CHAPITRE V
Emploi des animaux dans la satire au moyen âge. — Popularité des fables ; Odu de Cirington. — Reynard le renard. — Burnellus et Fauvel. — Le charivari. — Le monde retourné. — Carreaux peints à l’encaustique. — Les Oies ferrées et les Pores nourris de roses. — Signes saliriques ; le Fabricant de moutarde.
Le moyen âge paraît avoir été grand admirateur des animaux, en avoir observé de près les divers caractères, ct s'être plu à les apprivoiser. Îl ne tarda pas à sc servir de leurs traits distinctifs pour satiriser el Caricaturer la race humaine. Parmi les monuments littéraires que lui lésuèrent les Romains, il n’accueillit aucun livre avec plus d’empressement que les Fables d'Ésope et les autres recucils d’apologues qui furent publiés sous l'empire. On ne trouve aucune trace de fables dans la littérature primitive de la race germanique ; mais les tribus qui s’emparèrent des provinces romaines ne furent pas plutôt familiaristes avec les fables des anciens, qu’elles se mirent à les imiter. Les histoires dans lesquelles des animaux jouaient le rôle d'hommes se multiplièrent à l'infini ct devinrent, au moyen âge, une branche importante des œuvres d'imagination. |
Chez les peuples de race teutonique Surtout, ces fables prirent souvent des formes très-grotesques, et les satires qu'elles comportent sont très-amusantes. Un des plus anciens de ces recueils de fables primitives est dû à un prêtre anglais, du nom d’Odo de Cirington, qui vivait du temps de Henri II et de Richard I. Dans les fables d’Odo, on voit les animaux figurer sous les mêmes noms populaires sous lesquels ils furent si bien connus dans la suile, le renard sous celui de Reynard, le loup sous eclui d'Isengrin, le chat sous celui de Teburg, ete. Ainsi le sujet d'une de ces fables est: [sengrin devenu moine (De Isengrino monaco). « Un jour, dit la fable, Iscngrin désira être moine. A force de Supplications fer-
ventes, il obtint le consentement du chapitre et reçut la tonsure, la coule et les autres insignes de l’état monacal. Cela fait, on le mit à l'école et on lui fit apprendre le Paler ; mais il répondait toujours « agneau » (anus), ou « bélier » (aries). Les moines lui enseiunaient qu'il devait regarder le crucifix et le sacrement; mais il n'avait d’veux que pour les agneaux et les béliers. » La fable est assez plaisante; la morale ou l'application est encore plus grotesque : « Telle est, y est-il dit, la conduite de beaucoup de moines dont le seul cri est aries, c’est-à-dire du bon vin, et qui ont toujours les yeux fixés sur le rôti et sur leurs gamelles ; d’où le dicton anglais:
« They thou the vulf hore « D'un vieux loup vous avez beau Hod to preste; Faire un prètre ;
They thou him to skole sette Vous avez beau le mettre à l’école Salmes to lerne, Pour apprendre des psaumes, Hevere bet hise geres 11 a toujours les oreilles tournées To the grave grene. » Vers le vert hallier. »
Ces vers anglo-saxons, qui affectent l’allitération, nous sont une preuve que ec genre de fables s'était déjà implanté dans la poésie populaire du peuple anglais.
Une autre de ces fables est intitulée : l’Escarbot (scrabe) et sa femme.
« Un cescarbot qui s’en allait volant par la campagne traversa de magnifiques vergers en fleurs, des parterres de roses et de lis, des sites délicieux, et finit par se jeter sur un tas de fumier dans le crottin de cheval. I y trouva sa femme, qui lui demanda d'où il venait : « J'ai fait le tour de la terre, répondit l'escarbot, mais « je n'ai pas vu d’endroitaussi agréable que celui-ci, » et il indiquait le tas de fumier. » La morale de cette fable n’est pas moins plaisante que celle de la précédente, et elle est tout aussi peu flatteuse pour la classe religieuse de la société. La voici telle que la donne Odo de Cirinyton :
« C'est ainsi, dit-il, que nombre de membres du clergé, de moines ct de laïques entendent raconter la vie des saints, passent au milieu des lis des vierges, des roses des martyrset des violettes des confesseurs, sans que cependant ricn Icur paraisse Jamais valoir les caresses d’une prostituée, les débauches de la taverne, ou le scandale d’une réunion de chanteurs, quoique ce ne soit qu'un fumier infect et une assemblée de pécheurs endurcis, »
La sculpture et la peinture populaires n’étaient que l’interprétation de la littérature populaire. Rien n’était moins rare que les tableaux et les sculptures représentant des hommes travestis sous forme d'animaux avant les caractères ou les penchants attribués aux individus en scène. La ruse, la perfidie et l'intrigue étaient les vices dominants au moven âge, et c’élaient aussi ceux du renard, qui par ce motif devint le personnage favori de la satire. Le triomphe de l’astuce sur la force avait toujours du succès.
