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un bouclier de Sarrasin, tandis que le cerf porte l'écu et la lance d'un chevalier chrétien.
Nous avons signalé, dans un de nos précédents chapitres, le goût des artistes du moyen âge pour les animaux monstrueux et pour les êtres fantastiques tenant de l'homme et de l’animal. Les combattants, dans la figure ei-dessus (n° 64), dont le sujet est tiré du
méme manuscrit, offrent une espèce de coinbinaison du cavalier et de l'animal, et semblent également destinés à représenter un Sarrasin et un chrétien. Le personnage de droite, qui se compose d'un corps de satyre avec des pattes d'oie et des ailes de dragon, est armé d'un sabre sarrasin de la même forme, tandis que le personnage de gauche, qui en somme est moins monstrueux, manie une épée normande. L'un et l’autre ont des masques humains audessous du nombril : conformation en vogue dans les images grotesques du moyen âge.
| Nos ancêtres paraissent avoir eu un goût prononcé pour les monstruosités de toutes sortes, notamment pour les amalyzames d'animaux de différentes espèces et pour les composés d'hommes et d'animaux. À en juger par les anccdotes rapportées par des écrivains comme Giraldus Cambrensis, il n’y a pas à douter que la croyance à l'existence de ces êtres hors nature ne füt très-répandue. Dans sa description de l'Irlande, cet auteur nous parle d’animaux moitié bœuf et moitié homme, moitié cerf et moitié vache, moitié chien et moitié singe !. Îl est certain qu'on croyait généralement à l'existence de ces animaux, et personne n'y croyait plus que Giraldus lui-même. L'intention caricaturale, suftisamment évidente dans les sujets que nous venons de voir, est encore plus apparente dans d'autres dessins grotesques qui ornent les marges des ma- Fix. 65. puscrits du moyen âge ainsi que dans quelques sculptures et moulures du même temps. Notre figure 65, par exemple, empruntée à l’une des marges du roman du comte d'Artois, manuscrit du quinzième siècle, est évidemment une tentative pour ridiculiser la manière de se vêtir de l’époque. Le chapeau n'est qu'une forme exagérée de celui qui paraît avoir été généralement porté en France dans la dernière moitié du quinzième siècle, et que nous retrouvons fréquemment dans les manuscrits enluminés exécutés en Bourgogne ; les bottes sont
1 Voir Girald. Camb., Topog. Hibernicæ, dist. HT, c. xx1, xxut; et l'{linéraire du pays de Galles, liv. IE, c. xi.
également de la même époque. Gette forme de bottes a reparu à différentes reprises et a fini par devenir, dans ses modifications successives, la botte moderne à retroussis.
Au même manuscrit nous empruntons notre figure 66, qui y forme la lettre T, et qui nous montre le même genre de chapeau, encore plus exagéré et coiffant en même temps des têtes grotesques.
Les caricatures du costume ne sont pas du tout rares parmi les œuvres d'art qui nous restent du moyen âge, e! elles ne sont pas limitées aux manuscrits enluminés. Les modes de ces temps furent poussées à des excès ridicules de forme qui dépassent tout ce que nous
voyous de nos jours, autant du moins qu'on peut s'en rapporter aux dessins des manuscrits; mais ces dessins, quoique exécutés dans un but sérieux, dégénéraient constamment en caricature, par suite de circonstances qui se comprennent aisément, et qui d’ailleurs ont été déjà expliquées plus haut. Les artistes du moyen âge n'étaient pas en général des dessinateurs très-corrects quant à la forme, et les lignes des contours sont chez eux de beaucoup inférieures au fini qu’ils savaient donner à leurs œuvres. Sans peutêtre s’en rendre bien compte, ils le sentaient néanmoins, et ils cherchaient à remédier à ce défaut d'une façon qui a toujours été adoptée dans les premières phases du progrès de l’art : ils tâchaient de se faire comprendre en forçant les traits caractéristiques particuliers des objets qu'ils voulaient représenter. Ces traits étaient les points qui naturellement attiraient tout d’abord l'attention des gens, et c'était quand ils ressortaient avec exagération dans la composition que la ressemblance était, d'ordinaire, le mieux saisie par le public. Les costumes étaient loin, en définitive, d’avoir exactement
les formes que leur prêtent les enluminures, ou du moins ceux que ces artistes nous représentent n'étaient que des exceptions aux formes généralement plus modérées. Aussi, en usant de ces souvenirs que nous a laissés la peinture comme de matériaux pour l'histoire du costume, doit-on faire la part de l’exagération, si tant est même qu’on ne doive pas les considérer comme des caricatures.
