‹ Histoire de la caricature antiqueChapitre 66 sur 94 · LETTRE A M. MÉRIMÉE · texte numérisé non relu

LETTRE A M. MÉRIMÉE

Ne pensez-vous pas, monsieur, qu'il est prudent au chercheur de ne pas creuser trop longuement une question, s'il veut être suivi par le public? Une édition « considérablement augmentée » est celle

1. Publiée dans la Ga<ette des heaux-arts, 1869. Quelques-uns s'étonneront peut-être que les principaux motifs de cette lettre ne soient pas rentrés dans les cadres de leurs chapitres respectifs; l'épuisement subit delà précédente édition, la mise en demeure de réimprimer un volume qui manquait à la collection n'ont pas permis à l'auteur de refondre complètement son premier travail. Certains détails ont été ajoutés, des vues fausses ont été rectifiées: des découvertes archéologiques nouvelles, le chapitre relatif à Hercule, complètent l'édition actuelle; mais des fouilles récentes ont ap|)orté un si grand nombre de moimmcnts inédits qu'il eiit fallu un trop long délai avant de graver ces preuves de la raricaturc en Grèce. L'auteur n'y reviendra désormais qu'à Theure où il croira apporter au public des lumières historiques définitives.

qui devrait contenir le moins de matières ; aussi ne reviendrais-je pas pour la troisième fois sur le chapitre des origines des Caricatures, si quelques monuments inédits, joints à des renseignements tirés des historiens, ne venaient consolider le clou auquel sont attachées les preuves de l'art plaisant, satirique et grotesque dans l'antiquité.

Pendant sa questure à Home, Cicéron, dit Plutarque, fit au\ dieux l'offrande d'un vase d'argent sur lequel il fit graver ses deux premiers noms, 3Iarcus Tullius ; mais à la place du troisième, il commanda à l'artiste, par plaisanterie, de graver un pois chiche. Voilà ce qu'on rapporte à propos de son nom.

Ce passage a étonné le traducteur, qui ajoute en note : « Cette puérile anecdote n'a probablement rien d'authentique\ »

La note est courte; elle n'a que sept mots. On pourrait en retrancher cinq à la décharge de Plutarque, car, de l'historien et du traducteur, le plus puéril des deux n'est pas celui qu'on pense. Un tel rébus est bien d'essence antique. Cicéron s'en amusa {cicer en latin signifie pois chiche), car il était d'humeur assez plaisante pour que ses adversaires le surnommassent scurraconsularis, bouffon consulaire. Les anciens n'étaient pas si solennels que

1. Vies des hommes illustres de Plutarque, trad. par Alexis Pierron. 4 vol. in-18. Charpentier, 1844.

l'Université nous les montre habituellement, et il faut se rappeler que même les Lacédémoniens, avaient consacré un temple au Rire.

Chose singulière que ces bandelettes dont veulent entourer l'antiquité les « fanatiques du beau», car c'est ainsi qu'ils se surnomment eux-mêmes ; combattant pour la sculpture grecque, ils craignent bien à tort, selon moi, que la blancheur des marbres dont ils chantent la pureté ne soit altérée, si quelque veine sarcastique y est découverte.

Sans doute le culte du beau fut presque général en Grèce, les monuments le prouvent; mais il est dangereux qu'un spiritualisme de parti pris s'étendant jusqu'aux Latins n'épaississe le bandeau et n'empêche, comme dans la circonstance actuelle, d'admettre l'indication précise d'un historien sur les choses de son temps.

A Rome, dit Plutarque, on dédaigne les peintures, les statues, la beauté des jeunes esclaves et des femmes. On cherche sur le Forum ceux qui ont les bras ou les jambes de travers, trois yeux et une tête d'autmche ou bien un hermaphrodite.

Dans celte dépravation du goût n'y a-t-il pas une leçon? L'anatomie du laid est fertile en enseignements, à condition qu'on ne s'y complaise pas et

qu'on lui oppose l'harmonie des grandes lignes, la quiétude, l'ineffable contentement que laissent à l'esprit et aux yeux une belle composition, d'éclatantes colorations.

Vivre sans Beau, autant vivre sans respirer; mais la satire, la parodie, la caricature, renferment de précieuses indications pour ceux qui veulent voir clair dans le passé, et c'est pourquoi je reprends une fois de plus la vrille, m'efforçant de trouer les planches qui nous enlèvent la vue de l'antiquité.

On sait par les poètes satiriques que les hommes au pouvoir n'étaient pas épargnés; aussi, les archéologues ont-ils cru pouvoir appliquer les plus grands noms à des monuments peu importants, à des lampes d'argile commune dont les potiers, pour é'gayer le peuple, décoraient les contours de sujets plaisants.

Un ancien catalogue des terres cuites du musée de Naples donne la description d'une « lampe figurant un homme, les cheveux rasés, à cheval sur une outre, et qui approche du bec (sic) un papyrus, dans l'attitude de quelqu'un qui lit et déclame. » A cette notice le rédacteur a ajouté : « Caricature relative peut-être à Démosthènes. »

L'étude de l'art parodique ayant été négligée au début par les archéologues, ils se trouvèrent nécessairement embarrassés de fournir des explica-

lions lorsque de pareils monuments populaires frap-

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