Les fabulistes, ou mieux peut-être le Ssatiristes, ne tardèrent pas à prendre plus de champ et à agrandir leurs tableaux. Au liea d’aiguiser leurs traits contre un personnage unique, ils mirent plusieurs personnages en scène. Alors ils ne montrèrent plus seulement des renards, mais ils firent intervenir, en outre, des loups, des ours, ainsi que des oiseaux, tels que l'aigle, le coq et le Corbeau, et ils intercalèrent leurs actions dans de longs récits, qui formaient ainsi une satire générale des vices de la société contemporaine. C’est ainsi qu'est né le célèbre roman de Reynard le renard, qui a, Sous diverses formes, du douzième siècle au dix-huitième, joui d'une popularité dont aucun livre n'offre probablement d'exemple.
Le sujet de cette remarquable satire roule principalement sur la longue lutte entre la force brutale d'Isengrin le loup, — et ce personnage n'est autre que le puissant baron féodal, doué seulement d’une faible dose d'intelligence et partant facile à tromper, — et la finesse de Reynard le renard, qui représente la portion intclligente de la société, obligée, pour se maintenir, de faire appel à toutes les ressources de son esprit, ressources dont il] lui arrivait trop souvent d’abuser sans scrupules. Reynard à une constante propension à trompcr tout le monde, ses amis comme ses ennemis, mais particulièrement son oncle Isengrin. Le degré de parenté était à peu près celui qui existe entre l'aristocratie ecclésiastique et l'aristocratie baroniale. Reynard avait été élevé dans les écoles ei destiné aux ordres ; il est plus d’une fois représenté sous le costume d’un prêtre, d’un moine, d’un pèlerin, ou même d’un prélat de l'Église. Quoique réduit souvent aux expédients par la puissance d’Isengrin, Reynard finit sénéralement par se tirer d'affaire : il vole et frustre continuellement Isengrin, outrase sa femme, qui est à moitié de connivence avec lui, atlire Iscngrin dans une foule de mauvaises passes, et lui fait subir toute sorte de préjudices, pour lesquels le loup ne parvient jamais à obtenir justice,
Les sculpteurs et les artistes anciens semblent avoir de préférence représenté Reynard sous ses travestissements ecclésiastiques, et c’est dans ces accoutrements que le rusé compère figure souvent dans les décorations de la scupture architecturale du temps, sur boiseries sculptées, dans les enluminures de manuscrits et autres objets d'art. Au moyen âge, il existait dans le peuple un sentiment très-prononcé contre le clergé, et aucune caricature n’était accueillie avec plus de faveur que celles qui dénonçaient l’immoralité ou l’improbité d’un moine ou d'un prêtre.
Notre figure 45 est faite d'après une sculpture de l’église de Christ-Church, dans le Hampshire; j’en dois le dessin à l'obligeance de mon ami, M. Llewellynn Jewitt. Elle représente Reynard en chaire. Derrière lui, ou plutôt à côté de lui, un petit coq est perché sur nn tabouret, remplissant le rôle du bedeau moderne. Le costume de Reynard se compose simplement du capuchon ecclésiastique ou de la coule.
