‹ Histoire de la caricature et du grotesque dans la littérature et dans l'artChapitre 45 sur 102 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Le caractère se conserve après la chute de l'empire. — Le Ménestrel et le Jongleur. — Histoire des Contes populaires. — Les Fabliaux. — Ce qu'ils étaient. — Les Contes dévots.

J'ai déjà fait la remarque que, après la chute de l’empire, les institutions populaires des Romains se perpétuèrent plus généralement, pendant le moyen âge, que celles d'un caractère plus noble et plus raffiné. C’est ce qu'il est facile de comprendre lorsque l'on considère que les classes inférieures de la population, celles que, dans les villes, on pourrait peut-être appeler la basse classe et la classe moyenne, subsistèrent, à peu de chose près, telles que par le passé, tandis que les conquérants barbares prirent la place des classes influentes. Le drame, qui n'avait jamais eu beaucoup les sympaihies de la plèbe romaine, se perdit; les théâtres et les amphithéâtres, qu'avaient seules soutenus les richesses de la cour impériale et de la classe supérieure, furent abandonnés ct tombèrent en ruine; mais le #nime, qui égavait le peuple, survécut et probablement ne subit aucune modification immédiate dans son caractère. Il est bon d'établir ici encore une fois les traits principaux de l'ancien mime, avant de parler de son représentant au moyen âge.

Le but du mime était de faire rire le peuple, et il employait généralement, pour y arriver, tous les moyens qu’il avait à sa disposition : langage, mouvements et gestes, costumes et attributs. Ainsi, il portait, à une ceinture qui lui serrait les reins, une épée de bois qu'on appelait gladius histricus ou clunaculum ; quelquefois, son vêtement était composé d’une multitude de petits morceaux de drap de diverses couleurs, qui, par ce motif, se nomment centunculus, c'est-à-dire habit de cent piéces !. Ces deux caractères ont été conservés dans l’arlequin de nos jours. D'autres détails de costume

t « Uti me consuesse tragædi syrmate, histrionis crotalone ad tricterica oryia, aut mimi cenlunculo. » (Apulée, À poloy.)

peuvent être néglisés sans inconvénient. Les mimes du sexe féminin n'avaient pas un costume aussi caracléristique. Les mimes dansaïent et chantaient ; ils débitaient des plaisanteries et racontaient de joyeuses histoires; ils récitaient ou jouaient des farces et des scènes scandaleuses ; ils exécutaient ce que nous appelons aujourd'hui de la mimique, expression dérivée de leur nom de mines; ils prenaient des poses étranges et faisaient d'affreuses grimaces. Quelquefois ils jouaient le rôle de niais ou de bouffon (morio\, ou celui de fou. A ces talents divers ils joigsnaient ceux de sorciers ou prestidigitateurs (præstigiator;, et faisaient des tours d'adresse. Les mimes donnaient leurs représentations dans les rues et sur Jes places publiques, ou dans les théâtres, spécialement les jours de fête, et on les utilisait souvent dans les réunions particulières pour amuser les convives d'un souper,

Pendant la première période du moyen âge, l'existence de cette classe d'acteurs nous est révélée par les attaques auxquelles ils étaient de temps en temps en butte de la part des écrivains ecclésiastiques, et par les dénonciations des synodes et des conciles rapportées dans un de nos précédents chapitres !. Néanmoins, plusieurs allusions qui leur sont relatives prouvent évidemment qu'ils pénétraient dans les asiles monastiques, et étaient en grande faveur, non-seulement chez les moines, mais encore dans les couvents de femmes ; qu’ils étaient introduits dans les fêtes religieuses et tolérés même dans les églises, Îlest probable qu'ils continuèrent longtemps à être connus sous leur ancienne dénomination de mimes (mimi), dans l'talie et dans les pays rapprochés du centre de l'influence romaine, là où la langue latine était encore la langue usuelle. Les lexicographes du moyen âge paraissent tous avoir b‘en mieux connu le sens de ce mot que celui de la plupart des mois latins de la même catégorie, et ils avaient, de leur temps, une classe d’acteurs à laquelle ils considéraient cette dénomination comme spécialement applicable. Les vocabulaires anglo-saxons expliquent le latin mimus par le mot glig-mon (d'où l'anglais gleeman), farceur, joueur de farces, bouffon. En anglo-saxon, glig ou glin signifiait toute cspèce de gaieté ou de jeu, et comme les maîtres anglo-saxons qui compilèrent les vocabulaires donnent pour synonymes de méimus les mots scurra, jocista et pantomimus,

