CHAPITRE IV
Le diabolique dans la caricature. — Amour du plaisant au moyen âge. — Causes de son influence sur les idées qu’on a conçues des démons. — Histoire du peintre dévot et du moine errant. — La noirceur et la laideur caricaturées. — Les démons dans les pièces à miracles. — Le démon de Notre- Dame.
Comme je l’ai déjà dit dans le précédent chapitre, il ne saurait être douteux que tout le système de la démonolosie du moyen âge n'ait tiré son origine de la mythologie païenne. Les démons des lésendes monacales étaient simplement les elfs, les fées et les lutins teutons, qui hantaient les bois, les champs, les eaux, et aïmaient à égarer ou à tourmenter la race humaine, mais dont la malignité avait ordinairement un caractère assez enjoué. Îls étaient représentés dans la mythologie classique par les faunes et les satyres, qui, comme on l’a vu, se trouvent mêlés, pour une large part, à la littérature comique primitive des Grecs et des Romains ; mais ces elfs teutons étaient doués d'une ubiquité plus étendue que les satyres, car ils hantaient même les maisons des hommes, ct non-seulement ils leur jouaient de mauvais tours, mais encore ils intervenaient plus souvent et plus familiérement dans leurs affaires. Au lieu de regarder les personnages des superstitions populaires comme des êlres fabuleux, le clergé chrétien enseigna qu'ils étaient tous des créatures diaboliques, et autant d'agents de l’esprit du mal, constamment occupés à tenter les hommes et à les faire tomber dans des piéges. C’est pourquoi, dans les légendes du moyen âge, nous voyons souvent les démons se présenter sous des formes burlesques ou dans des positions risibles, faisant des actes très-peu conformes à leur véritable caractère, tels que de manger et de boire, ou parfois mêne se laissant surpasser en finesse, jouer ou duper honteusement par des mortels.
Bien qu’ils prissent toutes les formes qu'il leur plaisait, leur forme naturelle était remarquable surtout par son extrême laideur;
un d'eux, qui hantait une sombre forêt, est décrit par Giraldus Cambrensis (Gérald Barry), écrivain de la fin du douzième siècle, comme un être velu et d’une difformité monstrucuse. A en croire une histoire du moyen âge, diversement racontée, la cave d'un haut personnage reçut un jour la visite de ces démons, qui lui burent tout son vin, sans qu'il pôt s'expliquer la rapide disparition du précieux liquide. Les tentatives faites par le malheureux propriétaire pour découvrir les pillards étant restées vaines, quelqu'un, qui soupçonnait probablement la vérité, lui conseilla d'asperger d’eau bénite un des barils. L’expédient était bon, car, le lendemain matin, un démon, qui ressemblait beaucoup à celu qu'a décrit Giraldus, fut trouvé collé à la pièce.
On raconte aussi qu’un jour Édouard le Confesseur alla voir le tribut appelé le Danegeld ; on le lui montra tout emballé dans de grands barils prêts à être expédiés. C'était, parait-il, le mode habitucllement employé pour le transport de fortes sommes d'argent. Le pieux roi possédait, entre autres choses, une sorte de seconde vue qui lui permettait de voir distinctement les esprits, et il vit assis sur le plus gros baril un diable noir et hideux :
Vit un déable saer desus Le trésor, noir et hidus.
(Vie de saint Édouard, 1. 944.)
Une enluminure représentant ce fait existe dans un manuscrit conservé à la bibliothèque du collége de la Trinité à Cambridge (ms. Trin., col. BX, 2). C'est celle que reproduit notre figure 35. L'idée générale est évidemment prise de la forme du bouc, et la parenté du démon avec le satyre classique est sensible.
La laidcur était un des caractères essentiels des démons; de plus, leurs traits ont ordinairement une expression de satisfaction railleuse, comme s'ils prenaient grand pluisir à leurs occupations. Le moven âge nous a transmis l'histoire d'un jeune moine qui cumulait dans une abbaye les fonctions de sacristain et de directeur des travaux de construction et d’ornementation. Les sculpteurs sur pierre étaient occupés à couvrir la muraille de l’abbaye d’admi-
1 « Formam quamdam villosam, hispidam et hirsutam, adcoque envrmiter deformem. » (Girald. Camb., ftiner. Camb., lib.c. v.)
rables représentations de l'enfer et du paradis. Dans la représentation de l'enfer, on voyait le démon Ss’acharnant après ses victimes, et
Qui par semblant se délitoit En ce que bien les tormentoit.
