CARICATURES CONTRE LE CHRIST ET LES PREMIERS CHRETIENS
De tous les graffiti trouvés jusqu'ici, celui découvert dans un jardin, près du mont Palatin, par l'infatigable chercheur Garucci, est le plus important.
C'esl la caricature du Christ représenté avec une tête d'âne (Y. p. ÎIM.)
11 n'y a pas de doute ; un dieu est en croix, et le P. Garucci prouve que ce dieu crucifié ne peut être que le Christ, nul culte de l'antiquité n'ayant représenté un dieu étendu sur la croix.
Avant tout, il faut remarquer qu'il ne se trouve aucun dieu crucifié dans la multitude infinie des fictions ou des traditions païennes... De sorte que la première pensée qui se présente à l'esprit est que cette bizarre fantaisie doit être attribuée à quelque païen qui voulait tourner en moquerie le mystère de la Ilédemption... Nous pouvons donc penser, dit le savant jésuite, que nous avons découvert une parodie du culte chrétien
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Les calomnies répandues plus particulièrement par les juifs contre les premiers chrétiens s'appuient surtout sur l'idolâtrie et l'immoralité.
Cependant l'accusation d'adorer un liomme crucifié partait à la fois des juifs et des païens. Les chrétiens étaient accusés d'adresser leurs hommages à un homme condamné pour ses crimes au supplice infamant de la croix. Des gouverneurs de province, devant le trihunal desquels étaient traduits des chrétiens, cherchèrent à les dissuader d'adorer un homme qui, n'ayant pu se sauver lui-même, était incapable d'être utile aux autres.
Telle est l'accusation formulée par le païen Cécilius, à qui Octavius le chrétien répond : « Nous n'adorons pas la croix, et nous ne désirons pas d'être crucifiés; mais vous qui consacrez des dieux de bois, peut-être adorez-vous aussi des croix de bois, comme faisant partie de vos dieux. »
TertuUien abonde dans le même sens avec une éloquence pleine d'ironie :
Quant à ceux qui s"ima<,'-iiuMit que nous ailoroiis la croix, ne sonl-ils pas nos coadoraleurs quand ils t.àchent de se rendre propice quelque morceau de bois? Qu'importe la figure, puisque la matière est la même? Qu'imp(jrte la forme, puisque le même objet est le corps d'un dieu? Et quelle différence y a-t-il entre l'arbre de la croix et la Pallas atbénienne, ou la Gérés de IMiaros, qui ne sont autre cliose qu'une perche grossière et un bois informe qui s'élèvent sans effigie ? Toute
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branche qu'on plante verticalement est une portion de la croix. Serions-nous par hasard répréhensibles d'adorer le dieu tout entier? N'avons-nous pas dit d'ailleurs que les ouvriers ébauchent vos divinités sur une croix? Vous adorez les Victoires dont les trophées renferment des croix qui en forment l'intérieur, etc.
L'idée reçue chez les païens était que les juifs, et d'après eux les chrétiens, adoraient une tète d'âne. Contre cette autre accusation, Octavius défend ainsi les chrétiens :
Toute l'occupation des démons est de répandre de faux bruits... De là vient ceUe fable que la tête d'un âne est pour nous une chose sacrée. Qui serait assez insensé pour avoir une pareille divinité , et assez simple pour s'imaginer qu' on pût l'adorer, à moins que ce ne soit vous, qui avez consacré dans les étables tous les ânes avec votre déesse Épona... vous qui adorez des tètes de bœufs et des tètes de moutons.
Tertullien revient sur cette tète d'ane :
Quelques-uns d'entre vous ont rêvé que nous adorons une tête d'âne. Voici ce qui a fait soupçonner cela à Cornélius Tacitus. Dans le cinquième livre de ses Histoires, racontant la guerre contre les Juifs, il remonte à la naissance de ce peuple. Après avoir parlé à sa manière de son origine, de son nom et de son culte, il rapporte que les Juifs sortis, ou, comme il le veut, bannis de l'Egypte, manquant d'eau dans les vastes déserts de l'Arabie, et épuisés de soif, ayant trouvé des sources par le moyen de quelques ânes qu'ils suivirent,., adorèrent en reconnaissance l'image d'un animal semblable. C'est de là, je pense, qu'on a présumé que nous, dont la religion est voisine de celle des Juifs, nous adorions un pareil simulacre.