1 Voir plus haut, p. 39 et 42.

est évident que toutes ces nuances étaient réunies dans le caractère du glig-mon ou bouffe, et que ce dernier était tout à fait identique avec son type romain. C'était le mimus des Romains introduit dans l'Angleterre saxonne.

Nous n'avons aucune trace de l’existence d’une pareille classe d'acteurs chez les peuples de race teutonique, avant l’époque où ces peuples firent connaissance avec la civilisation de la Rome impériale. Nous savons, par les enluminures de manuscrits de l’époque, que les représentations du glig-mon comprenaient la musique, le chant et la danse, ainsi que des tours de bateleurs et de jongleurs, tels que ceux qui consistent à lancer en l'air et à rattraper des couteaux et des boules, à faire danser des ours apprivoisés, etc. 1.

Mais, même chez les peuples qui conservèrent la langue latine, le mot mimus fut peu à peu remplacé par d’autres servant à exprimer la même idée. Le mot jocus avait été employé dans le sens de plaisanterie, badinage, jocari signifiait plaisanter, et joculator désignait un plaisant; mais, la langue latine se corrompant, on se servit de l’expression jocus pour désigner tout ce qui faisait naître l'hilarité. Ge mot, avec le temps, est devenu le français jeu et l’italien gioco ou giuoco. Le peuple introduisit une forme du verbe jocare, qui devint le français jouer, avec le sens de représenter, donner un spectacle. Joculator fut alors employé dans le sens de mimus. En français, ce mot devint jogléor ou jougléor, et plus tard jougleur. Il est à remarquer que dans les manuscrits du moyen âge il est presque impossible de distinguer l’une de l'autre les letires u et n, et que des auteurs modernes, ayant lu par erreur j0 gleur, ont ainsi introduit dans la langue un mot qui n'avait janais existé, et que l’on devrait abandonner. Dans le vieil auglais, co:. 1e on le voit dans Chaucer, la forme ordinaire était 70gelere.

Le joculator ou jougleur du moyen âge réunissait toutes les attributions du mime romain ?, ct peut-être d’autres encore. En pre-

1 Voir des spécimens de ces enluminures dans l'ouvrage cité plus haut, Îfistory of Manners and Sentiments, p. 34,35, 37, 65.

& Le peuple, au moyen äge, avait si bien conscience de l'identité du jougleur de son temps avec le mime romain, que les auteurs qui écrivaient en latin se servent souvent de mimus pour signifier un jougleur, etque, dans les

mier lieu, il était souvent poëte lui-même, et Composait des morceaux qu'il était de son métier de chanter ou de réciter. C'étaient principalement des chansons ou des contes, ces derniers le plus souvent en vers; et les manuscrits nous en ont conservé un si grand nombre, que ces compositions forment une portion trèsconsidérable ct très-importante de la littérature du moyen âge. Les chansons étaient ordinairement Satiriques, et l’on s’en servait pour des motifs de blâme général ou personnel. Dans le fait elles furent le germe des chansons politiques d’une période ultérieure.

[1 y avait des femmes jougleurs : clles prenaient part aux danses des jougleurs hommes; et, pour exciter la gaieté des amateurs de ce genre de spectacle, jouxleurs des deux sexes exhibaient en— serable leurs talents multiples, et entre autres exercices, s’appliquaient à contrefaire les gens, à faire des grimaces et des contorsions, à prendre des postures étranges, souvent fort indécentes, et à se livrer à toutes sortes d’inconvenances. Ils pr'omenalent avec eux des ours, des singes, et autres animaux apprivoisés, instruits à imiter les actions des hommes. Dès le treizième siécle, nous les voyons joindre à leurs programmes les danses sur la corde. Enfin, les jougleurs faisaient des tours d'escamotage, passant souvent pour sorciers et magiciens. Lorsque, dans les lemps modernes, les jougleurs du moyen âge eurent peu à peu disparu, les tours d’adresse devinrent, semble-t-il, le talent principal de ces artistes, et leur nom s’est conservé dans le mot moderne jonyleur (en anglais jugaler).