On trouve souvent de semblables sujets sur les siéges sculptés,
ou misérérés, des stalles des vieilles cathédrales ou des anciennes églises collégiales. Les vitraux de la grande fenêtre du bas-côté transversal nord de l'église Saint-Martin, à Leicester, détruite au siècle dernier, représentaient le renard en costume ecclésiastique, prêchant une réunion d'oies, à qui il adresse ces paroles : Testis est mihi Deus quam cupiam vos omnes visceribus meis (Dieu m'est témoin combien je voudrais vous avoir toutes dans mes cntraiiles), parodie des paroles du Nouveau Testament !. Notre figure 46 représente un des misérérés de l’église de Sainte-Marie à Beverley, dans l’Yorkshire. Deux renards en capuchons ecclésiastiques et portant chacun une crosse paraissent recevoir des instructions d’un prélat ou d’un personnage de haut rang; peut-être partent-ils pour un pélerinage de pénitence.
Mais les oies qu'ils cachent dans leur capuchons rendent leur sincérité quelque peu douteuse.
Dans un des incidents du roman de Reynard, le héros entre dans un monastère et se fait moine, afin d'échapper à la colère du roi noble, le lion. Pendant quelque temps, le bon apôtre fait montre de sainteté et d'abstinence; mais à l'insu des autres moines, il s'arrange pour faire chère-lie aux dépens du monastère.
Un jour, il a vu un messager apporter quatre chapous gras en présent à l’abbé de la part d'un laïque du voisinage. Le soir du même jour, après que tous les moines sont allés se coucher, Reynard s’introduit dans l'oftice, s’administre un des chapons, puis, ce souper fini, il charge les trois autres sur son dos, sort secrètement de l'abbaye, et, dépouillant son travestissement monaslique, se sauve en son logis avec sa proie.
1 Une gravure de cette scène, arrangée à la moderne, est donnée dans le Leiceslershire de Nichol, vol. I, pl. XLIIT.
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Nous serions presque tenté de croire que notre figure 47, dont le sujet est emprunté à l’une des stalles de l’église de Nantwich, dans le Cheshire, représente cet épisode ou du moins un épisode analogue.
La gravure que nous donnons ensuite (fig. 48) reproduit une stalle de l’église de Boston, dans le Lincolnshire. Un prélat, un faux prélat également, est assis dans son fauteuil, la mitre sur la tête, la crosse dans la main droite. Ses ouailles sont représentées par un coq et des poules ; pendant que, selon toute apparence, il les prêche, il retient le coq de la main gauche, de façon à l’empêcher des’en aller, le sermon terminé.
Une autre sculpture du moyen âge nous fournit les détails d’añe histoire assez curieuse, en même temps qu’elle répand une certaine lumière sur le sujet qui nous occupe. Odo de Cirington, le fa-
Fig. 48.
buliste, raconte qu’un jour le loup étant mort, le lion convoqua les animaux pour célébrer ses funérailles. Le lièvre se chargea de l’eau bénite, les hérissons des cierges ; des boucs sonnèrent les cloches, des taupes creusèrent la fosse, des renards installèrent le corps sous le catafalque. Berengarius (Béranger), l’ours, célébra l'office, le bœuf lut l’évangile et l'âne l’épître. Quand la messefut dite etIsengrin enterré, les animaux firent un festin splendide avec ce que celui-ci laissait, et se séparèrent en exprimant le désir d’assister à un autre enterrement pareil. Quant à la morale, celle que le mordant fabuliste tire de cette histoire ne parle guère en faveur
VIE EC NS TRS à.
des moines de son temps. « Ainsi il advient fréquemment, dit-il, que quand il meurt un homme riche, un concussionnaire ou un usurier, l’abbé ou le prieur d'un couvent de bêtes, c’est-à-dire d'hommes vivant comme des bêtes, les fait assembler. D’ordinaire, en effet, dans un grand couvent de moines noirs ou blancs (béné-
dictins ou augustins), il n’y a que des bêtes: lions pour l’orgeuil, renards pour la ruse, ours pour la voracité, boucs puants pour l’incontinence, ânes | pour la paresse, hérissons pour l’äpreté, lièvres pour la timidité, puisqu'ils se montrent lâches quand il n’y a pas lieu d’avoir peur, et bœufs pour la peine que leur donne la culture de leur terre !. »
Une scène ressemblant beaucoup à celle qu'Odo a décrite ici et n’en différant que par la distribution des
1 On trouvera le texte latin de cette fable et de quelques autres d’Odo de Cirington dans mon Choix d'histoires latines (Selection of latin stories), p. 50-52, 55-58 et 80.