__ Le sacristain, qui surveillait les sculpteurs tous les jours, fut
enfin poussé par un pieux zèle à essayer de les imiter. Îl se mit à l'œuvre pour faire lui-même un diable, et tout d'abord il y réussit si bien, son diable était si noir et si laid, que personne ne pouvait le regarder sans terreur :
Tant qu’un déable à fere emprist; Si i mist sa poine et sa cure,
Que la forme fu si obscure
Et si laide, que cil doutast
Que entre deus oilz l'esgardast.
Encouragé par ce premier succès, — car il est bon de dire que son talent d'artiste s’élait révélé tout à coup, et que jamais il n'avait auparavant manié le ciseau, — notre moine continua jusqu’au bout son travail. Jamais portrait du diable n'avait été si ressemblant :
Si horrible fu et si lez, Que tretous cels que le véaient Seur leur serement afermoient C' oncques mès si laïde figure, Ne en taille ne en peinture, N'avoient à nul jour véue, Qui si eust laide véêue, Ne déable miex contrefet Que cil moine leur avoit fet.
(Fabliaux de Méon, t. 1], p. 414.)
Le démon se trouva offensé, et la nuit suivante, s'étant montré au Sacristain, il lui reprocha d’avoir exagéré sa laideur, et lui enjoignit, sous peine de châtiment, de briser la sculpture et d’en exécuter une autre où il serait représenté avec incilleur air. Mais,
bien que l'apparition se fût renouvelée trois fois, le pieux moine refusa d’obéir. L'esprit du mal s’y prit dès lors d’une autre manière. A force de ruses, il parvint à rendre le malheureux religieux amoureux fou d’une dame du voisinage. Les deux amants complotèrent non-seulement de fuir ensemble à la nuit, mais aussi d'emporter le trésor du monastère, qui était naturellement à la garde du sacristain. Découvert, et | arrêté dans sa fuite encore nanti du corps du délit, le trésorier infidèle fut jeté en prison. Là, le diable lui apparut et lui Fig. 35.
promit de le délivrer de tous ses embarras, à la simple condition qu’il briserait sa hideuse statue et en ferait une autre le représentant, lui le démon, sous des traits séduisants. Trop heureux d'en être quitte à si bon marché, le prisonnier s’empressa d'accepter la proposition. Les’ démons, on le voit, n’aimaient pas à être représentés comme de laids personnages. Quoi qu’il en soit, dans le cas dont nous parlons, le diable prit aussitôt la forme et la place du sacristain, et celui-ci, regagnant sa cellule, alla se coucher comme si de rien n’était. Quand, le lendemain matin, les autres moines le trouvèrent dans son lit et l'entendirent décliner toute connaissance du vol ou de l’emprisonnement, ils coururent à la prison et y trouvèrent le diable enchaîné. L'occasion était bonne de tenter un exorcisme; maître Satan ne leur en laissa pas le loisir, et, après quelques échantillons de son humeur turbulente, il rompit ses liens et disparut, laissant les moines convaincus que toute cette aventure était une machination de l'esprit de ténèbres. De son côté, le sacristain, qui ne se sentait pas l’envie d’encourir une seconde fois la colère de son libérateur, accomplit fidèlement sa part du contrat et fit un nouveau diable qui, cette fois, n’avait plus rien de repoussant.
Une autre version de cette histoire, toutefois, la fait finir différemment. Après le troisième avertissement, le moine, ne tenant aucun compte des menaces du malin, fit le portrait de celui-ci plus laid que jamais. Pour s'en venger, le démon survint à l’improviste et brisa l'échelle sur laquelle le moine était monté pour travailler. Le pauvre sculpteur eût été tué sans aucun doute; mais la Vierge, à qui il était fort dévot, vint à son aide, et, le saisissant par la main et le soutenant en l'air, désappointa le diable dans son dessein. C'est ce dernier dénoûment que représente notre gravure n° 36, tirée du célèbre manuscrit du Musée Britannique connu sous le nom de Psautier (le la reine Marie (ms. Reg.