Les jougleurs du moyen âge, comme les mimes de l'antiquité, erraient de ville en ville et passaient souvent d’un pays à l'autre, tantôt seuls, tantôt réunis en troupes: ils donnaient leurs l'Cpré— sentations sur les chemins et dans les rues, se rendaient à toutes les grandes fêtes, et trouvaient surtout à exercer leur métier dans les châteaux des barons, où, par leurs chansons, leurs histoires et d’autres amusements, ils égayaient la compagnie après le diner.

Cette classe d'individus avait reçu un nouveau nom, dont il est plus difficile d'expliquer l'origine. La signification primitive du

vocabulaires, ce dernier mot est expliqué par Îles autres. Ainsi dans les vocabulaires latin-anglais du quinzième siècle, on trouve: Hic joculator

Hi nde Anglice jogulour.

mot latin minister était celle de serviteur, une personne qui cn sert une autre, soit pour les besoins de cette dernière, soit pour son plaisir et son amusement. On l'appliquait particulièrement à l’échanson. Dans la basse latinité, il se forma un diminutif de ce mot : minestellus ou ministrellus, petit serviteur ou domestique de rang inférieur. La première fois qu'on rencontre ce mot, et c’est assez tard, il est employé comme synonyme de joculator, et le mot étant certainement d’origine latine, il.est clair que c’est de là que le moyen âge a pris le mot français ménestrel (dont la forme moderne est ménétrier), ainsi que l'anglais minstrel. Les mimes ou jougleurs étaient peut-être considérés comme des serviteurs «d hoc, ayant charge d'amuser leur seigneur ou celui qui les employait pour le moment. Jusqu'à la fin du moyen âge, le ménestrel et le jougleur furent absolument identiques. Peut-être le premier de ces deux noms était-il considéré comme plus poli. Mais en Angleserre, le moyen âge ayant disparu el perdu son influence sur la société plus tôt qu’en France, le mot minstrel ne continua plus à désigner que les attributions musicales de l'ancien mime, tandis que le juggler, comme nous venons de l'observer, garda pour sa prt les tours d'adresse et de passe-passe. En français moderne, excepté dans la langue technique de l'archéologie, le mot ménétrier signifie un joucur de violou.

Les jougleurs ou ruénestrels formaient, dans la socitté du moyen âge, une classe très-nombreuse et très-importante, quoique infime et méprisée. La monotonie de la vie habituelle dans un château féodal ou dans un manoir exigeait, en fait d'amusement, quelque chose qui sortit ie l'ordinaire, et l'on ne larda pas à se fatiguer de la compagnie du vieux barde de la famille, et de ces éternels récits des exploits du chef et de ses ancêtres de race teutonique. Les chevaliers du moyen âge et leurs dames avaient besoin de rire, et pour les faire rire il fallait que les plaisanteries, les histoires ou les représentations comiques fussent hardies, grossières, de haut goût, fortement assaisonnées d'exagération et de merveilleux. I suit de là que le jougleur était toujours le bienvenu dans le manoir féodal, et que rarement il en sortait mécontent. Mais le sujet du présent chapitre est plutôt le jougleur, au point de vue de la littérature qui Jui est particulière, qu'à celui de son rang social; et maintenant que nous avons rattaché l’origine de ce personnage au mime des Romains, nous allons passer à l’une de ses spécialités.

