par les érudits du xviii' siècle, Gorlœus, Gaylus, Ficoroni, de l'Aulnaye, je m'étais au dernier moment adressé à la science moderne pour lui demander quelques touches à ajouter au portrait du philosophe; et ces portraits, comme il arrive troi) souvent en iconographie, étaient déclarés mensongers!

Ainsi tout mon plan était détruit.

J'avais pensé adonner un court aperçu de l'ana-

tomie du laid, et à faire ressortir que la laideur est utile aux hommes en vue, la silhouette tourmentée de leurs traits entrant plus profondément dans les yeux du peuple que la beauté.

Il me semblait facile de prouver par des exemples modernes qu'à tout homme célèbre, fût-il d'un aspect sévère, la malignité pétrit un masque comique qu'il gardera jusque par delà le tombeau, et que cette image satirique de sa personne sera pour la postérité sa meilleure enseigne.

Il me restait encore à dire que la physionomie dont la nature avait doté Socrate servit particulièrement sa réputation, les lignes étant en absolue contradiction avec la régularité grecque.

Et voici que ces nombreuses pierres antiques qu'on croyait représenter Socrate, ne sont plus que des masques siléniques ou bachiques.

Ma première idée fut de jeter au panier les épreuves du précédent chapitre. Gela eût été héroïque; cela me sembla dur.

Puis je songeai à indiquer, dans une note, ainsi que je l'avais fait à propos de Phèdre, les démentis que donne à tout instant l'érudition moderne.

Enfin (n'y a-t-il pas quelque curiosité à voir ce qui se passe dans l'esprit d'un homme qui ne vise pas à l'Institut?) je me dis que sans doute il était utile de rétablir le véritable sens des monuments,

mais qu'avant de détruire le piédestal d'une légende, il faudrait mettre quelque figure à la place.

Bien d'autres raisons me passèrent par l'esprit; toutes, ô vanité de quelques pages écrites! protestaient contre la destruction du chapitre.

Enfin je me décidai à étudier de nouveau les différents archéologues qui ont insisté sur le masque socratique, me disant qu'après révision, un 7nea culpa sincère me ferait excuser d'avoir cru à la légende.

On a gravé assez pauvrement, au dernier siècle, d'après le cabinet du Hollandais Goiiœus, de nombreuses intailles socratiques. Caylus, on l'a vu par les précédentes citations, revient souvent sur le même masque, Ficoroni parle de Socrate en termes prudents, et de l'Aulnaye, qui est plus convaincu de l'authenticité du masque, a^été couronné, pour son ouvrage de la SaltaUon théâtrale, par l'Académie des inscriptions, ce dont j'approuve fort les académiciens de 1789.

Sans doute, le dire de ces érudits a été quelquefois modifié par les découvertes de monuments antiques; mais ils apportaient dans la science une bonhomie pleine de sens que je ne retrouve pas dans les mythologues modernes. Et eux-mêmes, les mythologistes, si on contrôle leurs appréciations, Bœttiger, Millin, Sainte-Croix, Lobeck, Viloison,

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Charles Lenormanl, sont-ils d'accord sur l'interprétation des mystères, d'après les peintures de vases? Voici donc le portrait présumé de Socrate.

MASQUE S 0 C R A T I û C E Il'iiprcs un caillée.

Mettons que ce soit Silène lui-même, ou ua des compagnons de Silène, ou Bacchus, ou un des compagnons de Bacchus.

Comment expliquer Silène ou Bacchus accolés au profil de Pallas, comme il se voit sur plusieurs camées? Serait-ce en vertu du dicton In vino sapientia, fabriqué pour les besoins de la cause?

Comment expliquer ces intailles au fond desquelles des tètes d'animaux d'un naturel sagace, tels que l'éléphant et l'aigle, sont ajustées au profil dit socratique?

Comment expliquer le masque de femme que je

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donne (page 253) pour celui de Xanthippe grondeuse opposée à Socrate résigné?

Veut-on une autre raison? Le masque silénique, le masque bachique sont des ti/pes;\e masque gravé ci-contre est celui d'un individu. Il répond absolument à la description du Banquet de Platon : « Je dis d'abord que Socrate ressemble tout à fait à ces Silènes, » etc.

Que les érudits me pardonnent de m'insurger un instant contre la science moderne qui, sans s'en douter, mène à l'athéisme archéologique. De même que les iconoclastes et les hriseurs d'images des révolutions du passé, la science en arrivera, avec son système de négations, à bàlir un Panthéon protestant, sans dieux et sans images.

Heureusement on ne détruit pas plus les légendes historiques que les contes populaires. Cent témoins, cent contemporains affirment que Cambionne n'a pas prononcé le fameux mot; le mot reste historique.

Les historiens modernes font et refout les origines de notre histoire; il est à douter (ju'ils fassent oublier l'honncte Mézeray.

Ce qui se dépense d'encre au service de l'archéologie est considérable. En savons-nous beaucoup plus que l'abbé Barthélémy?

Ah! si les archéologues allemands, italiens et

français pouvaient former un corps de légendes supérieur à la mythologie de nos pères, alors je consens à faire table rase des dieux et des déesses, des philosophes, des moralistes et des empereurs tels que nous les a peints le bon RoUin; mais avant de changer de mobilier, j'attendrai qu'on ait fait mieux que nos anciens meubles simples, solides et sans prétention.

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