2, B. vu). Les deux démons qui y figurent portent bien marquée, sur leur
Æ— physionomie, l'expression ==> de joyeuse humeur qu'on Fig. 36. prêtait aux lutins du moyen
âge. °
Il est encore une autre histoire populaire, qu'on trouve aussi relatée sous diverses formes. Les vieux chroniqueurs normands y donnent le beau rôle à leur duc Richard sans Peur. Un moine de l’abbaye de Saint-Ouen, qui remplissait également les fonctions de sacristain, mais négligeait les devoirs de son emploi, avait noué unc intrigue avec une dame du voisinage, et quittait habituellement le couvent pendant la nuit pour se rendre auprès d'elle. Sa place de sacristain lui facilitait le moyen de sortir ainsi à l'insu des autres frères. Sur son chemin, il avait à franchir un pont de bois sur la petite rivière de Robec. Une nuit, les démons, qui l'avaient guelté dans son excursion coupable, l’atteignirent sur le pont et le jetèrent à l'eau. Un diable s’empara de l’âme du nové et il l'aurait emportée, si un ange n’était venu la réclamer en raison de ses bonnes actions. La dispute prit une telle importance, que le duc
Richard, dont la piété égalait le courage, fut appelé pour trancher la question. Le même manuscrit, qui nous a fourni notre dernière gravure, nous fournit encore notre tigare 37, représentant les deux démons donnant un croc-en-jambe au moine, et le jetant sans cérémonie dans la rivière. Le corps de l’un des démons affecte ici la forme d'un quadrupède, au lieu d'avoir, comme l’autre, celle d’un homme ; il a de plus des ailes de dragon.
Jl existe une autre version de cette histoire, qui est alors rangée parmi les légendes de la Vierge Marie, au lieu de l’être pamni les légendes relatives au duc Richard. Le inoine, malgré ses fautes,
*avait rendu à la Vierge un culte constant, et au moment où il tombait du haut du pont dans la rivière, Marie, s'avançant entre ses persécuteurs et lui, le saisit par la main, et le sauva de la mort. Un des compartiments des vieilles peintures inuralcs de la cathédrale de Winchester se rapporte évidemment à cette dernière version. Notre gravure n° 38 en est la reproduction. Ici, les diables ont des formes plus fantastiques que celles que nous leur avons vu donner jusqu'à présent. Elles nous rappellent déjà les formes grotesques, variées à l'infini, que les peintres de la Renaissance accumulaient dans certains sujets, tels que la Tentation.
Du reste, ces étranges idées sur les formes des démons se sont non-seulement conservées pendant toute la période du moyen àge, mais elles sont à peine éteintes de notre temps. Les démons figurent sous toute sorte de formes cxagérées dans les images des livres religieux populaires qui parurent au début de l'imprimerie. J'en puis citer comme exemple une gravure du livre ancien et trèsrare imprimé avec caractères de bois, intitulé : Ars moriendi ou « l'Art de mourir, » avec ce sous-titre : De Tentationibus morienlium. « Des Tentations auxquelles sont exposés les mourants. » La scène, reproduite en partie dans la gravure ci-après (n° 39), re-
présente la chambre d’un moribond, dont le lit est entouré par trois démons qui viennent le tenter, pendant que ses parents des deux sexes le regardent, ignorant complétement la présence des esprits malins. Ceux-ci ont des formes singulièrement grotesques, et leurs traits hideux trahissent un certain degré de ruse vulgaire qui n’ajoule pas peu à l’effet du tableau. Un des démons, penché sur le mourant, lui suggère l'avis exprimé par les mots écrits sur ja banderole qui lui sort de la bouche : Provideas amicis, « Pourvois tes amis; » un autre, dont la tête apparaît à gauche, lui dit tout
bas : Intende thesauro, « Pense à ton trésor. » Le mourant semble singulièrement perplexe au milieu de ces conseils.