Nous avons établi que le mime et le jougleur contaient des histoires. Quant à celles que débitaient 1cs mimes, nous n’en avons malheureusement aucune, excepté peut-être quelques rares anecdotes éparses dans cecrtains auteurs, tels qu'Apulée ou Lucien; nous ne pouvons qu’en conjecturer le caractère. Mais pour ce qui est des jougleurs, leurs récits nous ont été conservés en nombre considérable. Une question intéressante se présente : c’est de savoir jusqu'à quel point ces contes ont élé empruntés aux mimes, et ont passé traditionnellement du mime au jougleur, et dans quelle mesure ils appartiennent en propre à la race anglo-saxonne, ou s'ils ont été empruntés plus tard à d'autres sources. Dans l’examen de cette question, il ne faut pas oublier que les jougleurs du moyen âge n'étaient pas les seuls représentants des mimes: car, en Orient aussi, parmi les Arabes, les mimes avaient donné naissance à une classe très-importante de ménestrels et de conteurs, modifiés sous l'influence de circonstances différentes, et avec lesquels les jougleurs occidentaux entrèrent en communication lors des premières croisades. On ne peut douter qu'un fort grand nombre des histoires contées par les jougleurs n'aient été empruntées à l'Orient, car la preuve en est fournie par ces histoires elles-mêmes, et l’on ne peut guère douter davantage que les jougleurs ne se soient perfectionnés, et n'aient subi certaines modifications par suite de leurs rapports avec les bardes orientaux.

D'un autre côté, nous avons des traces de l’existence de ces histoires populaires avant que les jougleurs eussent pu avoir des communications avec l'Orient. Ainsi, comme nous l'avons déjà mentionné, nous trouvons, composée en Allemagne, probablement au dixième siècle, en latin rhythmique, la fameuse histoire de cette femme qui, devenue enceinte pendant une longue absence de son mari, s'exCusa en alléguant que sa grossesse provenait d'un flocon de neige qu’elle avait avalé pendant un ouragan. Ce conte, ainsi qu'un autre du mème genre, était évidemment destiné à ètre chanté. Un autre poëme, en vers latins populaires, et qui, suivant Grimm et Schmeller, éditeurs de cette pièce !, peut bien ctre du onzième siècle, nous offre l’histoire amusante d’un aventuricr nommé Unibos, lequel, après avoir été continuellement dupe de

1 Dans un volume int'tulé : Laleinische Gedichte des X und NI Juhrh, in-50, Gottingen, 1538.

ses propres ruses, finit par triompher de tous ses ennemis, et par devenir riche, grâce aux ressources de son esprit inventif et à sa bonne étoile. Ce conte ne se trouve pas au nombre de ceux que, jusqu’à présent, on connaisse des jougleurs ; mais, chose assez curieuse, Lover en a découvert l'existence, à l'état de tradition orale, parmi les paysans irlandais, et il l’a inséré dans ses Légendes d'Irlande. C'est un exemple intéressant de la persistance avec laquelle les histoires populaires se transmettent à travers les générations, depuis les époques les plus reculées. Le même conte se retrouve, page 112, sous une forme orientale, parmi les contes tartares publiés en français par Gueullette.

Les peuples du moyen âge comprenaient, parmi ce qu'ils appelaient des fables, les histoires narrées par les mimes et les jougleurs; ils avaient emprunté ce mot au latin fubula, qui paraît n'avoir signifié pour eux qu'un récit quelconque de peu d’éteudue ; mais, par suite de la prédilection de cette époque pour les diminutits, dans le but d’exprimer la familiarité ou l'affection, on appliqua plus particulièrement à ces récits le latin fabella, qui en vieux français devint fabel, ou plus ordinairement fabliau. Les fabliaux des jougleurs forment une classe fort importante de la littérature comique du moyen âge. Le nombre doit en avoir été prodigieusement gran, car il en reste encore une énorme collection, épaves sauvées du naufrage général par le simpie effet du hasard, alors que d'autres manuscrits, reproduisant d’autres fabliaux, ont péri sans doute par milliers. Ïl est en outre probable que beaucoup de ces productions n'étaient conservées que de vive voix, sans que iamais on sougeät à les écrire !. La récitation de ces fabliaux paraît avoir été l'emploi favori des jougleurs, ct ils devinrent tellement populaires que les prédicateurs du moyen âge les mirent, sous forme de courtes histoires, en prose latine, et en firent usage comme d'exemples dans leurs sermons. On trouve plusieurs recueils de ces brèves narrations latines dans des manuscrits qui avaient servi de notes aux prédicateurs?, et c’est à ces recucils

4 On a imprimé un grand nombre de fabliaux; mais les deux principales collections, auxquelles je renverrai surtout dans cet ouvrage, sont celles de Barbazan, rééditée et fort augmentée par Méon, 4 vol. in-8°, 1808, et celle de Méon, 2 vol. in-5°, 1893.