rôles a été traduite de quelque histoire de ce genre dans le langage figuratif des anciennes sculptures ornementales de la cathédrale de Strasbourg, où elle formait, paraît-il, deux côtés du chapiteau ou de l’entablement d’une colonne près du sanctuaire. Le mort, dans cette composition, semble être un renard, l’auimal que probablement on avait voulu représenter dans Foriginal, quoique, dans la copie qui en a été conservée, il ait bien plus l'air d'un écureuil. La bière est portée par le bouc et le sanglier, pendant qu'en dessous un petit chien prend des libertés avec la queue de ce dernier. Immédiatement devant la bitre, le lièvre porte le cierge allumé, précédé par le loup, qui porte la croix, et par l’ours, qui d’une patte tient le vase à cau bénite et de l'autre le goupillon. Ce fragment forme la première partie du sujet; il est représenté dans notre fiyure 49.
Dans la portion qui suit (reproduite par notre figure 50), on voit le cerf dire la messe, et l'âne lire l’évangile dans un livre que le chat soutient avec sa tête.
Cette curieuse sculpture est, dit-on, du treizième siècle. Au seizième elle attira l'attention des réformateurs, qui la regardèrent comme une ancienne protestation contre le cérémonial de la messe. L'un des plus distingués d’entre eux, Jean Fischart, la fit copier et graver sur bois, et il la publia vers l'an 1580, avec quelques vers de sa façon, dans lesquels la sculpture était interprétée comme étant une satire contre la papauté. Cette publication offensa si cruellement les autorités écclésiastiques de Strasbourg, que le libraire luthérien qui avait osé l’entreprendre fut forcé de faire des excuses publiques dans l’église, et que la planche gravée et toutes les épreuves tirées furent saisies et brûlées par la main du bourreau.
Cependant quelques années plus tard, en 1608, une autre gravure fut faite ct publiée en grand in-folio avec les vers de Fischart. C'est d’une copie réduite de cette seconde édition, donnée dans l'ouvrage de Flogel, Geschichte des Komisches Literatur, que sont prises nos gravures. La sculpture originale fut plus malheureuse encore. Sa publication el son explication par Fischart scandalisèrent au dernier point les catholiques, qui, pour répondre à leurs adversaires, prétendirent que les personnages de cette cérémomie funèbre avaient pour but de représenter l'ignorance des prédicateurs protestants. Quoi qu'il en soit, la pauvre sculpture, par suite
de cette querelle, fut vue désormais d’un mauvais œil par les autorités ecclésiastiques, et en l'année 1685, pour couper court à tout scandale ultérieur, on la fit complétement disparaître.
La célébrité dont Reynard jouit au moyen âge, date certainement d'une époque assez reculte. Monfaucon a donné un alphabet de majuscules ornées, formé principalement d'hommes et d'animaux, d’après un manuscrit qu'il attribue au neuvième siècle, et où se trouve la lettre majuscule que reproduit notre figure 51, représentant un renard marchant sur ses pattes de derrière et portant deux petits coqs suspendus aux deux extrémités d’un bâton transversal. Îl est superflu d'ajouter que ce groupe forme la lettre T. Longtemps auparavant, l'historien franc Frédégaire, qui écrivait vers Île milieu du septième siècle, raconte une fable dans laquelle le renard J —— | figure à la cour du lion. La même fable est ré- | pétée par un moine de Bavière nommé Fromont, qui écrivait au dixième siècle, et par un autre du nom d’Aimoinus, qui vivait vers l'an 1000. Enfin, au douzième siècle, Guibert de Nogent, qui mourut vers l'an 4125, et qui ; nous à laissé son autobiographie (De Vita sua), ed
rapporte dans cet ouvrage une anecdote, en .
explication de laquelle il nous dit que le loup ver
était alors désigné dans le langage popu-
laire sous le nom d'Iseugrin. Or, dans les fable d'Odo, comme on l’a déja vu, ce nom est ordinairement donné au loup, celui de Reynard au renard, celui de Teburg au chat, etc. Cela moutre seulement que, dans les fables du douzième siècle, ces divers animaux élaient connus SOUS Ces noms ; mais cela ne prouve pas que ce que nous connaissons comme étant le roman de Reynard ait existé alors.