Pourquoi les chrétiens du moyen âge jugèrent-ils nécessaire de faire les diables noirs et laids ? La première réponse qui se présente à cette question, c'est que les treits caractéristiques que l’on entendait représenter étaient la noirceur et la laideur du péché. Toutefois, ce n’est là qu’une explication partielle du fait; car il est certain que cette notion était populaire et qu’elle avait existé antérieurement dans la mythologie du peuple ; d’ailleurs, comme nous l'avons déjà fait remarquer, la laideur qu’on prête aux démons est
une laideur vulgaire, enjouée, qui vous fait rire au lieu de vous faire frémir.
Une autre scène, tirée des curieux dessins qui sont au bas des pages du Psautier de la reine Marie, est reproduite plus loin dans notre figure 40. Elle représente le plus populaire des tableaux du moyen àge, avec la plus remarquable des interprétations littérales, les bouches de l’enfer.
L'entrée des régions infernales affectait toujours en peinture la forme de la gueule d’un animal monstrueux, par où l'on voyait les démons sortir et rentrer. Ici, nous les voyons apporter les âmes des pécheurs à leur dernière des- Fig. 39.
tination, et l’on ne saurait nier qu'ils ne s’acquittent fort gaiement de leur besogne.
Dans notre figure 41, empruntée au manuscrit de la bibliothèque du collége de la Trinité de Cambridge, où nous avons déjà puisé un de nos précédents sujets, trois démons, qui paraissent être les gardiens de l'entrée des régions infernales (car c’est juste au-dessus de la gueule monstrueuse qu’ils se tiennent), offrent plusieurs variétés de la forme diabolique. Celui du milieu est le plus remarquable; il a des ailes non-seulement aux épaules, mais aussi aux genoux et aux talons. Tous les trois ont des cornes : remarquons que les trois traits caractéristiques particuliers aux démons du moyen àge étaient des cornes, des sabots, ou du moins des pieds de bêtes, et des queues; traits qui indiquent suffisamment la source d’où découlaient les idées populaires concernant ces êtres. La cathédrale de Trèves recèle une peinture murale de Guillaume de Cologne, peintre du quinzième siècle, représentant l'entrée du séjour des ombres, — la fameuse gueule monstrueusc, — avec ses gar-
diens, sous des formes encore plus grotesques. Notre figure 42 ne
reproduit qu'une petite partie de cette peinture : le portier des régions expiatoires est assis à califourchon sur le museau qui
Fig. 41.
constitue l'extrémité supérieure de la gueule, et il sonne de la
trompe, sans doute pour appeler les réprouvés. Un autre musicien de la même bande, portant des éperons à ses pieds nus, est à cheval sur la trompe même, et joue de la cornemuse ; les accords qui sortent du premier instrument sont figurés par une nuée de petits diablotins qui se dispersent aux alentours.
On aurait tort de supposer que, dans des sujets comme ceux-là, le caractère plaisant de la scène fût accidentel ; au contraire, c’est à dessein que les artistes et les écrivains populaires du moyen âge donnent ce caractère aux démons. Le diable et les bourreaux, — ces derniers appelés en latin fortores, et dans la vieille phraséologie anglaise formentours, — étaient les personnages comiques de
op PILE LL ÉE” ” ’.
l'époque, et les scènes des anciens mystères ou des pièces religieuses où on les introduisait étaient les scènes comiques, le côté drôlatique de la pièce. L'amour du burlesque et de la caricature avait, en effet, des racines si profondes dans l’esprit du peuple, qu'on trouva nécessaire d'introduire ces éléments jusque dans les ouvrages de piété, ou dans des scènes telles que le Massacre des Innocents, au milieu duquel les chevaliers et les femmes s’injuriaient à l'envi en langage vulgaire. La manière dont est traité le Christ au moment de son jugement, et quelques passages de la
scène du Crucificment, étaient essentiellement comiques. Parmi les sujets de cette espèce, le Jugement dernier surtout donnait lieu à une scène de bruyante gaieté, parce que la pièce était souvent d’un bout à l’autre une satire violente des vices du siècle, notamment de ceux qui portaient le plus de préjudice à la classe prolétaire, tels que l'orgueil et la vanité des classes élevées, les extorsions et les fraudes des usuricrs, des boulangers, des taverniers et autres. Dans la pièce intitulée Judicium, ou « le Jour du jugement, » qui fait partie des Mystères de Towneley, une des plus anciennes collections de mystères en langue anglaise, toutes les conversations qui ont lieu entre les démons ont exactement ce ton de plaisanterie qu’on est en droit d’attendre des physionomies qu'on leur prêtait dans les tableaux. Au moment où l’un d’eux fait son entrée en scène chargé d’un sac plein de péchés de diverse nature, un autre, son compagnon, est si joyeux de la circonstance, qu'il se sent prêt, dit-il, à étouffer de rire; et tout en demandant au porteur du sac, si la colère n’est pas au nombre des péchés qu'il a ramassés, il propose de le régaler de quelque chose à boire.