2 L'auteur du présent ouvrage a publié une collection de ces petits récits jatins, dans un volume imprimé pour la Société Percy en 1842.

que le célèbre livre du moyen âge, connu sous le nom de Gesta Romanorum, doit son origine.

Il est à regretter que les sujets et le langage d'une grande partie de ces fabliaux ne puissent guère, par leur nature, être mis sous les yeux de lecteurs modernes ; car ils fournissent des peintures singulièrement intéressantes et détaillées de la vie du moyen âge, dans toutes les classes de la société. Les scènes domestiques y sont très-fréquentes, et elles nous représentent l'intérieur des ménages à cette époque sous un jour très-peu favorable. Ce sont pour la plupart des histoires licencieuses de maris trompés ou de tours joués à de naïves demoiselles.

Dans quelques-uns de ces récits, la manière dont est traité le mari peut être considérée comme étant d'un caractère moins risqué.

Tel est, par exemple, le fabliau du Vilain mire (le manant médecin), imprimé par Barbazan (Ill, 1), qui est l’origine de la comédie de Molière si connue : le Médecin malgré lui. Un riche paysan a épousé la fille d'un pauvre chevalier; c’est par conséquent un mariage d’ambition de la part de l'époux, ct d'intérêt de la part de l’épouse, une de ces unions mal assorties qui, d'après les idées féodales, ne pouvaient jamais être heureuses, et dans lesquelles la femme était regardée comme autorisée à traiter son mari avec tout le mépris possible. Des messagers du roi passent par là en quête d’un habile médecin pour guérir la fille de leur maitre d’une dangereuse maladie. La dame informe secrètement les messagers que son mari est un médecin de grand talent, mais extrêmement fantasque, car il ne consent jamais à confesser ni à exercer son art que lorsqu'on lui a infligé une rude bastonnade. Le mari est alors saisi, garrotté et emmené de force à la cour du roi, où, bien entendu, il refuse d’avouer qu'il ait la plus petite notion de l’art de guérir ; mais de bons coups de bâton l’obligent à se prêter à ce qu'on attend de lui, et, la chance secondant son impudence, il obtient un succès complet. Ce n’est là que le commencement des misères du pauvre homme. Au lieu de pourvoir retourner chez lui, sa renommée est devenue telle qu'il est retenu à la cour, dans l'intérêt public, et comme les patients lui arrivent en foule et que, craignant toujours les résultats de son ignorance,

il les refuse l’un après l’autre, il est, à chaque refus, soumis au même traitement héroïque.

On trouve peu d'exeinples de ces contes où ce soit le mari qui dupe sa femme.

Un fabliau, édité aussi par Barbazan (III, 398), et dont l'auteur dit s'appeler Cortebarbe, nous raconte comment trois mendiants aveugles sont trompés par un clerc ou écolier de Paris, qui les a rencontrés sur la route, près de Compiègne. Le clerc annonce à haute voix aux trois mendiants qu'il leur donne pour eux trois un besant, ce qui était alors une somme assez considérable; tout joyeux de l’aubaine, les trois aveugles se rendent à la taverne la plus proche, où ils commandent un repas copieux, et s'en donnent à cœur joie. Mais la vérité est que le clerc ne leur a rien donné du tout ; il a bien dit qu’il leur donnait un besant, mais comme ils n'ont pu s’en rapporter qu'à leurs orcilles, chacun d’eux s’imagine que c’est à l'un de ses compagnons qu'a été remise la somme. Dans cet état de choses, quand le moment de payer arrive, l'argent n’apparaissant pas, Chacun croit que l’un des deux autres a empoché le besant et veut le garder au détriment de ses camarades ; de là querelle violente, et bientôt des injures on en vient aux coups. L'aubergiste, attiré par le bruit et informé de ce qui se passe, accuse les trois aveugles de s'être entendus pour Île tromper, et demande son argent avec force menaces. Le clerc parisien, qui a suivi les aveugles jusqu'à l'auberge, où il s'est installé pour être témoin de la fin de l'aventure, vient enfin à leur secours et les délivre au moyen d'une autre espiéglerie d’écolier faite tout à la fois au tavernier et au prêtre de la paroisse.