-Ce que nous qualifions aujourd’hui de caricature était alors le trait caractéristique de l'art sérieux, et était regardé comme un progrès réel. Parmi les essais tentés de notre temps pour introduire les costumes anciens sur le théâtre, il en est probablement
beaucoup qui, aux yeux des contemporains de l’époque que ces:
costumes sont censés représenter, passeraient simplement pour n’avoir eu d’autre but que de les tourner en ridicule. Néanmoins
les modes, en ce qui concerne l’accoutrement, notamment du douzième au seizième siècle, atteignirent à un haut degré d’extravagance, et furent non-seulement l’objet de la satire et de la caricature, mais provoquèrent l'indignation et les censures de l'Eglise, et fournirent un thème continuel aux prédicateurs.
Les chroniques contemporaines abondent en réflexions caustiques sur l’extravagance du costume, extravagance qui était considérée comme un des signes extérieurs de la corruption de certaines époques. Elles nous fournissent, en outre, d'assez nombreux exemples de la façon pleine de primitive rudesse dont le clergé en tirait parti dans ses sermons. Quiconque a lu Chaucer doit se rap-
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peler la manière dont ce sujet est traité dans le Conte du curé...
Sous ce rapport, les satiristes de l'Église pouvaient donner la main aux caricaturistes des manuscrits enluminés et des sculptures dont l’ornementation architecturale du temps offre quelquefois des exemples. Dans la sculpture, ce genre de caricature cest peut-être moins fréquent ; mais il y est souvent très-expressif. C’est aux curieux misérérés de l’église de Ludlow, dans le Shropshire, que nous empruntons la caricature reproduite par notre figure 67. Elle représente une vicille femme laide ct, à en juger par l’expression de sa physionomie, d’un caractère désagréable, portant la coiffure à la mode de la première moitié du quinzième siècle, laquelle coiffure semble avoir été poussée à sa plus grande extrava- -gance au commencement du règne de Henri IV. C'est le genre de coiffure connu particulièrement sous le nom de coiffure à cornes, et cette dénomination même implique avee elle une sorte de parenté avec un personnage notoirement cornu, — l'esprit de ténèbres et de méchanceté. La superbe dame semble avoir jeté l'épouvante dans l'esprit de deux infortunés passants, dont l’un, comme s'il la prenait pour une nouvelle Gorgone, essaye de se couvrir de son bouclier, tandis que l’autre, appréhendant un danger d’une autre espèce, se prépare à sc défendre avec son épée. Les détails de la coiffure de cette horrible personne sont intéressants pour l'histoire du costume.
La figure suivante (n° 68) est tirée d’un manuscrit du quatorzième siècle, connu des antiquaires sous le nom de Psautier de Luttrel, et qui appartient à un collectionneur. Ce dessin parait être une satire de l’ordre aristocratique de la société, — du chevalier qui se distinguait par son casque, son bouclier ct son armure. L’individu représenté offre un type qui n’est rien moins qu'aristocratique. Tandis que, pour expliquer le sens de la satire, il tient un casque à la main, son propre casque, qu'il porte sur la tête, n’est qu’un soufflet. Peut-être le personnage est-il un chevalier de cuisine, ou peut-être encore un simple quistron, ou valet de fourneaux.
Nous venons de voir la caricature d'une coiffure de femme de la première moitié du quinzième siècle; notre figure 69, empruntée à un manuscrit enluminé du Musée Britannique, de la scconde moitié du même siècle (ms. Harl., n° 4379), nous offre la caricature d’une coiffure d’un genre différent, devenue à la mode sous le règne du roi d'Angleterre Édouard IV. La coiffure à cornes de la
génération précédente avait été entièrement mise de côté, et les dames avaient à la place adopté une espèce de coiffure en forme de clocher ou plutôt de tour spirale, qui se construisait en roulant un morceau de toile en un cône allongé. Sur ce haut bonnet on attachait une pièce de fin linon ou de mousseline, qui descendait presque à terre et formait, pour ainsi dire, deux ailes. Un petit voile transparent élait jeté sur le visage, et n'allait pas tout à fait jusqu'au menton; le voile-muselière de nos élégantes actuelles (1864-65) le rappelle assez bien. MS | L'ensemble de cetice coiffure à ee ie” ii été, du reste, conservé par les (8) paysannes de la Normandie, car
il est à remarquer qu'aux temps
féodaux les modes de France et Fig. 68.
d'Angleterre se ressemblèrent toujours.