A ce propos le P. Garucci a dit : « On comprend quel sens caché peut avoir la monstrueuse image, qui mêle au culte du Crucifié celte table d'une tête d'càne... Je suis convaincu que la parodie du païen mauvais plaisant s'explique fort bien en admettant qu'il voulut tourner en dérision l'adoration d'un dieu crucifié, sans oublier la calomnie de la tête d'âne sauvage qu'il appliquait au culte des chrétiens. »
M. Charles Asselineau ' n'accepte pas aussi facilement l'application que le père Garucci fait de celte caricature à Jésus-Christ.
On a beau m'appoiHer, dit-il, des textes qui témoignent que les chrétiens des premiers siècles ont été soupçonnés il'adorer une tète d'âne, je m'en réfère au dessin même; le personnage qui considère ce crucifié onocépliale nie paraît d'expression et de geste plutôt ironique que pieux. Les chrétiens étaient mis en croix dans tout l'empire. 11 se pourrait donc qu'ici le crucifié fût, non pas le dieu, mais son adorateur, et l'inscription devrait se comprendre ainsi : Voilà Alexamène, l'adorateur de Dieu '-.
1. Asselinenii, Uisloire de la caricature antiijue, par Champ fleuri/. Soissons, impr. Fossé Darcosse. In-8° de 11 p. tiré à cent ex.
2. Co texte, que le P. Garucci et Tabbé Marligny ont négligé, est assez important pour qu'il soit cité : « Sed nova jam Dei nostri in proxima civitate eilitio publicata est, ex (|ua quidam frustrandis bestiis mercenarius noxius, picturam proposuit cum ejusmodi inscriptione : Deis Christianorum onochoktes; is crat auribus asininis, altf.ro pf.de uxr.i'LATi's, librum gestans, et togatus. Risimus et nomen et fi)rniani... » Tertulliani opéra, édition deRigault. Paris, 16Gi, in-folio, p. 16.
CAIUCATURE DU CHRIST TROl'VKE SLR UN" MUR, A ROME.
Dessin réduit au tiers de l'original.
On voit aujouid'hui au musée Kircher, à Rome, le morceau de pierre détaché du mur d'un jardin, sur laquelle était gravé le dessin satirique contre le Christ, qui se rapporte à la défense d'Octavius et de TertuUien.
Alexamène adore Dieu, telle est la traduction de la légende qui nef cmble prêter à aucun doute. Le chrétien Alexamèr.e adorait l'idole à tête d'âne. Celui qui traça ce dessin sur le mur avec un stylet, traçait une dénonciation. Alexamène périt sans doute victime de la caricature.
Ce n'est point un fait isolé que cette parodie du culte des chrétiens. Si, grâce au savant jésuite Garucci, on a retrouvé l'important monument relatif à Alexamène, d'autres de même nature existèrent certainement.
Un texte positif de Tcrlullien prouve que les calomnies ne suffisaient pas contre le christianisme, et que le peuple païen avait besoin d'être excité par des représentations plus à sa portée.
On vient de faire paraître dans la ville prochaine, dit Tcrlullien, une nouvelle ligure de notre Dieu. C'est un mercenaire (gladiateur), habile à échapper aux hétes, qui a propose cette peinture avec l'inscription suivante : Le dieu-ane DES chrétiens; il avait des oreilles d'àneetun pied eu sabot, tenait un livre à la main et était vêtu d'une toge. Nous n'avons fait que rire du nom et du dessin.
Cette fois il s'agit d'une peinture (picturam), et non d'un dessin gravé sur une muraille.
Dans cette peinture le Dieu a des oreilles d'âne auribus asininis). Tertullien ne dit pas que la tête tout entière soit celle d'unàne, comme dans le graffito trouvé par le P. Garucci.