Jacob Grimm déduisait de la racine et dela forme de ces noms, que les fables mêmes etle roman avaient pris leur origine chez les peuples de race teutonique, où ils étaient indigènes, mais ses raisons Inc paraissent plus spécieuses que concluantes, et je penche ccrlainement pour l'opinion de mon ami Paulin Paris, que le roman de Reynard est originaire de France , et qu'il est fondé en
4 Voir la dissertation de M. Paulin Paris, publiée dans son exceilent abrégé
Cm
partie sur de vieilles légendes latines écrites peut-être en vers. Le caractère en est tout à fait féodal, et c'est strictement une peinture de la société, en France d'abord, et ensuite en Angleterre, ct chez les autres nations où prévalait le régime féodal, au douzième siècle,
La forme la plus ancienne sous laquelle ce roman soit connu, est celle du poëme français, ou plutôt des poëmes, car lPensemble du récit se compose de plusicurs rameaux ou continuations, — et l’on suppose qu’elle date à peu près du milieu du douzième siècle. Ce roman devint bientôt si populaire, qu'il parut sous différentes formes dans toutes les langues de l’Europe occidentale, excepté en Angleterre, où il semble n'avoir existé aucune édition du roman de Reynard the fox avant que Caxton eût imprimé la traduction anglaise en prose qu'il en fit. À partir de cette époque il est devenu encore plus populaire en Angleterre qu'ailleurs, si cela est possible, et cette popularité s’est eontinuée jusqu’au commencement du siècle actuel.
Par suite de cette vogue extraordinaire, l’histoire de Reynard fut imitée dans une infinité de formes, et le genre de satires dans lesquelles des animaux jouaient le rôle d'hommes se popularisa complétement. Dans la dernière partie du douzième siècle, un poëte anglo-latin, nommé Nigellus Wireker, composa en vers élégiaques une satire très-énergique, sous le titre de Speculum stul= torum (le miroir des sots). Ce n’est pas un animal fin comme le renard, mais un animal simple, l'âne, qui, sous le nom de Brunellus (Bruneau), se trouve en contact avec les différentes classes de la société et en note les crimes et les vices. À ce poëme est jointe une introduction en prose, dans laquelle lPauteur nous informe que son héros est l’image des moines en général, lesquels aspirent toujours à quelque nouvelle acquisition incompatible avec leur profession.
Dans le fait, Brunellus cst préoccupé de l’idée que sa queue est trop courte, ct sa grande ambition est de l’avoir plus longue. Pour en arriver là, il consulte un médecin qui, après lui avoir vainement représenté la folie de son désir, lui donne une recette pour
du roman français, édité en 1861 sous le titre de: Les aventures de Maitre Renard et d'Fsengrin son cumpère. Sur la question en litige de l'origine du roman, voir le savant ouvrage de Jonckbloct. 8 vol. Groningue, 1863.
allonger les queues, et l'envoie chercher les ingrédients de l'ordonnance à la célèbre École de médecine de Salerne. Après diverses aventures, dans le cours desquelles il perd une partie de sa queue, au lieu de l'avoir vue S’alionger, Brunellus se rend à l'Université de Paris pour étudier et acquérir du savoir; et à ce propos l’auteur nous gratifie d'une description satirique fort divertissante de la condition et des mœurs des étudiants de cette époque. Bientôt, convaincu de son peu d'aptitude à la science, Brunellus, en désespoir de cause, abandonne l’Université, et prend la résolution d’entrer dans un ordre monastique, ce qui lui est une occasion de les passer tous en revue et d'en exposer le caractère.
La plus grande partie du poëme consiste dans une satire trèsmordante de la corruption des ordres monastiques et de l'Église en général. Pendant qu'il hésite encore à faire choix de l’ordre dans lequel il doit entrer, Brunellus tombe entre les mains de son ancien maître, de chez lequel il s'était enfui pour aller tenter fortune dans le monde, et il est forcé de passer le reste de ses jours dans la même condition humble et servile où il avait débuté.
