‹ Histoire de la caricature et du grotesque dans la littérature et dans l'artChapitre 42 sur 102 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Le singe dans Je burlesque et la caricature. — Tournois et combats singuliers. — Combinaisons monstrueuses de formes d'animaux. — Caricatures du custume. — Le chapeau. — Le casque. — Les coiffures de femmes. — La robe et ses longues manches.

Le renard, le loup et leurs compagnons furent introduits dans la satire à cause de leurs caracteres particuliers; mais le penchant inné à P'imitation que possèdent certains animaux et qui fait d’eux, pour ainsi dire, des parodies naturelles de la race humaine, a bien vite poussé les satiristes à les adopter aussi. Je n'ai pas besoin de dire que, de ces animaux imitateurs, le singe a été le plus en faveur. Cet animal a dù être connu des Anglo-Saxons dès une époque très-reculée, car ils avaient dans leur langue un mot pour le désigner : apa, — l'ape de la langue anglaise. Monkey est un nom plus moderne; il semble être l'équivalent de maniken, ou petithomme. Les plus anciens bestiaires, ou traités populaires d'histoire naturelle, racontent des anecdotes qui prouvent l'aptitude des quadrumanes à imiter les actions de l'homme, et leur attribuent un dezré d'intelligence qui les élèverait en quelque sorte au-dessus du niveau de la brute. Philippe de Thann, poëte anglonormand du règne de Henri [", nous dit dans son Lesliaire que «le singe, par imitation, comme disent les livres, contrefait ee

qu'il voit et se moque des gens » :

Li singe par figure,

Si cum dit escriture,

Ceo que il voit contrefait, De gent escar hait 1.

Ïl avance ensuite comme preuve de l'instinct extraordinaire de cet animal, qu'il a plus d'affection pour quelques-uns de ses petits

1 Voir mes Trailes populuires sur la science écrils pendant le moycn äge, p. 107.

que pour les autres, et que, lorsqu'il se sauve, il porte sur sa poitrine ceux qu'il aime et met sur son dos ceux qu'il n'aime pas. Notre figure 61, tirée d'un manuscrit enluminé du quinzième siècle du roman du comte d'Artois, représente un singe en fuite, portant dans ses bras son petit préféré, et, qui plus est, exécutant sa fuite monté sur un baudet. Le singe à cheval, toutefois, comme nous le verrons par la suite, ne paraît pas avoir été une nouveauté.

Alexandre Neckam, célèbre savant anglais de la dernière partie du douzième siècle, et l’un des plus intéressants auteurs des premiers temps du moyen âge qui aient écrit sur l'his-

Fig. 61. toire naturelle, raconte plusieurs anecdotes qui nous inontrent combien, à cette époque, nos ancêtres aimaient les animaux apprivoisés et combien était commun l’usage d’en avoir dans les maisons. Le château baronial, paraît-il, avait souvent l’air d’une ménagerie, et parmi les animaux qu'on y entretenait, il s’en trouvait de féroces qu’on était forcé de garder en cage, tandis que d’autres, tels que les singes, circulaient librement dans l’intérieur de l'habitation. Une des histoires rapportées par Neckam est particulièrement intéressante pour nous, en ce qu'elle prouve qu'à cette époque on se servait des animaux apprivoisés pour caricaturer les travers et les modes du jour. «-Le singe, dit cet écrivain, est par sa nature si dispasé à imiter par des gestes comiques ce qu'il a vu faire, — qualité qui le rend précieux pour amuser les oisifs, — qu'il sait au besoin simuler les exercices militaires. Un bateleur (histriv) avait coutume de conduire constaminent deux singes aux jeux de gucrre appelés tournois afin que ces animaux eussent moins de peine à apprendre et à exécuter ces mêmes exercices. Il prit ensuite deux chiens, qu’il habitua à porter ces singes sur leurs dos. Ces cavaliers de nouvelle espèce étaient équipés en chevaliers; ils avaient même des éperons, avec lesquels ils aiguillonnaient visoureusement leurs montures. Après avoir rompu leurs lances, ils dégafnaient leurs épées, et chacun frappait de son mieux le bouclier de sou adversaire. Comment ne pas rire à cette vue? 1 »

4 Alexandre Neckam, De Naturis rerum, liv. Il,c. cxxix.

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