Le Dieu des chrétiens a un pied en sahot (altero pede ungulatus). Ce détail n'existe pas non plus dans le graffito.
Enfm il tient un livre (librum geslans), ce qui est tout à fait caractéristique, et prouve la variante entre la peinture satirique et le monument commenté parle P. Garucci.
Ainsi se trouvent confirmées les différentes indications données sur cet important sujet par les anciens : Plutarque, Tacite, Minutius Félix, Apion le grammairien, Suidas, l'historien Democritus, etc.
Il y a quelques années, s'il faut en croire un journal, des découvertes satiriques analogues auraient été faites à Pompéi :
Dans (les fouilles actuelles de Pompéi, on découvre en ce moment des vestiges du christianisme. Dans le palais de l'édile Pansa, rue de la Fortune, on vient de trouver contre des murailles une croix ciselée, non encore terminée, avec des inscriptions injurieuses et des caricatures à l'adresse d'un Dieu crucifié.
Une autre accusation des juifs et des païens contre les premiers chrétiens a été signalée, je crois pour la première fois, par labbé Martigny.
Cette accusai ion, confirmée par un monument satirique, j'en emprunte l'analyse au savant archéologue, à l'article Calomnie de son livre'.
Adoration des pontifes. L'origine de ceUe calomnie, à laquelle on ne connaît guère d'autre auteur que le sophiste Lucien (Dial. in Mort. Peregrini, p. 994, édit. 1615), était la vénération que les fidèles témoignaient en toute rencontre au sacerdoce... L'accusation revêtait (juelquefois une formule obscène, supposant que le culte des fidèles s'adressait à ce qu'il y a de plus honteux dans l'homme, antistitis genitalia. Ils (les païens) exécutaient même des statues spintliriennes qui traduisaient aux yeux cette infamie. On possède au musée du Vatican, d'après Mamachi iAntiq. Christ., 1, 130), un coq qui, à la place du bec, a un phallus, avec cette sacrilège inscription : Swr-fls -/ôiTjuiou, salvator mitndi. On pense que l'usage où étaient les premiers chrétiens de se prosterner devant leurs prêtres pour confesser leurs péchés, prcsbytcris af/i'o/uJ(Tertullien,D<; Pœnit., ix), avait pu donner lieu à une si étrange accusation.
A cette calomnie, le chrétien Octavius répondait :
Celui qui, dans des récits mensongers, nous accuse d'adorer en la personne de nos prêtres une chose dont la pensée seule nous fait rougir, nous impute des infamies qui luisent propres. Un culte aussi obscène se pratique sans doute parmi ceux qui, prostituant toutes les parties de leur corps, don-
1. Dictionnaire des Antiquités chrélieiines, I vol. grand in-8"avec planchos. Paris, Hachette, 18G5.
lient au libertinage le nom de galanterie, et portent envie à la licence des courtisanes, hommes dont la langue n'est pas pure, lors même qu'elle se tait, et qui éprouvent le dégoût de l'impudicité avant d'en sentir la honte. Les monstres, ô comble d'horreur ! se rendent coupables d'un crime que ne peut souffrir l'enfant de l'âge le plus tendre, et auquel la tyrannie la plus dure ne parviendrait pas à contraindre le dernier des esclaves. Pour nous, il ne nous est pas même permis d'écouter de pareilles turpitudes, et je croirais violer la pudeur si j'employais plus de paroles pour notre défense. Et certes, nous ne pourrions nous imaginer que les abominations que vous imputez à des gens aussi chastes, aussi retenus que nous, fussent possibles, si nous n'en trouvions des exemples parmi vous.
Quelle éloquence que celle de ce chrétien, et combien cette accusation par les païens retombe sur leurs épouvantables mœurs dévoilées parOctavius!
Il en est des véritables prêtres comme des grands médecins : toute blessure physique ou morale, ils l'étudient froidement.
Ce sont les petits esprits qui se gendarment contre la négation, sans laquelle l'aifirmation ne saurait se montrer rayonnante. La caincature est quelquefois le noir du blanc, la nuit du jour, Tenvers de l'endroit, le non du oui.