Ces coiffures en clocher provoquèrent l'indignation du clergé ct de zélés prédicateurs leur firent, dans leurs sermons, une guerre à outrance. Un moine français, du nom de Thomas Conecte, se distingua tout particulièrement dans cette croisade, et se déchaîna contre la coiffure avec tant de succès, qu'au milieu d’un de ses sermons, nombre de feinmes, à ce qu'on assure, mirent bas leurs bonnets, et en firent un feu de joie au sortir de l’église. Le zèle du prédicateur gagna bientôt la populace, et il y eut un moment où les femmes qui paraissaient en public avec une coiffure du genre en question couraient Île risque d'être poursuivies à coups de pierres par la multitude. Sous l'effort de cette double persécution, la coiffure en clocher disparut momentanément; mais une fois que le prédicateur ne fut plus là, elle reparut de plus belle, et, pour me servir des termes du vieil écrivain qui nous a transmis celte anecdote, « les femmes qui, comme des colimaçons effrayés, avaient rentré leurs cornes, les firent de nouveau paraître dès que le danger fut passé. »
Une mode si ridicule ne devait guère échapper au caricaturiste ;
notre figure 69 en est la preuve. En ces temps où les passions n'étaient assujetties à aucune contrainte, les belles dames étalaient un tel luxe et une telle licence, que le personnage choisi par le caricaturiste comme pouvant le mieux les représenter est une truie ; l'animal porte Ja coiffure réprouvée avec tous les accessoires de la mode. L’original de ce dessin est au nombre des illustrations qui ornent une copie des Chroniques de Froissart; il a été par conséquent exécuté en France, ou, ce qui est plus probable, en Bourgogne.
Les sermons et les satires contre l’extra- Vagance du costume commencèrent à une époque reculée. Les dames anglo-normandes, dans la première partie du douzième siècle, furent les premières qui mirent en vogue en Angleterre cette exagération ridicule des modes, à laquelle s’attaquérent bientôt la satire et la caricature. Le ridicule se manifesla d’abord dans les robes, plutôt que dans la coiffure. À ces dames anglo-normandes est attribuée l'initiative de l'emploi des corsets destinés à donner une apparence artificielle de finesse à leur taille; mais c’est dans la forme des manches que leur capricieuse fantaisie s'octroya surtout libre carrière. La robe, au lieu d’être ample ct lâche, comme la portaient les femmes anglo-saxonnes, fut lacée étroitement autour du corps, et les manches, qui s'ajustaient au bras jusqu’au coude et quelquefois jusqu'au poignet, s’élargirent tout à coup et atleignirent une longueur absurde, traînant souvent à terre, et quelquefois raccourcies au moyen d'un nœud. La robe elle-même se porta aussi trèslongue. Le clergé prêcha, et parfois, dit-on, avec succès, contre ces extravagances de la mode, que n’épargna pas non plus la vigoureuse lanière du satiriste.
Dans un genre de satires qui devinrent extrêmement populaires au douzième siècle — et qui, au treizième, produisirent le poëme immortel du Dante : les visions du purgatoire et de l'enfer, — Jjes extravagances des modes du temps sont dénoncécs à l'exécration publique et menacées de peines sévères. Elles étaient regardées
comme des formes extérieures de l'orgueil. C’est sans doute ce goût (par suite de l’ombre de plus en plus épaisse qui envahit les esprits au douzième siècle) qui fut cause que des démons, au lieu d'animaux, furent introduits dans la Satire peinte ou sculptée, pour persounifier les vices de l'époque. Le personnage (fig. 70) que nous fournit un trèsintéressant manuscrit du Musée Britannique (ms.' Cotton, Nero, C. 1v), en est un exemple. Ici le démon porte la robe à la mode avec les longues manches, l’une d'elles même beaucoup plus longue que l'autre, ce qui était, paraîtil, l'usage. Robe et manches sont raccourcies par des nœuds, et la robe colle étroitement à la taille au moyen d'un lacet. C'est le corset primitif, au temps de son introduction en Angleterre.
Cette longueur outrée de certaines parties du vêtement fut un sujet de plaintes et de critiques à diverses époques très-éloignées les unes des autres, et des enluminures du temps, d’un caractère parfaitement sérieux, montrent aue ces plaintes étaient fondées.