Quelques-unes de ces histoires ont pour sujet des tours joués par les voleurs. Dans un des récits publiés par Méon (f, 124) sont racontés les déboires d’un certain Brifaut, simple vilain ou campagnard, qui, s'étant laissé voler au marché par un habile filou, reçoit de sa femme une sévère correction pour sa négligence. Le vol, aussi bien par l'emploi de la violence que par celui de l’adresse ct de la ruse, Ctait, au moyen âge, pratiqué sur une grande échelle.

Le fabliau de Barat et Haimet, par Jean de Boves (Barbazan, IV, 233), roule sur un défi d'adresse entre trois voleurs luttant à qui comimnettra le vol le plus habile; il en résulte du moins une histoire vraiment amusante. On peut citer, comme exemple des nombreux contes que les jougleurs empruntèrent certainement à l'Orient, l'histoire bien connue du Bossu des Mille el une Nuits,qui se

retrouve chez eux sous deux ou trois formesdifférentes. Les vices de la société du moyen âge, le caractère généralement licencicux de cette époque, le règne de l'injustice et de l’extorsion, sont mis en relief sous nos yeux dans ces compositions qui n’épargnent aucune classe Les vilains ou paysans sont toujours traités avec beaucoup de mépris, car c'était d'eux que le jougleur tirait le moins de bénéfice. Mais l'aristocratie, les grands barons, les maîtres du sol, y ont leur bonne part de la satire ; 1l est probable d’ailleurs qu’euxmèmes prenaient plaisir aux peintures caustiques de leur propre classe. Je ne me hasarderai pas à mettre le lecteur au courant de la vie des femmes dans le château baronial, telle que nous la représentent un grand nombre de ces histoires et telle sans doute qu'elle était réellement, à part, naturellement, certaines exagérations. Nous avons déjà vu comment, dans l'histoire de Reynard, le caractère de Ja société du moyen âge était représenté par une longue lutte entre la force brutale, personnifiée par le loup, emblème de la classe aristocratique, et l'astuce du renard, c'est-à-dire de la classe plébéienne. Le triomphe de l'adresse du renard humain sur la force de son antagoniste seiszneurial apparait souvent dans les fabliaux sous des couleurs plaisantes. Dans celui de Trubert, imprimé par Méon ([, 192), le duc d'un certain pays, avec sa femme et sa famille, deviennent à plusieurs reprises les dupes de la tromperie grossière d’un paysan impudent. Ces satires contre l'aristocratie étaient sans doute fort goûtées de la bonne bourgeoisie, qui, à son tour, fournissait son contingent d'histoires bouffonnes, servant à égayer les maitres du sol; car il y avaitentre les deux classes une sorte d'antipathie naturelle.

Le clergé n’est pas épargné non plus. Le mariage étant interdit dans cet ordre, le prêtre est ordinairement représenté comme vivant avec une concubine, et tous deux sont considérés comme un bon texte à exploiter pour tout le monde. Le moine, lui, figure plus fréquemment comme héros d'aventures galantes. Prètres et moines se distinguent habituellement dans ces contes par l'égoisme et la sensualité.

Dans le fabliau du Bouchier d’Abbeville (Barbazan, IV, 1), un boucher, revenant de la foire, demande un gîte pour la nuit dans la maison d’un prêtre inhospitalier, qui le lui refuse. Mais quand le boucher revient, lui proposant en échange de son hospitalité une des brebis grasses qu'il a achetées à la foire, et qu'il offre non-

seulement de la tuer pour leur souper, mais encore de donner à son hôte toute la viande qu'ils ne mangeront pas, les portes sont alors ouvertes toutes grandes, et, le soir venu, le prêtre et l'hôte font un excellent souper. En promettant la peau de la brebis, le boucher réussit à séduire à la fois la gouvernante et la servante, et ce n’est qu'après son départ le lendemain matin,au milieu d'une querelle de ménage résultant des prétentions rivales du curé et des deux femmes à la possession de la peau, qu’on découvre que le boucher avait volé la brebis dans le troupeau de celui qui venait de lui donner asile.

