‹ Histoire de la caricature antiqueChapitre 56 sur 94 · MASQUE · texte numérisé non relu

MASQUE

D'après un camée en cornaline.

PRÉEXCELLENCE DE LA SATIUE ÉCRITE DANS l'antiquité.

Gœlhe, traitant de la parodie chez les anciens^, disait :

Chez les Grecs, tout est d'un seul jet et tout est d'un grand style. C'est le même marbre, c'est le même bronze qui sert à l'artiste pour le faune comme pour le Jupiter, et toujours le même esprit répand partout sa dignité.

Il ne faut nullement chercher ici l'esprit de parodie, qui se plaît à revêtir et à rendre vulgaire tout ce qui est élevé, giand, noble, bon, délicat; ce génie nous a toujours paru un symptôme de décadence et de dégradation pour un peuple. Au conlraire, chez les Grecs, la puissance de l'art relevait la grossièreté, la bassesse, la lirutalité, et ces éléments, en opposition radicale avec le divin, peuvent alors devenir pour nous un sujet d'éludé et de contemplation aussi intéressant que la noble tragédie.

Les masques comiques des anciens qui nous sont parvenus ont une valeur artistique égale à celle des masques tragiques. Je possède moi-même un petit masque comique, en

1. Conversations de Gœlhe, recueillies par Eckermann, traduction de M. Emile Délerot. Chariientier, 1863, '1 vol. in-18.

bronze, que je n'échangerais pas contre un lingot en or, car cha(iue jour sa vue me rappelle la hauteur de pensée qui brille daiis toutes les œuvres que nous ont laissées les Grecs.

A répoque où Gœlhe s'entretenait avec Eckei'mann sur la parodie chez les anciens, il ne pouvait connaître les richesses que soixante ans de fouilles ont arrachées à la teri^e. Quelles exclamations enthousiastes eût excitées chez le penseur la vue des figurines comiques de l'Asie Mineure ! L'idée de caricature ou de pai^odie blessait pourtant Gœthe; mais on ne saurait prolester contre un petit art! de menue dimension, qui n'affiche pas plus d'importance que les terres cuites de Tanagra.

II était réservé à l'époque moderne d'étudier de plus près des monumenls qui modifient nos idées sur la sérénité de l'art grec, et c'est là ce que déjà faisait pressentir Mérimée.

Un peu moins scrupuleux que leurs maîtres les Grecs, disait-il ', les Romains ont cependant toujours idéalisé leurs modèles, et, même en figurant des monstres fantastiques, ils ne se sont pas écartés entièrement du beau. Leurs centaures, par exemple, sont de beaux hommes entés sur de beaux chevaux. Si parfois ils ont voulu exprimer la laideur, ils se sont attachés à la rendre terrible, évitant qu'elle parût dégoûtanle. D'ailleurs, les rares exemples antiques se réduisent à l'exagération de quelques traits de la face, et la face dans une figure nue n'a (ju'une importance secondaire.

1. Mérimée, Notes d'un voyage dans le midi de la France (183ij.

En relisant ce qui précède, ajoute Mérimée dans une note, je me suis rappelé un passage de Lucien (Dialogue du Menteur) où il est quoslion d'une statue difforme; mais l'exemple n'est pas concluant puisqu'il s'agit d'un portrait, celui de Pilicus, capitaine corinthien, par Déniétiius qui le représenta avec un gros ventre et des veines enflées.

En effet, la caricature, à l'état riidimentaire chez les artistes de l'antiquité, est souvent plus nettement indiquée par le poëte que parle peintre.

Tu as l'ànie boiteuse comme le pied; la nature a fait de ton extérieur l'image parfaite de ton intérieur, est une épigramme de Pallas sur un boiteux. Ainsi en deux vers apparaissent le physique et le moral rl'un de ces personnages difformes dont Qninîilien disait: Risus oriuntur ex corpore ejus in tlHcm (liciinus, aut ex animo,aut ex factia, aut ex lis quœ sunt extra jwsita.

(Les rires naissent [ou sortent] du corps de celui dont nous parlons, ou de son esprit, ou de ses actions, ou des choses qui sont hors de lui [et à son entour].)