L'imitation de Reynard le renard est plus directe dans le roman français de Fauvel, dont le héros n’est ni un renard, ni un âne, mais un cheval. Des gens de tout rang et de toute classe vout à lacour de Fauvel, le cheval, et fournissent ample matière à la satire sur l'hypocrisie morale, politique et religieuse qui a envahi tout l'organisme de la société. A la fin le héros se résout à se marier. — La bibliothèque impériale de Paris possède un manuscrit richement enluminé de ce roman, et ce mariage y est le sujet d'une peinture, qui donne la seule représentation que j'aie jamais rencontrée des cérémonies populaires burlesques,si communes au moyen âge.
Entre autres cérémonies de ce genre, il était d'habitude parmi la populace, à l'occasion du mariage en secondes noces d’un homme ou d'une femme, on encore à l’occasion d'une union mal assortie, ou d’épousailles de gens mal vus de leurs voisins, de s’assembler devant la maison des mariés et de donner à ceux-ci une aubade discordante. Cette coutume se pratiquait surtout en France, et s’appelait un charivari !.
{ Elle existe encore dans beaucoup de localités, — 0.S.
En Angleterre, la musiqne des os à moelle, cet accompagnement populaire des noces de bouchers, est un reste de cette coutume; mais l’origine du noïn français ne paraît pas être bien connue. On le rencontre dans de vieux documents latins, car les charivaris donnaient lieu à des scènes de désordre tellement scandaleuses, que l’Église fit tout ce qu’elle put, mais en vain, pour les supprimer.
La plus ancienne mention de cette coutume, citée dans le Glossaire de Ducange, se trouve dans les statuts synodaux de l'Eglise d'Avignon, de l’année 1337 ; nous y voyons que, lorsque des mariages comme ceux dont nous venons de parler s’accomplissaient, des gens se ruaient chez les mariés et dévalisaient la maison. Pour obtenir qu'on leur rendît les objets enlevés, les malheureux époux étaient obligés de payer une rançon, et l'argent ainsi extorqué était consacré à organiser ce qui est appelé un charivarium, chalvaricum (charivari) dans le statut à ce relatif. Il appert de ce statut, que les individus qui prenaient part active au charivari accompasgnaient l’heureux couple jusqu'à l'église, le ramenaient à son domicile avec force gestes indécents, et aux sons d'une musique discordante à laquelle se mèlaient un concert d'invectves et de propos grossiers. Un joyeux festin terminait la fête.
Les statuts de Meaux de 1365 et ceux de Hugues, évêque de Béziers, de 1308, qui prohibent cette même coutume, la désignent sous le nom de charavallium, etun document de l'an 1372, cité aussi par Ducange, en fait mention sous celui de carivarium, ct en parle comme existant alors à Nimes. Nous voyons encore le concile de Tours, en 1445, rendre un décret pour défendre sous peine d'excomimunication « les insolences, les clameurs, les bruits et les autres scènes tumultueuses en usage lors des secondes et des troisitmes noces, et appelés par le vulgaire charivarium, ladite défense faite à cause des nombreux et graves inconvénients qui en résultent !. »
ILest à observer que ces ancicnnes allusions au charivari se trouvent presque exclusivement dans des documents provenant de
4 « Insultationes, clamores, sonos et alios tumullus, in secundise et tertiis quorumdam nuptiis, quos charivarium vulgo appellant, propter multa et gravia incommoda, prohibuerunt Sub puna excommunicationis.» (Ducange,v° Charivarsum.)