PRIMUS DÆMON. — Peatze, I pray the, be stille; I laghe that I kinke. 15 oghte ire in thi bille? And then salle thou drynke.
LE PREMIER DÉMON. — Paix, je t'en prie, reste tranquille; je ris à en crever. La colère est-elle sur la liste? Alors viens boire.
(Mystères de Towneley, p. 309.)
Dans le cours de la conversation, l’un des démons raconte les événements qui ont précédé l’annonce du jour du jugement : « Dans ces derniers temps, dit-il d’un ton railleur et avec une certaine satisfaction, il y a eu un tel encombrement d'âmes sur le chemin de l'enfer, que notre portier, accablé de travail du matin au soir, n'a pas un instant de repos : »
Saules cam so thyk now late unto helle, As ever Oure parter at helle gate Is halden so strate, Up erly and downe late, He rystys never.
(Ibid. p. 314.
Avec de telles notions populaires, quoi d'étonnant que les artistes du moyen âge aient fréquemment choisi les démons pour exercer leur aptitude au burlesque ct à la caricature, qu'ils en aient souvent introduit les têtes et les corps grotesques dans la décoration sculpturale des édifices, et qu'ils les aient représentés sur leurs tableaux dans des positions et des attitudes risibles ? Bien
Fig. 43.
des fois on a fait jouer à ces êtres imaginaires un rôle singulier, comme personnages secondaires dans un tableau : nous en avons, dans le manuscrit si magnifiquement enluminé du Psaulier de la reine Marie, un très-curieux exemple que reproduit notre figure 43. Rien de plus certain qu'ici l'intention de l'artiste ait été parfaitement sérieuse. Ëve, sous l'influence d’un serpent d’une forme bizarre, ayant la tête d'une belle femme et le corps d’un dragon, cueille les pommes et les offre à Adam, qui se prépare à y mordre, mais avec une hésitation, une répugnance visibles. Trois démons, véritables lutins de la tête aux pieds, figurent comme acteurs secondaires dans cette scène, et exercent une influence décisive sur les personnages principaux. L'un frappe sur l'épaule d’Eve avec un air d'approbation et d'encouragement ; un autre, qui porte des ailes, presse Adam et semble rire de ses appréhensions,
tandis qu’un troisième, dans une pose extrêmement grotesque, lui coupe la retraite et l'empêche de décliner l’épreuve.
Dans toutes les peintures de démons que nous avons vues jusqu’à présent, c’est surtout la préoccupation du risible qui prédomine ; dans aucun cas nous n'avons eu detype qui fût réellement démoniaque. Les diables sont drôles, mais non effrayants ; ils provoquent le rire ou tout au moins le sourire; jamais ils n’évoquent aucun sentiment d'horreur. En effet, ils mettent tant de bonne humeur à tourmenter leurs victimes, qu'on se sent à peine de la compassion pour celles-ci. Îl est cependant un cas bien connu où
l'artiste du moyen âge a pleinement réussi à traduire l'expression de physionomie de l'esprit du mal. Sur la balustrade de la galerie extérieure de l’église de Notre- Dame de Paris, on voit une figure de pierre, de la taille ordinaire d'un homme, représentantle démon qui paraît se complaire au tableau des habitants de la ville se livrant à qui mieux mieux au péché. C’est cette figure que donne notre figure 44. Le mal, Sans aucun mélange, horrible dans son expression, est ici merveillcusement personnifié. C'est un
véritable Méphistophélès, portant sur ses traits un étrange assemblage d’odieuses qualités, la malice, l'orgueil, l'envie, tous les péchés mortels réunis en un ensemble diabolique.