Imperfections du corps, défauts d'esprit, mœurs, passions mauvaises, habitudes, vices, accidents de naissance, condition, fortune, sont des sources où s'alimente volontiers la caricature.

A propos des surnoms gro'esques dans l'antiquité, Cicéron disait : Materies omnis ridictdorum est in isiis viliis quœ sunt in vita humana.

(Toute la matière des ridicules est dans ces vices qui sont dans la vie humaine.)

Et ailleurs encore : « On rit beaucoup en voyant ces images où l'on devine presque toujours une difformité ou quelque défaut du corps avec une ressemblance plus laide. » (Cic.,(/e Orat., II.)

Mais la véritable caricature est dans les poètes du temps, dessinée quelquefois comme par un Daumier. Je ne puis lire certain passage de Ménandre sans penser à un Turcaret moderne que des crayons satiriques ont poursuivi pendant trente ans sous toutes les formes , dans sa vanité comme dans ses habits, dans son intérieur comme dans son extérieur. Le beau portrait que ce fragment de Ménandre, buriné comme par l'outil d'un graveur en médailles! Toutefois, je ne suis pas certain, ainsi que le dit M. Guillaume Guizot', que Denys, tyran d'IIéraclée, dut se récrier avec une admiration cynique et se reconnaître lui-même, si jamais quelque compagnon d'orgie lui lut ces vers ôes Pêcheurs :

Le gros porc était étendu sur le ventre. 11 menait une vie de débauches telle qu'on ne peut la mener longtemps. — Voici, disait-il, la mort que je désire tout particulièrement, la seule qui soit belle à mon gré : mourir couché sur le dos, le ventre tout sillonné par des plis de graisse, pouvant à

1. Ménandre, étude historique et littéraire sur la comédie et la société grecques. Didier, 1855, in- 18.

peine parler, et tirant l'haleine du fond de la poitrine, mais mangeant encore, et disant : Je crève de volupté !

Voilà la vraie caricature antique.

Malgré la finesse d'exécution du petit bronze de Garacalla, du musée d'Avignon (voir page 110), et quoique bien des instincts cruels soient exprimés dans les traits de cette figurine satirique, combien elle est loin de ce portrait de Ménandre !

Et si on excepte la caricature de Garacalla, quels documents a-t-on trouvés sur les grands hommes de l'antiquité qui répondent aux vœux de l'écrivain anglais :

Une bonne caricature contre Cicéron, César ou Marc-Antoine, si le hasard en faisait retrouver une dans les fouilles d'Herculanum, nous dirait pourquoi et comment on se moquait alors de ces grands personnages; nous retrouverions les émotions contemporaines, nous poui'rions nous remettre, si j'ose le dire, au niveau des intérêts, des folies et des passions d'autrefois. L'histoire, telle qu'on l'écrit ordinairement, n'est pas vivante. Dans la caricature, non-seulement elle vit, mais elle a cette existence intense, rude et mauvaise que donnent les passions '.

On n'a découvert jusqu'ici en Italie de caricatures ni contre Cicéron, ni contre César, ni contre Marc- Antoine. On a retrouvé la caricature d'une figure bien plus considérable, la caricature de « Celui que

i. London and Wetsminster Revieiv.

nulle parole ne peut faire comprendre. » Et comme on mesure les palais à l'ombre qu'ils répandent, tout homme est jugé grand qui traîne après lui des légions de négateurs, de gens hostiles, d'esprits bas qui se remuent, s'attroupent et l'ont repoussoir à son génie.

Sous le règne d'Auguste, Jésus apparut tout à coup, simple, noble, majestueux. Et on pressentit quel rôle l'inconnu allait jouer dans l'humanilé. Il était vaincu, et il ne fut pas épargné, car ses ennemis sentaient qu'aucune force ne pouvait brider sa parole victorieuse.

Il disait à ceux qui Tentouraient : « Aimez-vous les uns les autres. » Et on le condamna, mais on ne put condamner sa doctrine. On le crucifia, on ne put crucifier son idée. Et, quoique crucifié, Jésus fut caricaturé. Mais la caricature ne put empêcher qu'au-dessus de sa touchante figure apparût ce nimbe mystique dont le rayonnement devait éclairer l'humanité.

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