villes romaines du midi de la France, de sorte que cet usage était probablement une des nombreuses coutumes populaires léguées directement par les Romains. Lors de la publication du dictionnaire de Cotgrave, c’est-à-dire en 1632, il parait que l'usage du Charivari s’était singulièrement répandu, et que son application s'était généralisée, car Cotgrave le définit « une diffamation ou une censure publique, un affreux vacarme, un cliquetis de chaudrons organisé à lahonte et au déshonneur de quelqu'un; ensuite une ballade infâme (ou infamante), chantée par une bande armée, sous Ja fenêtre d’un vieux libertin, marié la veille à une jeune folle, pour se moquer de l’un et de l’autre. »
Plus loin, le même écrivain explique comme il suit l'expression charivaris de poëies : « cortége fait à une personne infâme, en frappant à son intention sur des chaudrons et des poêles à frire 1. » Aujourd’hui, l’on entend généralement, par le mot charivari, l’espèce de musique discordante et assourdissante que produisent un certain nombre de personnes tirant simultanément des sons différents d'instruments divers.
1 Dictionnaire de Cotgrave, \" Charivaris.
Comme il a été dit plus haut, le manuscrit du roman de Fauvel se trouve à la Bibliothèque nationale de Paris. Le Musée de la caricature de Jaime a reproduit plusieurs de ses enluminures. C’est à cette publication que sont empruntées nos figures 52 et 53. L’'ensemble de la composition est réparti en trois compartiments superposés. Le compartiment supérieur nous montre Fauvel entrant dans sa chambre nuptiale, où sa jeune épouse est déjà couchée. La scène du compartiment d’au-dessous, reproduite dans notre figure 52, représente la rue en face de la maison, et la bande inoqueuse faisant le charivari ; cette scène se continue dans le troisième compartiment, celui d’en bas, que représente notre figure 53.
De chaque côté de l’enluminure originale sont des fenêtres, par lesquelles des gens, dérangés par le bruit, regardent ceux qui font le tapage au dehors. On remarquera que tous les acteurs du charivari portent des masques et des costumes burlesques. Cette composition confirme bien les dénonciations des synodes ecclésiastiques, en ce qui concerne le caractère licencieux de ces scènes; nous voyons en effet un des acteurs déguisé en femme, qui relève sa robe pour se montrer nu en dansant. Les instruments de musique ne sont pas moins grotesques que les costumes, car ils se composent prin-
cipalement d’ustensiles de cuisine, tels que poêles à frire, mortiers, casseroles et objets analogues.
Il y avait une autre série de sujets, où des animaux étaient introduits comme acteurs pour les besoins de la satire. Ce genre consistait à intervertir le rôle de l’homme à l'égard des animaux que l’homme avait coutume de tyranniser, de manière qu'à son tour la victime commandât à son persécuteur. Ce changement de position relative était appelé, dans le vieux français et dans la vieille langue anglo-normande, le monde bestorné, expression équivalente à la phrase anglaise : the world turned upside down, le monde à l'envers. Ïl forme le sujet de vers assez anciens, je crois, tant en français qu'en anglais, et la peinture l’a exploité à une date reculée. En 1862, des fouilles faites accidentellement à Derby, sur l’emplacement du monastère, ont amené la découverte d'un certain nombre de carreaux, peints à l’encaustique, comme on s’en servait autrefois pour daller l'intérieur des églises et des grands édifices!. L’ornementation de ces carreaux, notamment des plus anciens, est, comme toutes les ornementations du moyen âge, extrêmement variée ; quelquefois même ces carreaux présentent des sujets d’un caractère burlesque et satirique, quoique, plus souvent, ils soientornés des écussons et des chiffres de bienfaiteurs de l’église ou du couvent.
Les carreaux trouvés sur l'emplacement du prieuré de Derby passent pour être du treizième siècle, et l’un d'eux, dont notre figure 94 est une copie réduite, offre un sujet pris du monde bestorné. Le lièvre, maître de son vieil ennemi, Île chien, s'est fait chasseur, et, perché sur le dos de celui-ci, il galope au rendez-vous de chass® en sonnant du cor le long du
1M. Llewellyn Jewitt, dans son excellent recueil The Reliquary, numéro d'octobre 1862, a publié un mémoire intéressant sur les carreaux peints à l'encaustique trouvés à cette occasion, et sur l'établissement monastique auquel ils appartenaient.
chemin. Le dessin est spirituellement exécuté, et l'intention satirique est clairement indiquée par le masque monstrueux et goguenard à la langue tirée qui figure sur le coin supérieur du carreau.