Les fabliaux, comme nous l'avons déjà remarqué, forment la classe la plus importante de la littérature populaire du moyen âge; et leurs auteurs, confiants dans la faveur persistante du public, caricaturent parfois les autres genres de créations littéraires, notamment les longs et insipides romans de chevalcrie au style boursouflé, aux folles aventures, œuvres pesantes dont ils semblent vouloir ainsi miner peu à peu la popularité. Un de ces poëmes, intitulé De Audigier, publié par Barbazan (IV, 217), est une parodie des auteurs de romans et de leur style : il ne manque ni de verve ni d'esprit, mais la satire est grossivre et triviale. Un autre, publié aussi par Barbazan ([V, 287), sous ce titre: De Dérengier, est la satire d’une espèce de chevalerie errante qui s'était introduite dans la chevalerie du moyen âge. Bérengier était un chevalier lombard, extrèmement fanfaron, et qui avait pour épouse une femme d'une grande beauté. Ïl avait l'habitude de la laisser seule dans son château, sous prétexte d'excursions à la recherche d'aventures héroïques. Au retour de ces courses, dans lesquelles il avait eu soin d'ébrécher son épée et son bouclier, il ne parlait que des prodigieux exploits qu'il avait accomplis. Mais la dame était perspicace autant que belle, et, avant des souprons sur la fidélité de son époux non moins que sur sa bravoure, elle résolut de mettre l’une et l'autre à l'épreuve. Un matin, tandis que le noble sire chevauchait selon sa coutume, <lle endossa une armure complète, enfourcha un bon cheval, et prenant rapidement un chemin de traverse, elle alla attendre au milieu d’un bois le fanfaron chevalier. Dès que celui-ci vit qu'il allait avoir affaire à un adversaire véritable, il se montra aussi poltron qu'il avait jusque-là été brave en paroles, ct souscrivit à des conditions humiliantes pour avoir le droit de regagner

son manoir. À son retour chez lui, le soir, il se vantait de ses succès comme à l'ordinaire; mais il trouva cette fois à qui parler. La dame avait beau jeu ; elle prit sa revanche d'une manière aussi énergique que peu respectueuse, et le ridicule dont elle le couvrit réduisit le vantard au silence.

Les trouvères, ou poëtes, qui écrivaient les fabliaux (on sait que trouvère est, dans le dialecte français du nord, le même mot que {robador ou troubadour dans celui du sud), paraissent avoir fleuri surtout de la fin du douzième siècle au commencement du quatorzième. Îs écrivaient tous en français, langage alors commun à l'Angleterre et à la France ; mais quelques-unes de leurs œuvres portent en elles la preuve qu'elles ont été composées en Angleterre. D'autres aussi se rencontrent dansdes manuscrits de l’époque écrits dans cette île. Un des fabliaux publiés par Méon (f, 413) a pour scène Colchester; un autre, intitulé la Male Honte, édité par Barbazan (II, 204), se passe dans le Kent. Ce dernier, cependant, a pour auteur un trouvère nommé Hugues, de Cambrai. La récitation de ces histoires licencieuses devant les dames du château ou du cercle domestique ne soulevait, paraît-il, aucune objection, ct leur popularité générale était si grande, que le clerzsé, doué de plus de piété ou plus sensible au scandale, se mit en quête de quelque chose à leur substituer dans les délassements des aprèsdinées des monastères, spécialement dans les couvents de femmes. C’est alors qu'on vit surgir des légendes religieuses écrites sous la même forme et dans le même mètre que les fablianx. Quelquesunes ont été publiées sous le titre de Contes dérots, et, d'après leur style, il est permis de douter qu'elles aient généralement répondu à leur objet, qui était d'amuser autant que les fabliaux qu'elles prétendaient remplacer.

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