Ceux-là qui nient Dieu prouvent que ceux-ci croient en Dieu.
Signe de faiblesse que d'être blessé de la négation. La contradiction est nécessaire qui fait contre-
poids à la vanité humaine. Et voilà pourquoi je reciierche curieusement les traces de cette caricature, dure, injuste, cruelle, qui forme un côté du piédestal du génie.
Certains, cachant leur timidité d'esprit sous de vagues aspirations à l'idéal, s'irritent contre les grimaces de la satire. Ils voient dans le rire moderne une atteinte à toute noblesse, comme si les anciens avaient échappé à ces contradictions*.
Un poëte, dans un fragment ayant pour titre : Le respect considéré comme élément d'inspiration-, maudit Aristophane, dont les satires ont contribué à la mort de Socrate. A entendre M. de Laprade, Jeanne d'Arc a été souillée à jamais par Voltaire.
Chaque grand homme n'est reconnu vraiment grand que par l'injustice de ses contemporains.
Aristophane n'a pas versé la ciguë à Socrate. Socrate était condamné d'avance par son génie. Aristophane n'eût pas existé que Socrate eût été condamné par ses concitoyens.
Sans le crucifiement, le Christ ne serait pas le Christ.
Tout supplice injuste se change en triomphe dans l'avenir.
En quoi Voltaire a-t-il souillé la chaste figure
1. Cicéron disait qu'Homère lui-même avait rapetissé les dieux.
2. De Laprade, Questions d'art et de morale. Didier, 1 vol. in-8'
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de Jeanne d'Arc? Qui lit la Piicelle aujourd'hui? Et chaque jour ne recueille-t-on pas pieusement les moindres parchemins relatifs à Jeanne d'Arc?
Si l'ironie disparaissait du monde, elle emporterait le dernier asile, que dis-je? la dernière dignité du taibleet de l'opprimé. L'indomptable et insaisissable ironie, qui enveloppe et dissout peu à peu les domiiialioas les plus superbes, a souvent servi les meilleures causes qu'on puisse défendre en ce monde, et l'on a vu des temps malbeureux où le sourire d'un honnête homme était la seule voix laissée à la conscience publique '.
Yoilà qui est mieux parlé.
Enthousiasme est la face de la médaille au revers de laquelle est gravé : Ironie.
Mais certains hommes n'admettent le revers qu'au jour où. ble-îsés, après avoir exigé pour leurs œuvres une sorte de respect olympien, ils descendent euxmêmes dans l'arène de la satire.
S'il faut en croire un artiste moderne qui avait sollicité de M. de Lamartine la permission de faire sa caricature, celui-ci aurait répondu : « Qu'on ne comprenait pas qu'il vînt à l'esprit d'un homme sainement organisé la pensée de défigurer son semblable; que ce faisant, c était insulter la Divinité, Dieu ayant fait Vhomme à son image, que pourtant le dessinateur pouvait agir à son égard
i. Piévost-Paradol, Xouveaux Essais depoitUque et delilléralure. Micliel Lévv, i8b2, 1 vol. in-8".
comme bon lui semblerait. » Sa physionomie, ajoutait le poëte, appartenait ait ruisseau comme au soleil.
Le caricaturiste, qui, d'après les lois actuelles, était obligé de demander au poëte la permission de faire grimacer ses traits, avait peut-être un médiocre talent satirique; mais le poëte se donnant au public, le public avait le droit de faire connaître ses sentiments, et, quoiqu'il s'attaquât au poëtesoleil, je donne raison au caricaturiste-ruisseau.
Parmi les monuments précieux de la collection Campana, on remarque un buste double, dont les deux têtes accolées sont taillées dans un même bloc de marbre. Ce sont les masques de Sophocle et d'Aristophane que l'antiquité a réunis ensemble à jamais.
Par là, les anciens ont montré leur admiration pour le génie grave et le génie satirique.
Honorons nos Sophocle; gardons-nous de bâillonner nos Aristophane.
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